
En fait le prétendu procès fait aux supposés accusés dans l’assassinat du Colonel Bitala Madjoulba est une pure mascarade destinée à tenter de dépolitiser le caractère du meurtre. L’officier supérieur Nawda n’a pas été sauvagement assassiné dans son bureau dans la nuit du 3 au 4 mai 2020 par des malfaiteurs ou bandits de grands chemins, fussent-ils militaires, pour le dépouiller de ses biens. Il ne s’agit nullement d’un crime de droit commun. Si on remonte l’histoire politique de notre pays qui n’est faite que de violence et de terreur, aussi bien sur la population civile que sur des membres de l’armée togolaise, pour la seule conservation du pouvoir au sein du clan, on remarque justement que Bitala Madjoulba n’est malheureusement pas le seul et premier officier de l’armée à être assassiné. L’armée togolaise, tribalisée depuis longtemps, n’est plus en réalité, une armée au service du peuple comme c’est le cas ailleurs.
En effet, la litanie des assassinats de militaires et d’officiers togolais, depuis que le régime Gnassingbé est au pouvoir, de père en fils, et ce depuis plus d’un demi-siècle, fait froid dans le dos. Et la liste, ô combien macabre, qui ne sera malheureusement pas exhaustive, commença, entre autres, avec l’officier de police Jean-Alexandre Osséyi, assassiné en détention le 2 janvier 1971; c’était à l’occasion du complot dit du 8 août 1970. Suivra le sort du gendarme Norbert Bokobosso, également assassiné en détention au camp RIT de Tokoin le 2 novembre 1971. Il était accusé d’avoir tenté d’assassiner Gnassingbé Éyadéma. En août 1975, le commandant Paul Comlan se montre un peu trop proche de l’ambassade des USA. Mis aux arrêts de rigueur, il est assassiné le 31 août 1975, après avoir été sauvagement torturé. Le Capitaine Gaston Charles Gnéhou, assassiné sur son lit à l’hôpital de Tokoin en juillet 1977. Propre beau-frère d’Éyadéma dont il était le frère aîné de l’épouse, Hubertine. Par la suite, la dictature fera répandre la rumeur selon laquelle il serait en train de préparer un coup d’État. Un mois après avoir été placé en détention en février 1985, le Colonel Koffi Kongo sera retrouvé mort dans sa cellule. Crise cardiaque, avait-on annoncé à sa famille.
La presse togolaise avait dénommé à l’époque, cette nuit fatidique du 24 au 25 mars 1993, la nuit des longs couteaux. En effet, un commando d’assaillants réussit à pénétrer cette nuit-là au camp RIT de Tokoin. Ce fut l’occasion pour les militaires fidèles au régime clanique d’exécuter à coups de gourdins le général Eugène Koffi Tépé, deux de ses fils et un neveu. Avant que le Colonel Tépé ne fût tué dans des circonstances, dont nous épargnons au lecteur les détails insoutenables et révoltants, le Général Mawulikplimi Améyi fut le premier à être victime de la folie meurtrière des tueurs en treillis, sûrement encouragés dans leur basse besogne, depuis l’entourage immédiat du dictateur Gnassingbé Éyadéma. Le Colonel Akpo, pas mortellement blessé, sera achevé sur son lit d’hôpital à Paris. Les 5, 6 et 7 janvier 1994, un petit groupe de jeunes Togolais venus du Ghana font une démonstration de force à Lomé. Selon Amnesty International, près de 48 soldats des FAT auraient été, à cette occasion, passés par les armes. La presse privée togolaise, proche de l’opposition, et la presse internationale n’avaient pas hésité à parler d’épuration ethnique au sein de l’armée pour justement éliminer des militaires d’autres communautés ethniques, soupçonnés d’être un obstacle à leur stratégie de conservation à vie du pouvoir politique clanique. Beaucoup de familles togolaises, du nord au sud, furent durement touchées par cette mort violente de leurs fils, qui est restée impunie jusqu’à ce jour; comme d’ailleurs l’impunité totale pour tous les assassinats de militaires et d’officiers depuis au moins les années’70, que nous avons évoqués un peu plus haut.
Voilà le macabre résultat de la stratégie de la terreur décidée par Gnassingbé Éyadéma dès sa prise de pouvoir en 1967, pour ne jamais partir. Cette stratégie du jusqu’au-boutisme faite de tueries ciblées de citoyens togolais, civils comme militaires, a encore pris de l’ampleur avec le fils Faure Gnassingbé qui a succédé à son géniteur en 2005. Et l’assassinat du Colonel Madjoulba début Mai 2020 dans son bureau au camp n’est rien d’autre que la suite logique de
la saga criminelle du régime Gnassingbé pour la conservation du pouvoir dans
le giron clanique. C’est pourquoi ce prétendu procès fait aux supposés responsables ou commanditaires de cet odieux crime n’est plus ni moins qu’une mascarade destinée à innocenter et à éloigner le vrai bénéficiaire de l’assassinat de ses responsabilités. Et tout le monde sait que la justice togolaise n’est qu’un instrument entre les mains de ceux qui ont pris notre pays en otage depuis plus d’un demi-siècle. Et c’est justement pourquoi la vraie question qui mériterait d’être posée par une justice libre de ses mouvements, à même de mener un procès équitable et de rechercher la vérité, n’a pas été posée: à qui profite le crime? N’oublions pas que le sauvage assassinat du Colonel Toussaint Bitala Madjoulba avait eu lieu la nuit qui a suivi la cérémonie d’investiture de Faure Gnassingbé comme président de la république pour un quatrième mandat illégal, après des élections contestées. Et on veut nous faire avaler le fait que ce crime n’a rien de politique et qu’il faut tuer Madjoulba pour une deuxième fois, humilier son âme, sa famille et tout un peuple, malgré le chagrin, pour nous servir cette odieuse comédie de mauvais goût que la «justice togolaise» caporalisée qualifie de procès?
Nous savons que la stratégie de la terreur qui constitue le clou du programme du régime Gnassingbé, depuis Éyadéma jusqu’à aujourd’hui Faure Gnassingbé, a semé la peur partout au Togo. Aussi bien dans le monde civil qu’au sein de l’armée, comme nous venons de le décrire. Le général Abalo Félix Kadanga, qui n’est pas étranger à la pratique du crime depuis toujours au profit des Gnassingbé, et tous les autres accusés, connaissent la vérité et savent ce qui s’est vraiment passé cette nuit du 3 au 4 mai 2020 pour que cet officier Nawda perde brutalement la vie. Mais ils ont tous peur et n’osent pas dire la vérité. Pendant ce temps, Faure Gnassingbé qui, pour beaucoup d’observateurs, ne serait pas forcément un enfant de choeur dans tout ce mélodrame, continue à boire du petit lait. Pour combien de temps encore?
Samari Tchadjobo
Allemagne
























