
Dans de nombreuses localités du Togo, de Mango à Agou, de Blitta à Kpélé Agavé, de Sotouboua à Fondah près de Tchébébé, un sentiment d’injustice s’installe dangereusement dans les campagnes. Pour de nombreux cultivateurs interrogés, la présence des éleveurs peuls et de leurs troupeaux n’est plus seulement un problème agricole : elle est devenue une question de sécurité, de justice et de gouvernance.
Selon ces paysans, les troupeaux en divagation détruisent régulièrement les cultures, et les protestations des villageois se heurtent souvent à ce qu’ils décrivent comme une forme d’impunité dont bénéficieraient certains bouviers.
« Les Peuls connaissent les grands. Ils nous narguent. Ils disent que nous ne sommes rien et que nous ne pouvons rien », affirme un habitant rencontré dans la zone de Tchébébé.
Dans plusieurs témoignages recueillis, les cultivateurs affirment que les litiges sont presque toujours tranchés en faveur des éleveurs, aussi bien devant l’autorité administrative que judiciaire.
Fondah : l’escalade d’un conflit rural.
La tension a atteint un point critique dans le village de Fondah, où plusieurs jeunes ont été arrêtés le 2 mars 2026, puis transférés à la prison civile de Sokodé le 9 mars.
Les personnes interpellées sont :
- AZIA Kadjanzi,
- ALFA Essossimna,
- ALFA Essoyomèwè, ALFA Gnimdoufèi,
- ALAFIYA Komi.
Ces jeunes sont accusées de « groupement de malfaiteurs et abattage volontaire de bœufs ».
Selon les témoignages locaux, excédés par les dégâts causés par les troupeaux, des jeunes du village auraient abattu sept bœufs et blessé une vingtaine d’autres.
Depuis ces arrestations, la peur s’est installée dans la localité.
« Depuis le début du mois de mars, le village s’est vidé de sa jeunesse. Beaucoup ont fui par crainte des représailles des forces de l’ordre », confie un paysan.
Les habitants accusent certains agents de brutaliser les cultivateurs tout en protégeant les éleveurs, ce qui alimente un sentiment d’abandon. Une longue liste de violences. Plusieurs cultivateurs affirment avoir été blessés lors d’altercations avec des bouviers ces dernières années.
Parmi les cas cités :
- Bigao Janvier, blessé à l’oreille en 2023;
- Takougnadi Tchiyao, blessé aux doigts le 18 août 2024;
- Balawiya Jacqueline, blessée le 13 mai 2025 lors d’une dispute avec une éleveuse venue chercher des feuilles dans son champ;
- Alou Mouziguè, blessé à la tête le 16 juin 2025;
- Alfa Essoyomèwè, blessé à la tête le 14 janvier 2026;
- Tchankpayou Tchozo, blessé aux doigts.
Ces incidents, selon les cultivateurs, sont rarement suivis de sanctions significatives.
Une rumeur persistante : les bœufs des « grands ».
Dans les campagnes togolaises circule une conviction largement répandue : les troupeaux appartiendraient à des personnalités influentes du régime ou à des hauts gradés de l’armée, les bouviers peuls n’en étant que les gardiens.
Cette perception alimente la colère. « On apprend que tel commandant ou tel colonel a des bœufs avec ces Peuls. À cause de ces combines, nos propres frères préfèrent nous sacrifier », affirme un cultivateur de Fondah.
Les paysans appellent directement le chef de l’État, Faure Gnassingbé, à intervenir. « S’il est innocent dans cette affaire, il doit agir », lance l’un d’eux.
C’est un phénomène national. Selon les témoignages recueillis, la situation ne concerne pas seulement Fondah. Les cultivateurs évoquent des tensions similaires : le long du fleuve Oti à Mango, dans l’Avé à Agnron, à Kasséna, Adjéngré, Sotouboua, Blitta, Bodjondé, Déréboua, Agou, Elavagnon, Amakpapé,
Pour ces habitants, le problème est structurel et national.
Il y a un vide juridique inacceptable. Ce qui frappe plusieurs observateurs est l’absence de réglementation rigoureuse de la transhumance au Togo, malgré les recommandations de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). À titre de comparaison, le Bénin voisin dispose d’un cadre légal précis. L’article 11 d’un décret béninois sur la veille pastorale stipule notamment : « L’éleveur-pasteur ou nomade détenant du bétail est tenu de mettre le bétail en batterie dans un enclos de façon permanente… et de prendre toute disposition pour éviter la divagation des animaux. »
Pour certains paysans togolais, l’élevage extensif pratiqué au Togo évite aux propriétaires de troupeaux d’investir dans des infrastructures d’élevage, mais transfère le coût des dégâts sur les agriculteurs sédentaires. C’est injuste.
Une inquiétude sécuritaire croissante.
Ces tensions surviennent dans un contexte régional explosif. Le Sahel est aujourd’hui confronté à une forte expansion des groupes armés, et le nord du Togo est directement exposé à cette menace. La découverte récente d’une cache d’armes dans la zone forestière de Malfakassa, entre Sokodé et Bassar, n’a fait qu’accentuer les inquiétudes. Selon des informations diffusées dans un communiqué non signé circulant dans les réseaux proches du gouvernement : une patrouille des agents des Eaux et Forêts aurait essuyé des tirs. une intervention de l’armée aurait permis de découvrir des fusils d’assaut AK-47 et des grenades, plusieurs suspects auraient été interpellés. Les autorités invitent les populations à signaler tout mouvement suspect via les numéros verts 1204 et 1205.
Un pays au bord de la fracture rurale. Dans ce contexte, de nombreux cultivateurs estiment que leur survie économique et leur sécurité sont menacées. « Mes parents sont nés ici. Je suis leur fils aîné. Je ne vais pas fuir. Je vais mourir ici », confie un habitant de Fondah.
La question dépasse désormais la simple gestion du bétail. Elle touche à des enjeux beaucoup plus profonds : justice rurale, gestion du foncier, sécurité nationale, confiance entre populations et autorités.
Si rien n’est fait pour instaurer une réglementation claire et équitable de la transhumance, avertissent plusieurs observateurs, ces conflits pourraient devenir l’un des foyers d’instabilité les plus dangereux du Togo rural.
Joseph Takeli
Organisez-vous, Conquérez
























