Il est l’un des éminents journalistes Togolais. Au cours de sa riche carrière, il a vu se succéder des régimes à la tête du pays, chacun avec des modes de gestions différentes. De Etienne Gnanssigbé Eyadema à son fils Faure Gnassingbé, le pays a-t-il connu un progrès ? Carlos a bien son opinion sur la question. Il parle aussi de ses prochaines actions à la tête du patronat de la presse togolais. Un patronat dont il vient de prendre les rênes.

Le Directeur de publication de L'Indépendant Express et président du Patronat de la Presse Privée (PPP) Carlos Ketohou | Photo, Archives : Republicoftogo
Le Directeur de publication de L’Indépendant Express et président du Patronat de la Presse Privée (PPP) Carlos Ketohou | Photo, Archives : Republicoftogo

Vous êtes journaliste togolais, vous avez suivi l’histoire politique de votre pays pendant un quart de siècle, quel bilan en faites-vous ? Evolutions, si oui sur quels plans ? Qu’est-ce qui stagne et quels sont les enjeux aujourd’hui ?

Bonjour, et merci pour l’intérêt accordé à ma modeste personne. Mon regard de journaliste pour le Togo est assez complexe en raison de la complexité même de la question qui pourrait me conduire dans un développement très vaste. Je voudrais être le plus objectif possible pour laisser apprécier. C’est vrai, depuis un quart de siècle, le Togo a connu des mutations certaines, qui ne profitent pas forcément au bien-être des populations. Le gage de tout développement reste la justice, le respect de la dignité humaine, des libertés fondamentales, la bonne gouvernance, principes qu’on pourrait englober dans ce qu’on appelle Démocratie et Etat de Droit. Est-ce que le Togo répond à ces principes ? La réponse est naturellement négative, en raison de l’approximation ambigüe avec laquelle les autorités togolaises abordent les questions de démocratie. Un discours flatteur fabriqué et exporté en occident, et un refus systématique d’honorer les engagements pris avec son opposition, sa société civile, ses institutions. C’est dans ce contraste corrosif que le pouvoir du Togo mène le pays à l’abîme.

Permettez-moi de soutenir ma thèse : L’actuel Président Faure Gnassingbé à succédé à son feu père en 2005 dans un coup d’Etat spectaculaire applaudi comme un record de tour de passe politique et constitutionnel. La succession a été marquée par la mort de plus de 500 togolais selon le rapport des Nations Unies. A ce jour l’accord politique global qui lui a accordé un sursis et qui l’a acquitté des responsabilités criminelles de 2005 souffre d’abandon, voire de dédain. Les reformes constitutionnelles et institutionnelles promises sont jetées à la poubelle. Le Président lui-même, après avoir totalisé lui et son père un demi-siècle à la tête du Togo (38 ans pour Gnassingbé Eyadéma et 11 pour Faure Gnassingbé) se contente de répondre aux questions de limitation de mandat et de reformes politiques comme un acteur extérieur et étranger à la politique de son pays. Ce qui dénote d’un paradoxe incompréhensible qui n’a sa marque déposée qu’au Togo. Je fais allusion à l’interview accordée par le Chef de l’Etat togolais à la radio allemande Deutsche Welle lors de sa récente visite en Allemagne.

Pour lui, les questions de limitation de mandats en Afrique devraient être isolément appréhendées comme si les principes démocratiques devraient varier et rimer sur la volonté d’un homme de rester ou de quitter le pouvoir. Comme si l’universalité des principes démocratiques est critiquable. Comme si le Togo est une entité extraterrestre. Je trouve cela scandaleux comme sortie médiatique. Ailleurs, vous voulez savoir si évolution il y a depuis un quart de siècle. Il devrait y avoir si et seulement si les reformes économiques, infrastructurelles et même sociales profitaient au peuple.

Le pouvoir togolais vante des routes. Elles sont mal construites et leurs exécutions sont minées de malversations ahurissantes, de détournements impitoyables et de magouilles dont une minorité s’arroge la spécialité. Faites un tour dans les hôpitaux du Togo, vous verrez qu’ils sont simplement abandonnés dans un était piteux, révoltant. A ce jour les secteurs prioritaires qui devraient être assurés par le gouvernement sont frappés de mépris. L’éducation est en lambeau, l’économie en berne, jonchée par un endettement injustifié et sans précédent, l’eau est un luxe dans plusieurs localités et les gouvernements qui se sont succédé depuis 2005 n’ont jamais pu apporter des solutions à ces problèmes vitaux.

La misère est ambiante et l’écart s’élargit de plus en plus entre une classe qui se procure son eau de boisson en Europe et aux Etats-Unis et une autre condamnée à boire de l’eau de ruissèlement infectée de parasites. C’est la réalité de la situation togolaise. Le tableau est sombre et tout ce que vous voyez briller à travers les rues de Lomé comme marques de gouvernance est fondé sur des reliques de corruption et ont une durée de vie réduite. Les générations futures reprendront tout à zéro, en commençant à payer de lourdes dettes contractées dans la chienlit. Le tableau politique, économique et social est alarmant. Malheureusement, aucun signal fort n’augure une réelle volonté de changer, d’améliorer. Au contraire, c’est la volonté de s’accrocher au pouvoir qui est manifeste. La création et l’invention des commissions et des institutions de façade pour faire figuration. Avant l’APG, la commission Koffigoh, la CVJR, le HCCRUN. Toutes ces commissions durent juste le jour de leur création. Et Dieu seul sait, il y en aura encore et encore, surtout qu’une nouvelle formule invite des intellectuels dans la danse. Le processus de décentralisation est alambiqué. Les élections locales sont constamment remises en question par des calculs politiciens. Voilà l’évolution connue par le Togo. Pas rassurant.

Vous venez de prendre la tête du patronat de presse, PPT, celui proche de l’opposition. Quels sont vos défis quand on sait que le patronat proche du pouvoir, lui, marche plus ou moins bien ?

Je vous laisse la responsabilité du qualificatif de proche de l’opposition…. C’est vrai, c’est le 18 mai dernier que l’assemblée générale ordinaire du Patronat de la Presse PPT m’a porté à sa tête. Je viens par cette élection succéder à mon confrère Zeus Aziadouvo (que je salue au passage), qui a déposé sa valise à la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication en tant que membre élu par l’assemblée nationale.

Le principal défi reste évidemment que le PPT marche aussi bien que les autres organisations auxquelles vous attribuez des étiquettes. Et pour que le PPT marche bien, il faudrait mutualiser les compétences endogènes et les partenariats nationaux et internationaux pour lui trouver les moyens techniques, matériels et financiers qui puissent permettre à son épanouissement. Nous avons d’ailleurs commencé avec des rencontres. Nous avons été reçus par la délégation de l’Union Européenne au Togo et l’ambassade d’Allemagne. Les deux représentations diplomatiques nous ont déjà rassurés de leur disponibilité à accompagner nos initiatives. L’objectif est d’arriver à faire des organes de presse togolais, de véritables entreprises qui mettent le journaliste à l’abri des aléas substantiels. Cela passera par l’organisation d’une messagerie professionnelle de vente de journaux, d’une institutionnalisation du Patronat de Presse et d’une protection sociale des journalistes qui exercent dans la profession.

C’est vrai, il y a des défis subsidiaires qui marquent la corporation. La violation de la règle de confraternité, les influences politiques sur des médias et des institutions qui les régulent, la location à la même enseigne des journalistes de tous bords qui ont le droit de bénéficier équitablement des ressources et des privilèges liés au métier etc. Nous allons nous atteler, moi et les membres du bureau à relever ces défis avec la contribution de tous les acteurs de la presse, les institutions étatiques et non étatiques. Quand au défi lié à la liberté de presse, il sera un combat quotidien qu’on ne cessera de mener.

Quels seront vos projets et initiatives prioritaires pendant votre mandat ?

Nos projets et initiatives sont consignés dans un plan d’action biennal. Il prend en compte les prochaines élections législatives de 2018, mais aussi locales si elles sont programmées.

Notre agenda est également chargé des projets à l’endroit de tous les journalistes du Togo. Je ne compte pas dévoiler le contenu pour l’instant puisqu’il reste interne aux commissions qui sont en charge de les acheminer à l’exécution.

Pourquoi ne pas envisager un patronat commun pour éviter des guerres intestines entre les deux camps et surtout être plus fort ?

Les guerres intestines constituent le cancer qui ronge la presse togolaise qui n’arrive pas à s’entendre sur le minimum face à un monde où ce sont les grands ensembles qui gagnent. Cet essentiel, c’est le métier, la corporation. Les dissensions, elles sont nées des frustrations issues du traitement diamétral et injuste assignées à la presse par le pouvoir politique. Je vous dis sans ambages que lorsqu’on est critique à l’endroit du pouvoir, on est privé des moyens qui permettent d’exercer, on est à la limite asphyxié. Il faut faire plutôt de la communication institutionnelle et politique en lieu et place du journalisme pour survivre au Togo. Et vous convenez avec moi que les pêcheurs à qui on achète les filets et les pirogues pour aller pêcher des poissons qu’ils ne revendent pas mais qu’ils distribuent ne peuvent faire chemin ensemble avec ceux qui achètent d’eux-mêmes les matériels de pêche et attendent les recettes de vente de poissons pour retourner à la rivière. Permettez-moi de caricaturer la situation de cette façon africaine pour expliquer les faits. La presse togolaise a besoin d’une véritable refondation qui va au-delà des recommandations des fameux états généraux de la presse auxquels le PPT n’avait pas participé. Nous en avons parlé avec le ministre de tutelle, il est prêt, le ministre Lorenzo à faciliter cette refondation.

Les pays voisins du Togo ont retrouvé la voie de la démocratie, le Ghana, le Bénin, le Burkina Faso, etc… Comment expliquez-vous que Faure reste le petit dictateur au milieu d’un océan de démocratie ?

Vous avez raison. Le problème du Togo réside dans la volonté politique du Chef de l’Etat Faure Gnassingbé de mettre le Togo sur les rails de la démocratie. Mais apparemment, le pouvoir togolais n’est pas dans cette logique. Une logique qui devrait passer par les reformes politiques, les élections crédibles et transparentes, la réconciliation nationale. Elle reste dans un schéma de gestion patrimoniale et clanique de l’Etat et le refus de l’alternance. Les dirigeants togolais se comportent comme des hommes dont le sphincter de la boulimie du pouvoir, de l’enrichissement illicite et de l’accaparement des richesses nationales à sauter. Il est donc impossible dans ce tableau de rêver d’un Etat démocratique. C’est la désolation face aux avancées démocratiques dans les pays qui nous entourent.

La Haac a souvent été objet de frustrations et de conflits pour les journalistes, elle aura une nouvelle équipe, qu’en attendez-vous ?

Les précédentes équipes de la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication HAAC ont plutôt donné dans la prédation. Les membres étaient des bourreaux pour les journalistes qui ont répondu naturellement par une hostilité à collaborer avec l’institution. Une nouvelle équipe est mise en place. J’attends de l’équipe Pitang Tchalla, le respect des textes : La loi organique et le règlement intérieur de l’institution, les codes de la presse et de la communication, l’indépendance et l’autonomie institutionnelles consacrées par l’article premier de la loi organique. Je n’ai pas de problème de personne avec les têtes réunies à la HAAC, et je sais que la presse togolaise et les journalistes pris individuellement ou ensemble ont les armes qu’il faut pour combattre toute velléité de musellement de la presse. Nous savons assez bien le faire et nous le ferons si nous sommes menacés.

L’entrée dans l’équipe de Zeus Aziadouvo, un journaliste très proche de l’opposition, celui-là même que vous remplacez au PPT, est-il un signe d’espoir quand on sait que l’institution est inféodée au pouvoir politique ?

Il faut avoir une première hirondelle pour motiver les autres à venir faire le printemps. Avec l’entrée de Zeus Aziadouvo à la HAAC, je parie que les choses ne seront plus comme avant. Je l’espère vivement. Pour l’avoir connu, je sais jusqu’à quelle limite il va continuer à avaler les couleuvres.

Malgré les formations et les multiples initiatives de diverses ambassades, la presse togolaise peine toujours à s’illustrer par la qualité, comment cela s’explique-t-il ? Et avez-vous une solution magique ?

Permettez-moi de vous avouer que, comparée à des journaux de plusieurs pays de la sous-région, la presse togolaise a évolué et n’est pas aussi calamiteuse comment vous l’insinuez. Cela dépend de quelle qualité vous parlez. Les articles sont plus ou moins bien rédigés, la présentation infographique est attrayante, les investigations sont de plus en plus encouragées, malgré les difficultés d’accès à l’information, bref, nous sommes au-delà de la moyenne.

A côté de cet effort, il manque la qualité éditoriale. Beaucoup de médias, excellent plus dans la communication que dans le journalisme, les journaux ne sont pas de véritables grosses entreprises, par manque de moyens. La presse togolaise ne comporte que deux quotidiens privés à côté du quotidien national Togo Presse qui refuse catégoriquement une production de qualité malgré les moyens de l’Etat mis à sa disposition.

Si la presse togolaise se départit de la propagande et de la défense des intérêts politiques et financiers des uns des autres, elle sera compétitive. Nous allons y arriver avec le PPT mais aussi avec l’ensemble des journalistes togolais.

Propos recueillis, via internet, par Max-Savi Carmel. Article paru dans le journal Tribune d’Afrique du 07 juillet 2016 n° 118