Le Togo et le Gabon sont des pays éloignés par la géographie, l’un est situé en Afrique occidentale et l’autre en Afrique centrale ; mais les deux ont un point commun, ils sont dirigés par des fils ( ?) qui succèdent à leur père ayant égrainé des décennies au pouvoir et y étant morts. Ils sont donc a priori liés par le même destin et devraient connaître la même gouvernance politique, compte tenu des conditions de montée au trône de leurs dirigeants respectifs actuels.

Caricature : Donisen Donald / Liberté
Caricature : Donisen Donald / Liberté

Mais à l’épreuve du terrain, la démocratie semble plus enracinée dans les mœurs et les mentalités ont plus évolué au Gabon qu’au Togo. L’illustration vivante n’est autre que la critique ouverte de la gestion d’Ali Bongo par un député du parti présidentiel, l’honorable Bertrand Zibi Abeghe, suivie de sa démission publique. Pas sûr que l’on puisse assister à une pareille scène au Togo.

Un député du pouvoir humilie Ali Bongo

Bertrand Zibi Abeghe était député élu de Minvoul, dans le canton de Sossolo-Ntem dans le Nord du Gabon, pour le compte du Parti démocratique gabonais (PDG). Depuis ce 23 juillet 2016, il ne l’est plus. L’homme, membre du parti au pouvoir depuis 26 ans, a claqué la porte. Ce n’était pas au cours d’une conférence de presse, ni dans une lettre adressée au Président de l’Assemblée nationale ou de son parti, avec ampliation aux différentes institutions de la République. Il l’a fait de vive voix, devant le chef suprême de son parti et Président de la République, Ali Bongo Ondimba himself. C’était le samedi 23 juillet dernier, au cours d’un meeting organisé par le numéro 1 gabonais dans le district de Bollosoville, dans le cadre de sa tournée d’opération de charme mais baptisée de républicaine, enclenchée à exactement un mois de l’élection présidentielle au Gabon. En milieu du showbiz, on dira que Bertrand Zibi Abeghe a clashé Ali Bongo.

Le député, écharpe des parlementaires en bandoulière sur le corps, est venu au micro dire ses quatre vérités au Président de la République et du PDG. L’Honorable Bertrand Zibi Abéghé a relevé que le district était le plus pauvre du pays, que les poteaux électriques plantés depuis 2005 attendaient toujours le courant, et que les conditions de vie des populations ne sont pas des meilleures. Il a signifié au président gabonais sa désapprobation de la politique menée depuis sept ans. «Ceux qui étaient à Minvoul dans les années 60 et qui y reviennent aujourd’hui, peuvent constater que rien n’a changé, si ce n’est les conditions de vie des populations qui ont empiré (…) Ici à Bolossoville et à Minvoul, les hommes politiques de notre bord, le PDG, expérimentent, depuis sa création, tous genres d’exercices : une fois que quelqu’un a une petite portion de pouvoir, il se bat à écraser ses semblables avec la plus grande virulence», a pesté l’élu local en parlant du département du Haut-Ntem. Avant de donner le coup de l’assommoir : « L’heure des décisions importantes a sonné. J’ai été l’un des plus fidèles depuis 26 ans. Compte tenu du climat délétère, morose, où on ne parle plus que de mort d’hommes dans notre pays, j’ai décidé aujourd’hui, 23 juillet 2016, en toute âme et conscience, devant Dieu et les hommes, de démissionner du PDG. Par la même occasion, je perds mon mandat de député à l’Assemblée nationale».

Les propos de l’élu ont été accueillis par un mélange d’ovations et de huées de l’assistance. Qu’à cela ne tienne, c’était un véritable affront pour Ali Bongo. Il ne devrait pas s’imaginer vivre cette scène aux allures d’une véritable humiliation. Car c’est devant des populations que le député a osé (sic) faire cette sortie. La pilule doit être amère à avaler pour le Président; mais en homme politique élégant – ça au moins il faut le lui reconnaitre -, il a pris la chose avec fair-play, tout en essayant de minimiser l’événement. Ali Bongo a tenu à rappeler que l’élu en question a voté les différents budgets de l’Etat, une façon de dire qu’il est aussi comptable de la situation qu’il déplore, voyant en sa démission un coup monté, une action bien commanditée et l’accusant de se mettre en scène pour obtenir de la gloire.

Bertrand Zibi Abéghé peut-il faire des émules au Togo ?

Du culot, du cran de l’audace, il faut en avoir pour faire une telle sortie. Le député gabonais n’avait pas froid aux yeux et y est allé de sa conscience. On pouvait craindre que le Président ne monte sur ses grands chevaux, pique une colère vive, fasse une réaction surchauffée et cherche à lui faire cet affront. Mais il a encaissé le coup avec fair-play et essayé de répondre à son interlocuteur. Au Gabon, on va jusqu’à contester à Ali Bongo sa nationalité et requérir de la Cour constitutionnelle qu’il déclare sa candidature illégale et illégitime. C’est l’expression de la démocratie agissante, mais aussi de l’évolution des mentalités. Et c’est à l’honneur d’Ali Bongo, mais aussi de tout le peuple gabonais. C’est assez plaisant, même si le chef de l’Etat devrait se sentir humilié. Mais alors peut-on trouver un ou des Bertrand Zibi Abeghe au Togo ? Voilà une question fort intéressante qu’il urge de se poser, au-delà de l’admiration dont on peut faire preuve en tant que Togolais, devant cet incident du 23 juillet au Gabon.

Un élu de l’Union pour la République (UNIR), le nom cosmétique du Rassemblement du peuple togolais (RPT) oser critiquer Faure Gnassingbé en public pour sa gestion et déposer sa démission ? Cela relèverait peut-être d’un rêve de chien, car ici, les mentalités sont encore comme à l’ère des premières glaciations polaires et des dinosaures. Pas sûr que même dans un songe, un député du parti au pouvoir se permette ce culot. Aucun élu du RPT/UNIR ne saurait avoir le courage de critiquer la gouvernance de Son Excellence Monsieur l’expert financier Faure Gnassingbé. Sur la Terre de nos aïeux, on a affaire à des poltrons, des couards. Même les vieux clous qui faisaient la pluie et le beau temps, tout-puissants autour du « vieux » et faisaient semblant de s’opposer à la mort de leur parti originel, le RPT, ont dû rentrer très tôt dans les rangs. Ils se sont autotransférés à l’UNIR sans rechigner.

Au Togo apparemment, tout ce que fait Faure Gnassingbé, sa gestion du pays, tout est bon et rencontre bien l’agrément des députés de son parti. Comment peut-il en être autrement, lorsqu’on écoute les discours de Dama Dramani, le président de l’Assemblée nationale et ses collègues Christophe Tchao et compagnie ? Ils vibrent toujours sur la même longueur d’onde que leur champion dont ils n’hésitent pas à louer les actions à la tête du pays. Ici c’est un sacrilège de critiquer le parti au pouvoir et démissionner. Tous ceux qui tentent de le faire, exposent leur propre vie. Ils deviennent des ennemis et des cibles du pouvoir qui les traque jusqu’à leur dernier retranchement. Ereintés, ils finissent toujours par revenir au bercail. Comment ne pas citer ici Dahuku Péré, l’ancien Président de l’Assemblée nationale et Agbeyomé Kodjo, lui aussi ancien PA et Premier ministre, qui ont claqué la porte du RPT en 2002 à travers un brûlot en réclamant des réformes au sein du parti au pouvoir, le RPT ?

C’était à l’époque d’Eyadema, et la pilule a été très amère à avaler. Ces deux hommes ont été traqués comme des gibiers, particulièrement Agbéyomé Kodjo. Toutes les pistes ont été explorées pour le coincer. Revenu en 2005 au pays après la mort de son bourreau (sic), il était l’objet d’un complot d’atteinte à sa vie. Des sbires avaient pour mission de le zigouiller dans une localité du Nord du pays lors de son transfèrement à la prison civile de Kara ; mais il a été sauvé in extremis par un concours de circonstances et la Providence. Mais tout son séjour sera une suite de harcèlements et de misères dont les faits marquants auront été le refus du pouvoir de lui concéder ses droits d’ancien PM, la tentative de dissolution de son parti, l’Organisation pour bâtir dans l’union un Togo solidaire (Obuts) avec la plainte d’un certain Gaston Vidada instrumentalisé, la levée éhontée de son immunité parlementaire, son arrestation et sa détention à la Gendarmerie nationale dans l’affaire des incendies criminels… Après quelques années d’escale (sic) au sein de l’opposition, de critique de la gestion de Faure Gnassingbé, n’en pouvant plus de subir les misères et paumés, les deux démissionnaires sont retournés à leurs anciennes amours. Ici au Togo, interdit donc pour un partisan du parti au pouvoir de critiquer la gestion du pays. En tout cas, celui-ci le ferait à ses risques et périls. Ici c’est Togo, et non le Gabon ; ici c’est Faure Gnassingbé, et non Ali Bongo…

Source : Tino Kossi, Liberté