La police de Berlin a indiqué mardi que le conducteur du camion responsable de l’attentat sanglant sur un marché de Noël était « probablement » en fuite après avoir dans un premier temps affirmé avoir arrêté l’auteur présumé, un migrant pakistanais.


Ce drame, qualifié d’« acte terroriste » par la chancelière Angela Merkel et survenu dans une Allemagne jusqu’alors épargnée par les attentats de grande ampleur, a fait 12 morts et 48 blessés, dont 18 graves, selon le dernier bilan.

Il rappelle par ses circonstances l’attaque au camion-bélier du 14 juillet à Nice en France, le soir de la fête nationale (86 morts).

« Nous avons probablement un dangereux criminel dans la nature et bien sûr cela inquiète la population », a déclaré le chef de la police berlinoise, Klaus Kandt, lors d’une conférence de presse.

Des analyses sont en cours pour déterminer si l’ADN d’un demandeur d’asile pakistanais de 23 ans, interpellé dès lundi soir et présenté d’abord comme le suspect, correspond à des « traces » retrouvées dans le camion.

Mais le chef du parquet fédéral antiterroriste, chargé de superviser l’enquête, Peter Frank, a laissé peu de doute mardi sur l’issue de celles-ci: « Nous devons nous préparer à l’idée que la personne interpellée n’est pas l’auteur » de l’attentat.

Ce coup de théâtre est intervenu peu après que le ministre de l’Intérieur Thomas de Maizière eut annoncé l’arrestation dès lundi soir d’un suspect, « a priori » un Pakistanais arrivé en Allemagne le 31 décembre 2015 par la route des Balkans et enregistré comme demandeur d’asile.

« Il nie le crime », a poursuivi M. de Maizière, précisant par ailleurs qu’il n’existait « pour l’instant » aucune revendication de l’organisation État islamique.

Les craintes de la population berlinoise restent donc grandes au lendemain de l’attentat et les mesures de sécurité ont été renforcées dans la ville.

La personne présentée comme un suspect avait été arrêtée peu après les faits, survenus lundi vers 19 h GMT (14 h à Montréal) sur une place très touristique de Berlin. Il avait été poursuivi à pied sur deux kilomètres par un témoin qui guidait la police par téléphone, indique le quotidien Die Welt.

« Rouler sur les gens »

Avant que les doutes ne soient émis par la police, Angela Merkel a jugé « particulièrement difficile d’imaginer » la possible implication d’un demandeur d’asile, alors que les critiques sur sa politique migratoire redoublent.

« Ce sont les morts de Merkel ! », a dénoncé l’un des responsables du parti de droite populiste Alternative pour l’Allemagne (AfD), Marcus Pretzell.

« L’Allemagne n’est plus sûre » face « au terrorisme de l’islamisme radical », a renchéri la figure de proue du mouvement, Frauke Petry, en mettant en cause la décision de la chancelière d’ouvrir le pays à l’été 2015 à près de 900 000 demandeurs d’asile fuyant guerre et misère. Environ 300 000 supplémentaires sont arrivés en 2016.

Mme Merkel s’est rendue dans l’après-midi avec certains de ses ministres sur les lieux du drame pour participer à une minute de silence, avant de visiter le site recouvert de débris et de signer un livre de condoléances.

Le carnage s’est déroulé au pied de l’église du Souvenir, monument phare de l’ouest de la capitale allemande au clocher éventré par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Le camion, pare-brise détruit par les chocs, a été enlevé mardi matin.

« Il a littéralement pulvérisé la première baraque de bois », a raconté à la chaîne N1 une Bosnienne installée à Berlin, Lana Sefovac, qui prenait un verre avec ses parents. « Il roulait directement sur nous, mais à un moment il a tourné parce qu’il ne visait pas notre baraque, mais la foule. Il voulait rouler sur les gens ».

Frôlés par le semi-remorque à grande vitesse, ses parents sont tombés, mais ont réussi à se relever. « Nous tentions tous de retrouver nos proches et amis. Une minute plus tôt, on buvait du vin chaud ensemble, et juste après ils gisaient en sang sur le sol ».

Parmi les victimes décédées, six sont allemandes, selon la police. Les identifications des autres se poursuivent.

Par ailleurs, un autre défunt, retrouvé dans la cabine du camion, est un ressortissant polonais tué par balle, le chauffeur en titre du véhicule à qui il a été volé, très probablement par le ou les auteur(s) de l’attentat.

« Utiliser un gros véhicule »

En Allemagne, les drapeaux des bâtiments publics ont été mis en berne, une cérémonie s’est tenue à 11 h GMT (6h à Montréal) à la cathédrale Sainte-Hedwige et une minute de silence sera observée mardi et mercredi dans tous les stades de Bundesliga.

Les réactions de solidarité se sont multipliées, de la France aux États-Unis et au Canada, alors que l’Europe est régulièrement la cible d’attentats revendiqués par des groupes djihadistes.

Le drame de Berlin rappelle l’attentat de Nice en France en juillet, lorsqu’un Tunisien avait foncé avec son poids lourd sur la Promenade des Anglais sur près de deux kilomètres, tuant 86 personnes, avant d’être abattu par la police, un attentat revendiqué par l’EI.

L’utilisation de véhicules, notamment de camions, pour foncer dans des foules de « mécréants » est préconisée de longue date par des djihadistes.

L’Allemagne avait été jusqu’ici épargnée par des attaques d’ampleur, mais plusieurs attentats ont été récemment commis par des personnes isolées.

L’EI a revendiqué en juillet deux attentats séparés qui ont fait plusieurs blessés et commis par un Syrien de 27 ans et un demandeur d’asile de 17 ans, probablement afghan.

Le camionneur polonais avait des traces de coups

Le ressortissant polonais retrouvé mort dans la cabine du camion à l’origine de l’attentat de Berlin était bien le conducteur du véhicule et son corps portait des traces de coups, a assuré le transporteur pour qui il travaillait.

L’homme de 37 ans, qui laisse une femme et un fils de 17 ans, était un costaud de 120 kilos (environ 265 lb), mesurant 183 centimètres (6 pieds), a dit aux médias polonais Ariel Zurawski, patron d’une société de transports installé près de Gryfino, dans le nord-ouest de la Pologne. « Une seule personne n’aurait pas eu raison de lui ». Le mort était son cousin, qu’il connaissait depuis l’enfance.

Zurawski avait été appelé dans la nuit par la police polonaise pour identifier la victime sur une photo. « On y voyait des traces de coups, il était évident qu’il s’était battu. Son visage était ensanglanté, tuméfié. Il y avait une blessure à l’arme blanche », a-t-il raconté, confiant qu’il avait eu du mal à regarder l’image. « La police m’a dit qu’il y avait aussi une blessure par balle ».

La famille du conducteur est sous le choc. Son père a été emmené à l’hôpital par ambulance, alors qu’il savait seulement que quelque chose de grave était arrivé à son fils.

Sa femme s’est rendue à la police, mais on lui a épargné la vue de la photo. « C’est une personne d’une grande force », a dit M. Zurawski. « Elle est allée travailler aujourd’hui à Szczecin, car elle avait un appel d’offres important à traiter ».

Il a insisté à plusieurs reprises sur un malheureux concours de circonstances ayant abouti à la mort de son employé. Ce dernier, sur la route depuis une semaine et demie, est arrivé à Berlin d’Italie en transportant 24 tonnes d’éléments en acier. Il aurait dû normalement les décharger tout de suite comme prévu, mais la société destinataire a remis l’opération au lendemain.

« Il voulait rentrer à tout prix jeudi au plus tard, pour acheter un cadeau à sa femme », a encore raconté l’entrepreneur.

Il a donc stationné devant l’entrepôt du client, a dit le transporteur.

Le conducteur a eu le dernier contact téléphonique avec sa femme vers 15 h. Ils ont parlé peu, car elle était encore au travail, et devaient se reparler une heure plus tard. Mais à 16 h il ne répondait plus au téléphone. Par la suite, a raconté M. Zurawski, on a découvert grâce à son système GPS, que le camion a été mis en marche vers 15 h 45, mais n’est pas parti, ne faisant que des petits mouvements en avant et en arrière « comme si quelqu’un apprenait à le conduire ».

« Inspecteur »

Son patron a alors compris que « quelque chose de mauvais » était arrivé, car le conducteur observait toujours scrupuleusement la pause imposée par la loi. « Dans la boîte, on l’appelait « Inspecteur », tellement il était strict. C’était un homme bon ».

Le semi-remorque était muni d’une boîte automatique, il était facile à conduire. Il a quitté son stationnement vers 19 h 40, faisant un parcours de dix kilomètres environ jusqu’au marché de Noël. « Peut-être quelqu’un pilotait le conducteur », pense le transporteur, car « il n’est pas facile de faire un tel parcours dans Berlin » sans se perdre.

Le parquet national polonais a ouvert une enquête sur « le meurtre d’un citoyen polonais dans le but d’appropriation d’un semi-remorque et de son utilisation pour attaquer un groupe de personnes sur un marché de Noël à Berlin », délit pour lequel la peine maximale est la prison à vie.

La nouvelle du meurtre du camionneur a bouleversé les milieux des routiers polonais.

« Nous sommes tous sous le choc », a déclaré à l’AFP Anna Wrona, porte-parole de leur fédération ZMPD qui a lancé une cagnotte pour la famille de la victime.

Source : DPA + AFP + AP + EuroNews