Marche des femmes à Lomé, 20 janvier 2018 | Photo : DR

Depuis le début de la révolution togolaise le 19 août 2017, nombreux sont ceux qui nourrissent le rêve d’un modèle burkinabè, avec à la clé la fuite du dictateur par les routes poussiéreuses de Lomé. C’est tout à fait normal de vouloir s’inspirer de ce succès. Mais je crois que les Togolais doivent inventer leur modèle de révolution, parce que à y regarder de près, bien que la colère contre le dictateur assoiffé de pouvoir soit la même dans les deux pays, les facteurs qui ont fait la réussite de la révolution burkinabè sont quasiment absents au Togo. Ces facteurs sont nombreux, mais je parlerais de deux qui me paraissent essentiels.

La révolution contre Compaoré avait été lancée le 18 janvier 2014 par le chef de fil de l’opposition Zephirin Diabré et autres ténors de l’opposition lors d’une gigantesque marche à Ouagadougou. Beaucoup de gens ne retiennent que les manifestations de la dernière semaine du règne de Compaoré, mais cette semaine-là était l’aboutissement d’une contestation qui a commencé 10 mois plus tôt. C’est dire que dès le début, les ténors de l’opposition traditionnelle étaient dans les startingblocks, c’était « leur révolution ». Au Togo, les ténors de l’opposition ont « rejoint » la révolution lancée par un outsider. C’est un facteur important, car il sous-tend un certain nombre de comportements et de positions qui accentuent les querelles d’ego (la marque déposée des opposants togolais) et crispent l’action collective. Ce n’était pas le cas au cours de la révolution Burkinabè.

Le deuxième facteur, c’est que l’opposition traditionnelle Burkinabè avait bénéficié de la contribution oh combien importante des nouveaux opposants qui ne sont rien d’autres que les anciens compagnons de Compaoré, les plus importants étant Roch Christian Kaboré et Salif Diallo. Ces nouveaux venus avaient été accueillis à bras ouverts lors du lancement de la contestation le 18 janvier 2014, et leur connaissance des failles du dispositif sécuritaire du régime avait changé la donne dans la préparation de la semaine décisive qui a conduit à la chute de Blaise Compaoré. Ils avaient des ambitions politiques, et en dignes fils du pays des hommes intègres, ils n’avaient pas hésité à se démarquer de celui qui les empêchait de les réaliser ; aujourd’hui, l’histoire leur a donné raison puisqu’ils sont au pouvoir.

Au Togo, la dernière fois que quelqu’un s’est désolidarisé des errements du président, c’était en 2005 avec le « non » de Akila Esso Boko. La probabilité pour que les compagnons de route d’Eyadema ou de Faure Gnassingbé puissent montrer des ambitions présidentielles est quasi-nulle, puisqu’ils vivent tous en attente de leur fin comme les ministres de Staline s’attendaient tous les jours à voir leur nom sur sa liste des gens à éliminer. Autant dire qu’ils ne vivent même pas, pétrifiés par la peur d’avoir des ambitions. Parce qu’il n’y a pas au sein du parti présidentiel des personnages capables d’affirmer leurs ambitions politiques en dehors de toute allégeance à leur chef, et donc de s’allier à l’opposition, cette dernière ne peut compter que sur ses propres forces.

Pour ces deux raisons – parmi tant d’autres – les Togolais doivent inventer leur propre révolution. Ceci n’est pas une tâche impossible, il faut simplement en avoir conscience à chaque étape. Même si leurs résultats sont similaires, deux révolutions n’ont jamais eu le même parcours.

Ben Yaya