Analyse · Les États-Unis et l’Union européenne voudraient redonner vie à une ancienne route coloniale permettant d’évacuer les minerais de la République démocratique du Congo vers l’océan Atlantique. Objectif : contrecarrer le quasi-monopole de la Chine sur ces ressources stratégiques qu’elle transporte jusqu’aux ports de l’océan Indien. Mais la brouille diplomatique entre Kinshasa et Kigali contrarie ce projet…

Gare de Benguela en Angola près du port de Lobito
Gare de Benguela, en Angola, près du port de Lobito, sur la ligne du « corridor de Lobito » | Photo: Usaid / Flickr

La guerre dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) a hanté le dernier sommet de la Francophonie qui s’est tenu en France, à Villers-Cotterêt, début octobre 2024, jusqu’à inciter Félix Tshisekedi à précipiter son départ. Le chef de l’État congolais était agacé par le fait que, dans son discours d’ouverture, le président français Emmanuel Macron ait omis de mentionner la situation dans le Nord-Kivu, et qu’il ait accueilli son homologue rwandais, Paul Kagame, avec une chaleur très remarquée alors que celui-ci est soupçonné de soutenir un groupe armé dans la région. Mais derrière ces échauffourées diplomatiques, et alors que la situation sur le terrain est toujours aussi dramatique, un travail de fond se poursuit dans la région. Les voisins de la RDC se montrent de plus en plus préoccupés par cette guerre qui menace l’équilibre de l’Afrique centrale et paralyse des développements économiques potentiels.

C’est pourquoi le président de l’Angola, João Lourenço, médiateur désigné dans ce que l’on appelle le « processus de Luanda », remet inlassablement son ouvrage sur le métier. Alors que, malgré ses déboires sur le terrain, Kinshasa opte pour la voie militaire, son voisin angolais préconise toujours une solution politique. Le 4 août 2024, il a obtenu de Kinshasa et de Kigali que soit conclu un cessez-le-feu, mais, sur le terrain, les affrontements se poursuivent. Le mouvement rebelle M23, soutenu par Kigali, vient de conquérir la localité stratégique de Kalembe face à des adversaires gouvernementaux en manque de munitions.

En bleu, le tracé du corridor de Lobito
En bleu, le tracé du corridor de Lobito © bitocorridor.org

L’équation demeure inchangée : Kinshasa dénonce le soutien que l’armée rwandaise apporte au M23, groupe composé de Tutsis congolais qui s’estiment discriminés. Les rapports des experts de l’ ONU publiés deux fois l’an confirment régulièrement – et avec force précisions – l’appui du Rwanda. Kigali, tout aussi régulièrement, dément ces informations et répète que l’armée congolaise collabore avec ses adversaires depuis trente ans, les Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), composées au départ de militaires et de miliciens ayant participé au génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, et dont les descendants partageraient toujours la même idéologie. Plus largement, Kinshasa accuse le Rwanda de « siphonner » les gisements miniers de l’est du Congo, dont la mine de Rubaya, dans le Nord-Kivu, l’un des plus importants gisements de cobalt au monde.

De la RDC aux États-Unis

L’obstination du président angolais à poursuivre sa médiation n’est pas inspirée uniquement par la solidarité africaine ou par une quelconque politique de bon voisinage : Luanda bénéficie du soutien des États-Unis et de l’Union européenne (UE), qui souhaiteraient développer au plus tôt un grand projet de coopération économique régionale, le « corridor de Lobito ».

Ce corridor relierait, sur une distance de 1300 km, les régions du sud de la RDC et du nord-ouest de la Zambie au port angolais de Lobito, sur l’océan Atlantique. Cette liaison permettrait d’exporter par chemin de fer les gisements miniers du Katanga, souvent qualifiés de « scandale géologique », via la côte ouest de l’Afrique au lieu de se diriger exclusivement vers les ports de l’océan Indien.

Ce projet économique stratégique a été relancé en mai 2023 dans le cadre du partenariat du G7 pour les infrastructures et les investissements mondiaux, puis en octobre de la même année lors du forum « Global Gateway ». L’Union européenne et les États-Unis ont signé, avec l’Angola, la RDC, la Zambie, la Banque africaine de développement (BAD) et l’Africa Finance Corporation, un protocole d’accord pour définir les objectifs de ce corridor destiné moins à désenclaver le cœur minier du continent qu’à orienter ses flux vers l’Atlantique et les ports états-uniens.
Un vieux projet colonial

À Bruxelles, les anciens du Congo colonial soulignent que cette idée n’a rien de neuf : avant l’indépendance de 1960, les Belges vivant au Katanga avaient l’habitude de rejoindre les plages angolaises bordant l’océan Atlantique en empruntant soit la route, soit ce qui s’appelait alors le chemin de fer de Benguela. Une grande partie de la production de cuivre de l’Union minière du Haut-Katanga empruntait la même destination, ainsi que l’uranium, qui rejoignait ainsi les États-Unis.

Les guerres qui marquèrent l’accession de l’Angola à l’indépendance en 1975 et se prolongèrent jusqu’à la fin de la guerre froide paralysèrent le chemin de fer, qui cessa de fonctionner. Du côté congolais, le manque d’entretien de la ligne puis le recours au transport routier achevèrent de rendre obsolète ce mode de transport pourtant moins onéreux et moins polluant.

Depuis plusieurs années, des accords bilatéraux conclus entre Kinshasa et Luanda ont eu pour objectif de réhabiliter la ligne. Du côté angolais, le travail a été réalisé, de la côte Atlantique jusqu’à la frontière : trente gares ont été construites sur le trajet, il est question de créer des doubles voies afin que les trains puissent circuler dans les deux sens, un aéroport international a été construit à Lobito, un terminal minéralier et pétrolier ainsi qu’un port sec attendent les marchandises. La Chine n’est pas absente du développement angolais et elle envisage de construire à Lobito une raffinerie. Du côté congolais, par contre, les 427 kilomètres restants représentent un véritable goulet d’étranglement, et le chemin de fer qui fut construit entre 1902 et 1929 attend toujours d’être remis en état…

Le monopole de la Chine

Au pouvoir durant dix-huit ans et déçu par le manque d’empressement des Européens au début des années 2000, Joseph Kabila, dès 2006, avait misé sur des accords de partenariat avec la Chine. À l’époque, ils les avaient qualifiés de « win-win » (gagnant-gagnant), l’accès aux minerais étant échangé contre la réalisation de grands travaux d’infrastructure – une politique appelée des « cinq chantiers ».

Source: Afriquexxi.info