Vendredi noir pour Uhuru Kenyatta que celui du 1er septembre 2017. Même dans son pire cauchemar, il n’aurait sans doute pas vu venir cette remise en cause de sa victoire par la Cour suprême. Voilà les compteurs remis à zéro et les deux protagonistes de la crise postélectorale kenyane invités à jouer les prolongations de ces élections dans deux mois, pour irrégularités ayant entaché la victoire du président sortant.

Uhuru Kenyatta | Photo : The Standard

Au-delà de l’éveil des consciences démocratiques auquel appelle cette décision historique à tous points de vue, il importe de mettre un accent particulier sur la personnalité même du président de cette institution, David Maraga. Dans les mêmes circonstances, nombre de ses pairs auraient sans doute choisi de se retrancher derrière le « politiquement correct ». De fait et aussi paradoxal que cela puisse paraître, même les chefs d’Etat de longues traditions libérales et démocratiques n’ont pas attendu la décision de la Cour suprême, organe qui valide en dernier recours les résultats électoraux dans ce pays, avant d’envoyer les félicitations et « bravissimo ! » à Uhuru Kenyatta. Habitués aux formules rituelles telles que « Les irrégularités constatées çà et là ne sont pas de nature à remettre en cause la crédibilité des résultats des élections …», ils ont commis la grossière erreur de croire au règne du statu quo ante ou de croire que tout bouge pour faire du surplace. Le seul constat d’irrégularités ayant entaché le scrutin a suffi pour que David Maraga déclare « invalide, nulle et non avenue » la victoire du président sortant. Barack Obama -ironie du sort- dont le géniteur est né dans ce pays, doit sans doute applaudir. Son appel à avoir sur le continent africain des institutions fortes plutôt que des hommes forts, a été entendu.

Comme les chefs d’Etat occidentaux – omission volontaire est faite des tonnerres d’applaudissements des chefs d’Etat africains à Uhuru Kenyatta -, les observateurs électoraux qu’ils soient de l’UA, du Commonwealth et autres institutions, à l’unanimité avaient salué un scrutin crédible et transparent. Incroyable position qui tranche frontalement avec la réalité et qui traduit de tout temps l’attachement des puissances occidentales à la non-violence, fût-ce par le jeu de leur onction aux soi-disant vainqueurs d’élections manifestement sorties de leur cadre légal. Qu’ont bien pu observer ces experts électoraux ? Le sens et la crédibilité des missions d’observation électorale se trouvent ainsi problématisés à la faveur de ce scenario pour le moins inédit. Ayant pressé Raïla Odinga de recourir aux moyens légaux de contestation, les observateurs électoraux et les puissances occidentales n’avaient nullement entrevu la perspective d’une annulation du scrutin. Est-il besoin de le rappeler ? En Afrique, les contentieux électoraux se sont toujours soldés par la consolidation de la victoire des présidents sortants. Du Gabon en RDC ou même au Congo Brazza, du Zimbabwe à l’Ouganda. Au Togo, après la proclamation des résultats validant la victoire de Faure Gnassingbé sur fond de contestations en 2005, Aboudou Assouma, ès qualité président de la Cour Constitutionnelle, ne s’était pas empêché de célébrer avec faste le coup de force perpétré par son « champion ».

Du côté du président sortant du Kenya, on note un profond malaise et une colère difficilement contenue qui se traduisent d’une part par une timide posture de démocrate en ce qu’il dit respecter, même s’il la désapprouve, la décision de la Cour suprême et d’autre part son réflexe dictatorial mis en relief par ses menaces à peine voilées adressées à la plus haute institution judiciaire : « Les juges de la Cour ont décidé qu’ils avaient plus de pouvoirs que plus de quinze millions de Kényans qui ont fait la queue pour voter. Cela ne peut pas durer et nous nous pencherons sur ce problème, après les élections. Il y a un problème, et nous devons le régler », propos rapportés par le confrère lemonde.fr. Ainsi donc l’avis contraire de la Cour suprême sur la réélection d’Uhuru Kenyatta est-il devenu un problème. L’autre menace qui laisse croire que les élections bis repetita semblent pliées d’avance est l’assurance du président sortant lorsqu’il parle de l’après-élections. Comment ce président-candidat peut-il déjà parler de son défi de régler le problème que constitue pour lui la Cour alors que rien ne lui garantit dans l’absolu une victoire prochaine ? De tels propos renvoient quasiment à l’apologie de la violence et David Maraga devrait craindre pour sa sécurité. L’incertitude plane donc sur le déroulé du prochain scrutin et nul ne saurait gager qu’il se passe dans un climat de sérénité et de transparence.

Au demeurant, indifféremment de l’issue de ce nouveau scrutin, cette décision pourrait n’être qu’un coup d’épée dans l’eau. En effet, il serait trop tôt de prédire la fin du règne des alchimistes du droit constitutionnel et, par voie de conséquence, la fin des crises postélectorales sanguinolentes. Mais au-delà de tout, il y a bien un mouvement du 1er septembre qui est né sur le continent. Il mérite qu’on y prête attention.

Meursault A.

Source : Liberté