Dimanche 22 mai, au terme du comptage des bulletins déposés dans les urnes, c’est Norbert Hofer, candidat de la droite radicale FPÖ qui devançait son rival, l’écologiste Alexander Van der Bellen, de 3,8 points, avec des scores respectifs de 51,9% et 48,1%.

Alexander Van der Bellen | Photo : AFP
Alexander Van der Bellen | Photo : AFP

L’Autriche a donc retenu son souffle lundi dans l’attente que les deux adversaires, séparés la veille par 144.006 voix, soient départagés par les votes des 900.000 électeurs avaient demandé à voter par correspondance. À 16h30, le suspense a pris fin et il a été annoncé que les votes postaux avaient finalement fait penché la balance en faveur d’Alexander Van der Bellen.

Quelques instants avant l’annonce officielle du résultat, le candidat de l’extrême droite a reconnu sa défaite sur sa page Facebook (voir ci-dessus). Le succès d’Alexander Van der Bellen, ancien professeur d’université de 72 ans de sensibilité libérale et centriste, porte pour la première fois un écologiste à la présidence autrichienne.

Le nouveau président, qui prendra ses fonctions le 8 juillet, a remporté l’élection avec seulement 31.000 voix d’écart sur son adversaire, soit 50,3% du scrutin.

Alexander Van der Bellen

Il est austère, Alexander Van der Bellen. Austère et grand. Un peu raide aussi. Jamais dans la séduction, l’ancien prof d’économie. Et ce n’est pas à 72 ans que cet amateur de littérature russe du XIXe siècle va se mettre à « liker » sur Facebook. Il en a mené pourtant des combats, ce Tyrolien arrivé en seconde position avec 21,3 % des voix le 24 avril, au premier tour de la présidentielle autrichienne.

D’abord à la tête des Verts (Die Grünen), parti qu’il aura fait sortir des limbes pour en faire une force capable de tenir la dragée haute aux grandes formations traditionnelles, le SPÖ des sociaux-démocrates et l’ÖVP des conservateurs-chrétiens, sans oublier l’extrême droite du FPÖ, plus conquérante que jamais depuis que son candidat, Norbert Hofer, est arrivé en tête du premier tour (35 %).

L'écologiste Alexander Van der Bellen (g) et le candidat de l'Extrême Droite radicale Norbert Hofer lors d'un débat télévisé | Photo : EPA
L’écologiste Alexander Van der Bellen (g) et le candidat de l’Extrême Droite radicale Norbert Hofer lors d’un débat télévisé | Photo : EPA

Durant toutes ces années, Alexander Van der Bellen a capté l’attention d’un auditoire restreint et ravi de ses longs temps de pause avant de répondre aux questions des journalistes. Quelques secondes seulement, mais une éternité dans les débats télévisés. L’écologiste s’est lancé en indépendant pour s’éviter le parcours du combattant d’une investiture du parti vert, qui finance pourtant sa campagne. Elle est semblable à l’homme. Calme, sereine, presque molle. En tout cas peu sur le terrain.

Ce mardi 17 mai, Alexander Van der Bellen recevait un soutien de choix : Winfried Kretschmann, le ministre-président du Bade-Wurtemberg en Allemagne ayant réussi à se faire réélire en mars au nez et à la barbe de la CDU d’Angela Merkel, en pleine crise des migrants.

Devant un public consterné, M. Van der Bellen demandera à son interlocuteur si l’Allemagne compte bien 29 Länder (Etats-régions). Raté, c’était 16. Son état de santé inquiète. Même si « l’énergie est du côté de Hofer », selon le politologue Ivan Krastev, l’équipe de M. Van der Bellen veut y croire. « Les gens ont protesté au premier tour mais, dimanche, ils vont bien se rendre compte qu’on ne peut pas renvoyer l’Autriche dans le passé avec l’extrême droite », assure la députée écologiste Alev Korun.

Alexander Van der Bellen est un jeune marié : il a épousé en secondes noces une militante des Verts il y a quelques mois. Mais l’enfant du Tyrol entend se faire discret. Ne pas réveiller la haine des élites. Ne pas diaboliser l’adversaire. Et surtout ne pas apparaître comme le candidat de l’étranger, avec un nom déjà assez peu couleur locale. « Ce n’est pas très bien vu en Autriche, quand les Allemands par exemple commentent les élections chez nous », énonce-t-il au Monde. « Il faut donc rester prudent. Mais Jean-Claude Juncker [le président de la Commission européenne] me soutient, et je pense que c’est important. »

Son patronyme est hollandais. La famille Van der Bellen, protestante, a émigré au XVIIIe siècle des Pays-Bas vers la Russie, d’où elle fut ensuite chassée en 1917 vers l’Estonie par les bolcheviques, avant de gagner le Reich, où Alexander naîtra, en 1944. L’occupation soviétique du secteur obligera encore tout le monde à partir, cette fois pour rejoindre la profondeur rassurante des vallées alpines les plus reculées.

Le Tyrol, c’est le « Heimat » du candidat au nom qui sonne d’ailleurs. Sa patrie. Père russe certes, mère estonienne, d’accord. Mais c’est là qu’il a grandi et élevé ses deux fils, dans la Kaunertal, une vallée connue pour son panorama impressionnant. C’est là, au pied des glaciers, qu’il s’est fait photographier pour ses affiches électorales, où le mot « patrie » s’écrit en gras sur un fond de carte postale.

A ceux qui s’étonnent de le voir aller chasser sur les terres de son concurrent qui veut « sortir les drapeaux », il répond que « c’était son idée » et qu’il « refuse de laisser le FPÖ lui voler ses valeurs » à lui, le candidat des citadins CSP +, des artistes, des intellectuels, des féministes, des minorités, à lui qui doit rallier pour l’emporter des pans de population à la sociologie tellement diverse.

Il aura quand même du chemin à faire pour casser son image d’homme de gauche. Sa barbe de trois jours et sa couleur politique passent assez mal dans bon nombre de fermes autrichiennes, où les écologistes ne sont encore que « des fumeurs de joints », des héritiers de 1968. « Van der Bellen, c’est une pastèque », dit d’ailleurs de lui son challenger malheureux du premier tour, le conservateur chrétien Andreas Khol. « Vert dehors, mais rouge à l’intérieur. Un socialiste, quoi. » La base militante du parti Die Grünen ne serait pas d’accord : elle juge son candidat beaucoup trop libéral sur le plan économique. Pour ne pas paraître idéaliste, il rappelle aussi souvent les droits et surtout les devoirs des réfugiés, appelés à s’adapter au mode de vie des Autrichiens. Quelque 90 000 personnes ont été accueillies en 2015.

Le passage du professeur dans les rangs sociaux-démocrates, pendant les années 1970 et 1980, a laissé des traces que n’auront pas effacées dix-huit ans de mandats au Parlement dans le groupe écologiste, jusqu’en 2012. Il présida aussi les Verts pendant presque onze ans.

Un épisode cuisant est particulièrement révélateur de la défiance étrange qu’inspire Alexander Van der Bellen à la classe politique autrichienne. En 2008, il s’était présenté en candidat alternatif pour empêcher une personnalité controversée de l’extrême droite de devenir vice-président de l’Assemblée nationale. Les députés de tout bord lui préférèrent un certain Martin Graf, malgré sa réputation sulfureuse : 109 voix contre 27. La présidentielle a donc pour le candidat écologiste un petit air de revanche.

Source : [23/05/2016] AFP + Le Monde + 27avril.com