Le Brésil ne sait pas que fabriquer des virtuoses du football, il sait aussi se signaler par la démocratie. C’est ce qu’il convient de noter, dans la procédure de destitution enclenchée contre la présidente Dilma Rousseff pour maquillage de comptes publics. Une procédure qui, contre toute attente, a été votée par des députés de sa propre formation politique.

Caricature : Donisen Donald / Liberté
Caricature : Donisen Donald / Liberté

La démocratie agissante au Brésil qui devrait contaminer en Afrique et au Togo de Faure Gnassingbé.

On est encore loin du terme du processus. Mais cette audace n’est que l’illustration de l’ancrage de la démocratie dans les mœurs dans ce pays. Une vertu qui devrait faire école en Afrique et particulièrement au Togo.

Dilma Rousseff plus que proche de la sortie

La toute première femme élue présidente du Brésil en 2010 et réélue en 2014 risque de se voir écourter le séjour à la présidence. La procédure de destitution initiée à son encontre par la pression de l’opposition, pour maquillage de comptes publics en vue de sa réélection, poursuit son chemin. Une étape fondamentale a été franchie le dimanche 17 avril dernier à l’Assemblée nationale, avec le vote favorable des députés. Une séance qualifiée d’historique. Pour avancer, la procédure avait besoin d’être avalisée par 342 voix sur les 513 au total, soit les deux tiers (2/3) des députés. Mais elle en a recueilli 25 de plus, adoubée donc par 367 voix.

Ce qu’il faut noter, c’est que des élus du Parti des Travailleurs, la formation politique à laquelle appartient la présidente ont aussi voté la procédure de destitution incarnée par l’opposition. Il a été enregistré des trahisons de dernière heure dans le camp au pouvoir. Un ministre de Dilma Rousseff et un ancien membre du gouvernement auraient voté en faveur de sa destitution. Le chef de file du Parti des Travailleurs à la chambre basse du Parlement a reconnu la défaite du camp présidentiel avant même la fin du vote. On parle légitimement d’une grosse bataille de perdue pour la présidente qui devrait sans doute espérer compter sur les députés de son courant politique pour étouffer ce processus.

Dilma Roussef a perdu gros, d’autant plus que l’opinion lui était déjà défavorable et ce sont ses derniers soutiens qui viennent de la lâcher. C’est tout le Brésil qui veut la voir partir. Faut-il le rappeler, une manifestation géante a été organisée en octobre 2015 pour réclamer sa démission. Ils étaient plus de trois millions et demi de Brésiliens à se retrouver le 13 mars 2016 dans les rues pour exiger son départ de la présidence, tandis que des études d’opinion indiquent que plus des deux tiers des Brésiliens souhaitent sa destitution.

La procédure devra se poursuivre au Sénat où il est attendu le dénouement fin avril-début mai. Si elle est avalisée par la Chambre haute aussi, Dilma Rousseff serait alors destituée et ce serait le Vice-président centriste et conservateur Michel Temer qui assumerait le mandat présidentiel jusqu’à la fin 2018. Pour rappel, Dilma Roussef est accusée d’avoir dissimulé une augmentation du déficit budgétaire l’année dernière. Un acte qui équivaut à un crime de responsabilité fiscale.

L’Afrique à l’école de la démocratie agissante au Brésil

Engager une procédure de destitution à l’encontre d’un chef d’Etat en exercice n’est pas une partie de plaisir, surtout dans les pays en apprentissage de la démocratie. Pour l’opposition politique, ce n’est sans doute pas un problème. Mais pour les responsables d’institutions qui auront à connaitre du dossier et apprécier, il faut avoir du cran pour le faire, à cause des pressions et intimidations de toutes sortes. Pour en arriver à l’étape actuelle, il a fallu que des gens transcendent ces écueils.

Cette procédure de destitution a reçu un coup de pouce sérieux lorsque le président de la chambre des députés, Eduardo Cunha, a pris la décision en décembre 2015 d’autoriser sa poursuite, estimant que la présidente avait sciemment dissimulé une augmentation du déficit budgétaire. En octobre 2015, le Tribunal des comptes de l’union (TCU) avait appelé les parlementaires à rejeter les comptes publics de l’État de 2014, année de la réélection de Dilma Rousseff, au motif qu’ils auraient été sciemment entachés d’irrégularités.

Tout cela illustre le fonctionnement normal des institutions de la République au Brésil, mais aussi le dynamisme de la démocratie dans ce pays de football. Et le moindre mal que l’on puisse souhaiter aux gouvernants africains, c’est que cette vertu puisse les contaminer, au nom de la coopération Sud-Sud. Combien de fois les présidents ou les régimes en place ne sont-ils pas empêtrés dans des scandales financiers, de corruption, d’enrichissement illicite, de détournements de fonds et autres crimes économiques de toutes sortes ? Mais jamais ces affaires ne connaissent de suite.

La bonne gouvernance politique et économique ne sont que des discours sur le continent. L’on ne saurait passer sous silence l’exemple sud-africain avec la procédure de destitution ouverte contre Jacob Zuma, accusé d’avoir utilisé les fonds publics à des fins privées, mais qui n’est malheureusement pas allée au bout. Si les institutions de l’Afrique du Sud ont fonctionné jusqu’à un certain niveau, avec des responsables qui ont ouvertement reconnu et signifié au président sa faute, parmi lesquels la Médiatrice de la République, la Cour constitutionnelle, le parti au pouvoir, l’African national congress (Anc) a empêché le 5 avril dernier la procédure d’aboutir à la destitution de Zuma. Ce qui apparait comme une solidarité dans le mal, une caution apportée au détournement des fonds publics. Sans surprise, la très grande majorité du Parlement, 233 députés sur 400, a voté contre la destitution du président. Fin du débat !

Le Togo devra s’inspirer du Brésil

Dilma Rousseff n’est pas encore destituée, et peut-être même qu’on n’y arrivera jamais, même si l’allure de la procédure semble annoncer le contraire. Mais dans cette affaire, ce qui est plaisant et qui mérite d’être mis en exergue, c’est le bon fonctionnement des institutions démocratiques brésiliennes. On l’a relevé entre-temps, des députés de la mouvance politique au pouvoir et proches collaborateurs de Dilma Rousseff ont fait abstraction de toutes considérations partisanes et voté pour sa destitution. Peut-on arriver à ces genres de choses au Togo ? Voilà la grande interrogation qui devrait intéresser le commun des Togolais, toujours admirateur du fonctionnement de la démocratie dans d’autres pays.

Ce serait une gageure ou plutôt un rêve que d’attendre des députés du parti au pouvoir d’en arriver à contredire le gouvernement ou le chef de l’Etat en personne. Ici, élus du parti et gouvernants sont toujours sur la même longueur d’onde ; mieux, les députés sont au service ou aux ordres de leur champion. L’Assemblée nationale est une chance d’enregistrement des desiderata de Faure Gnassingbé. Même devant le mal, il y a une certaine solidarité dont font toujours preuve les élus du pouvoir. D’ailleurs aucune procédure n’est initiée devant les scandales financiers jusqu’à aboutir à quoi que ce soit. L’initiative n’a même aucune chance d’aboutir. Et pourtant c’est de leur devoir de contrôler la gestion du pays, et les scandales financiers n’ont pas manqué.

Même devant les enjeux qui peuvent faire avancer le pays, les intérêts partisans prennent le dessus. L’exemple typique, c’est l’attitude des députés du pouvoir devant le vote du projet de réformes constitutionnelles et institutionnelles en juin 2014. Alors même que ce vote devrait faire entrer le Togo dans le cercle des pays normaux, où le mandat devrait être limité à deux, le mode de scrutin à deux tours adopté, les conditions d’alternance au pouvoir créées, les élus de l’Union pour la République (UNIR) ont eu l’ingénieuse idée (sic) de rejeter le texte introduit par leur propre Exécutif ! Vivement que les bonnes vertus démocratiques au Brésil contaminent au Togo.

Source : [20/04/2016] Tino Kossi, Liberté