Tout ce sombre tableau est renforcé par une faillite économique et sociale

Caricature : Donisen Donald / Liberté
Caricature : Donisen Donald / Liberté

Le mal-être s’empare de la population, les maillons clés de l’économie nationale sont tombés en faillite. Le port, jadis poumons de l’économie est devenu une baleine aux larges dont les multinationales et la minorité se disputent la carcasse. L’exploitation des phosphates, autres poumons de l’économie, est un chantier d’incertitudes que se tiraillent une bande d’Israéliens et des employés remontés. Le mardi passé, les parlementaires ont découvert que depuis 03 ans, la Société Nouvelle des Phosphates du Togo ( SNPT ) ne verse pas ses maigres dividendes au trésor public. La grande réforme économique de l’Office Togolais des Recettes ( OTR ) elle autres a déjà pris une balle dans les pieds. Les Togolais voient l’avenir socio-économique de leur pays en pointillés.

Coup de théâtre

C’est dans ces conditions que l’Alter-égo du prince Faure, l’ex président Yahya jammeh, après 22 ans d’un règne sans partage, organise un scrutin transparent et reconnaît la victoire de son adversaire. Jusqu’à un passé récent, l’une des plus affichées dictatures du continent est celle du président sortant de la Gambie. Et les Yahya Jammeh, il en a aussi au Togo. A les voir manipuler la scène politique, manipuler les scrutins, finir les jours au palais est leur seul programme de société : ils veulent garder le pouvoir, « ad vitam æternam », éternellement. C’est ainsi que certains, alors qu’ils jouissaient encore de la part du gâteau à eux coupée par leur constitution, finissent par être pris en train de se lécher les doigts.

Décidément, la gourmandise politique est en effet un vilain défaut. Yahya Jammeh en sait quelque chose même s’il finira par saisir la balle au bond pour, au moins, sortir la tête haute. Il avait sans doute prévu tous les cas de figure, et il s’est préparé à les assumer quels qu’ils soient. L’un des deux membres du syndicat africain des chefs d’Etat opposés à la limitation des mandats est tombé, le syndicat n’est tout de même pas dissout, car après la Gambie, le Togo est encore membre du Syndicat, Faure s’accroche. Mourir au pouvoir est la logique de Faure Gnassingbé, elle fut celle du « Sénégambien » Yahya Jammeh. Mais ce dernier vient de sauter du coq à l’âne, malgré ses crimes, il a choisi la bonne sortie en reconnaissant sa défaite électorale. Cela aura-t-il un effet boule de neige sur Faure Gnassingbé ? Logiquement oui, puisque, ce qui est vrai ailleurs devrait être vrai au Togo car les fondements de la crise sont les mêmes.

« Bébé Gnass » devrait se rendre à l’évidence que l’Afrique a ses particularités à nulles autres égales. C’est ainsi que nous avions vu des chefs d’État qui ont résisté à toutes les oppositions, à tous les coups d’État jusqu’à ce que des coups d’État médicaux aient raison d’eux. Nous en avons vu qui, bien que souffrants se maintiennent. Mais un peu comme des coups d’État médicaux, certains n’acceptent être demis que par une overdose de perfusions. Il n’est alors pas rare de les voir furoncles au visage après les perfusions répétées pour acheter de l’énergie qui, parfois, refuse de répondre. De toute évidence, les plus têtus finissent par inviter soit une mort violente ou une sortie dans l’humiliation.

La spécificité de Faure Gnassingbé est qu’il s’accroche au pouvoir au nom de la protection d’un héritage. Du père en fils, peu importe si son avènement a été une humiliation pour les Togolais, peu importe s’il est un fils limité qui n’est capable d’aucun miracle, il veut garder « sa chose ». Peu importe si le Togolais qui n’a vu que les mêmes couleurs depuis 50 ans éprouve un sentiment de répulsion naturelle contre lui. Peu importe si le bilan actuel est catastrophique, peu importe l’explosion de la dette publique ou que la gestion publique soit sclérosée. Entre le business foncier et les verdicts tronqués, une justice aux abois gangrenée de l’injustice et de l’affairisme, une prime à l’impunité avec des promotions controversées, le mec continue son chemin. Faure Gnassingbé, seul contre tous, va-t-il continuer à estimer que ça n’arrive qu’aux autres ? « Quitter le pouvoir avant que le pouvoir ne vous quitte », ce précepte semble plus facile à invoquer qu’à appliquer pour lui.

Monsieur le Président, si on vous connaît comme un pigeon voyageur, c’est que, au-delà de votre agenda politique quelque chargé qu’il soit, vous avez un besoin naturel de changer d’environnement, de voir autre chose. Vos populations aussi ressentent la même chose. Vous êtes un monsieur élégant, toujours entre tenues de ville et costumes de différentes griffes italiens qui se succèdent à chaque apparition, pourquoi ne portez-vous pas toujours le même costume ?

Votre père a créé un parti-Etat qui a fait son temps, le RPT. C’est ce parti qui vous a légué le pouvoir dont vous en faites un héritage familial, mais vous l’avez changé de nom, d’emblème, de couleur, juste parce que vous et les partisans de votre père qui sont aussi les vôtres, vous êtes fatigués des mêmes choses. Le RPT est devenu UNIR, même si vous faite croire que c’est un parti à part. S’il était possible, vous auriez pu changer de patronyme. Même sur le plan matrimonial, loin de nous l’envie de toucher à votre vie privée, vous êtes tellement soucieux de changer de « look » à chaque carrefour que vous avez des difficultés à choisir une première dame alors que les Togolais le méritent. Ceci malgré votre apparence « bien taillée », et Dieu est témoins que ce ne sont pas les candidates qui manquent. Ce n’est pas gratuit quand on vous attribue déjà une progéniture de près d’une dizaine d’héritiers. Pourquoi alors imposez-vous ce que vous répugnez le plus aux Togolais, regarder les mêmes choses ? L’habitude n’est pas un atout dans la construction d’un pays.

Après la présidence, il y a forcément une vie, voire une reconversion

A moins que vos diplômes aient été négociés, avec votre parcours aussi musclé, ce ne sont pas les perspectives de reconversion professionnelle qui vont manquer une fois que vous n’êtes plus « führer ». Vous avez vu à côté, des présidents indéboulonnables. Blaise Compaoré, entre autres, se croyait tout permis mais une peau de banane de la population l’a fait glisser. Même quand vous achetez tous les opposants, remettant de l’argent aux uns pour créer des parties politiques pirates, invitant les autres ouvertement à la soupe, réduisant les plus irréductibles au silence en laissant une population orpheline, sachez aussi qu’au-delà de ses effets immédiats, cette politique a ses revers. Le jour où, de son orphelinat, cette population se réveille, il n’y aura aucun leader entre vous et elle et vous êtes plus exposé. Après avoir réduit l’opposition au néant en utilisant vos méthodes, vous ne semblez plus avoir d’adversaire en face. Mais c’est ça qui a manqué au Burkina et Blaise était obligé de se soumettre au bon vouloir des associations non initiées aux mœurs politiques. Le résultat, vous le savez monsieur le Président, votre parrain a été exfiltré, comme un colis Chrono-post vers l’ami le plus proche.

Le déficit d’alternance politique pacifique en Afrique est un fléau

Ce fléau attise la déception des populations africaines face à leur dirigeant et même à leur contribution à la construction nationale. Monsieur le président, comment expliquez-vous le fait que tout ce que vous initiez pour construire le pays échoue ? Même ceux qui sont avec vous tiennent d’autres discours à votre dos, vous le savez. On dirait même que certains vous conseillent délibérément ce qui peut conduire à l’échec.

L’espoir de l’alternance démocratique par la voie des élections a envahi la plupart des États africains mais au Togo, c’est un vain mot. Les dernières années de votre père ont été attisées du spectre du régionalisme, de la hantise d’une armée aveuglée par les privilèges d’un pouvoir clanique et votre avènement a été considéré comme une façon d’ouvrir une transition qui apaise. Mais vous compter être un président à vie. Monsieur, le président :

  • 42 ans de règne n’ont pas empêché Mouammar Kadhafi de recevoir une balle entre les cuisses alors qu’il croyait s’éloigner du danger d’une maison souterraine de Syrtes (Libye) où il s’est embusqué comme un rat traqué. Tout puissant, il accédait au pouvoir en 1969 par un coup d’État.
  • Oumar Bongo, 42 ans aussi au pouvoir au Gabon, ce n’est pas à nous de vous faire son histoire.
  • Feu votre père Etienne Éyaydema, 38 ans à la tête du Togo.
  • Mobutu Sessé Séko, 32 ans de totalitarisme au Zaïre ( RDC ), il a beaucoup inspiré votre père. Entre autres faits d’armes, il a fait enrôler 2000 étudiants dans l’armée pour qu’ils « apprennent à obéir et à fermer leurs gueules », cela ne l’a pas empêché de quitter le pays la queue entre les cuisses puis les pieds devant.
  • En Égypte, Mohamed Hosni Moubarack, après 30 ans de règne, vous connaissez la fin.

Tout ce beau monde pouvait se reconvertir en limitant les ambitions, mais comme vous, ils ont cru qu’un verre de plus n’empêche pas le jour de se lever. La limitation du nombre de mandats initié par M. Nicolas Paul Stéphane Sarkozy, alors président français, ce n’est pas contre vous. C’est pour éviter une dérive oligarchique, clientélistes, c’est de ça que vous souffrez actuellement. C’est pour permettre un renouvellement des personnes et des idées. La nature même à besoins de cela. C’est ainsi que, malgré l’esthétique qui caractérise sa peau, le serpent fait la mue une fois l’an.

L’autre objectif de cette limitation est de recentrer les débats électoraux sur les programmes. Même si vous croyez être en train de construire un paradis, l’État, c’est une continuité. Donnez la chance à un autre d’essayer et les Togolais verront si votre œuvre était vraiment un paradis. Limiter le nombre de mandats, c’est pour assurer une certaine émulation, même au sein d’un même courant politique. Dans votre camp politique êtes-vous le seul présidentiable ? Si oui, alors c’est vraiment une faillite politique. Vous obstruez toutes les horizons alors que vous n’êtes capable d’aucun miracle, que voulez-vous faire de votre pays au juste ?

Source : Abi-Alfa, Le Rendez-vous N°290 de ce jeudi 08 décembre 2016