Le Doyen des juges d’instruction accomplit les derniers actes de l’instruction. A quand le début du procès proprement dit ?

Elle remonte dans le temps, l’affaire des incendies criminels des marchés qui était mise aux oubliettes. C’est le troisième anniversaire de cet acte criminel en janvier dernier qui a permis de se la rappeler un peu. Mais selon les indiscrétions, le pouvoir prévoit d’organiser le procès des inculpés dont certains croupissent depuis lors à la prison civile de Lomé. La dernière ligne droite, c’est la convocation à tour de rôle des inculpés libres de leur mouvement devant le Doyen des juges d’instruction. On doit a priori se féliciter de cette disposition du pouvoir à organiser le procès dans ce dossier puant. Mais c’est la nature du jugement qui est redoutée.
Les inculpés devant le doyen des juges
Ce dossier tu depuis plusieurs années revient sur le tapis ces derniers temps, avec la convocation des inculpés non déposés devant le Doyen des juges d’instruction, Idrissou Tchagba. Plusieurs personnes inculpées étaient déjà devant le Doyen. Mme Suzanne Nukafu, membre active de l’Alliance nationale pour le changement (Anc) qui a passé quelques mois en détention avant d’être libérée a suivi vendredi passé. Les sources rapportent que d’autres personnes inculpées sont aussi convoquées ou le seront dans les prochains jours devant le Doyen des juges d’instruction qui devrait leur signifier la clôture de l’instruction.
Faut-il le rappeler, ils sont une bonne quarantaine de gens, pour la plupart des leaders, militants ou sympathisants des partis membres du Collectif « Sauvons le Togo » à avoir été inculpés dans cette affaire et dont certains croupissent en prison, à l’instar de l’ex-député Koami Manti. Ces convocations, loin d’être désintéressées, s’inscrivent dans les préparatifs pour le procès dans ce dossier puant qui a rythmé la vie politique nationale depuis janvier 2013 et dans lequel l’un des inculpés, Etienne Yakanou est décédé.
C’est donc la dernière ligne droite pour ce procès annoncé avant la fin de ce mois de février. C’est en tout cas ce qu’aurait laissé filtrer le Procureur de la République, Essolissam Poyodi, au confrère Fréquence 1, à l’occasion du 3e anniversaire de ces incendies. Si sa promesse devrait tenir réellement, ce procès très attendu aura donc lieu dans les tout prochains jours. Mais ces derniers jours, on apprend dans l’entourage du même procureur qu’aucune décision ne serait, pour l’instant, prise pour le jugement.
Le procès des inculpés, c’est ce que les concernés et les défenseurs des droits de l’Homme souhaitaient depuis janvier 2013, afin de connaitre la vérité ( ?) sur cette affaire. Ce sont notamment les personnes arbitrairement détenues dans ce dossier, qui s’estiment jusqu’à présentes innocentes qui doivent souhaiter qu’il ait lieu tout de suite. Faut-il le rappeler, à l’occasion des trois ans de ce triste événement, Amnesty International a déploré, dans un communiqué daté du 13 janvier, le fait que l’instruction ne soit pas clôturée trois ans après les faits, que la détention arbitraire des inculpés se poursuive et que le procès ne soit pas organisé pour qu’on en finisse avec ce dossier.
« Si les charges retenues contre sept personnes en détention préventive depuis trois ans sont maintenues, le Togo doit, dans les plus brefs délais, organiser un procès équitable, ou dans le cas contraire, les libérer immédiatement », a déclaré l’Ong de défense des droits de l’Homme, dans un communiqué signé de François Patuel, son Chercheur pour l’Afrique de l’ouest. « La longue durée de ces détentions préventives semble difficilement justifiable. Les autorités compétentes doivent s’assurer que les personnes suspectées bénéficient d’un procès équitable dans les plus brefs délais », a-t-elle recommandé.
Un simulacre de procès redouté
L’annonce du procès dans ce dossier est a priori une bonne nouvelle. Ce jugement aura le mérite de mettre un terme à une affaire qui tient en haleine l’opinion depuis trois ans, permettre de libérer sans doute certaines personnes arbitrairement détenues et laver d’autres de tout soupçon. Mais à l’allure ou est allée l’instruction, il faut redouter un procès à la Kpatcha Gnassingbé, c’est-à-dire un simulacre de jugement où le verdict est déjà décidé avant même l’ouverture et sera rendu, quelles qu’en soient les péripéties.
« Le procès a déjà eu lieu ailleurs et le sort des inculpés scellé. Comme l’instruction s’est déroulée, le pouvoir va condamner ces leaders et militants de l’opposition, et ainsi les occuper avec ce sujet pendant un moment où toutes leurs attentions et énergie seront requises par leur envie de se disculper. Il va alors profiter pour avancer sur certains sujets d’importance comme les élections locales et les surprendre après », nous confie un compatriote. Pour qui a suivi l’instruction, cette appréhension n’est pas farfelue et un simulacre de procès ne serait que la suite logique du cheminement dans ce dossier.
En effet, les dernières braises étaient à peine éteintes au grand-marché d’Adawlato quand le pouvoir a commencé à arrêter les leaders et militants de l’opposition. Gérard Adja, le Premier Vice-président de l’Organisation pour bâtir dans l’union un Togo solidaire (Obuts) appréhendé déjà au matin du 13 janvier 2013 sera rejoint le 16 janvier par son patron Agbéyomé Kodjo. De jeunes gens arrêtés, pour la plupart des militants avérés de l’opposition parmi lesquels Mohamed Loum furent instrumentalisés pour impliquer les leaders.
C’est ainsi que d’autres leaders à l’instar d’Alphonse Kpogo, à l’époque Secrétaire général de l’Alliance des démocrates pour le développement intégral (Addi), Ouro-Akpo Tchagnao, Jean Eklou, Appolinaire Athiley, respectivement député, responsable de la Jeunesse et chef de section de l’Alliance nationale pour le changement (Anc), entre autres, ont été à leur tour arrêtés et gardés. D’autres responsables du Cst dont Jean-Pierre Fabre, Zeus Ajavon, Jil-Benoit Afangbedji, Raphaël Kpande-Adzaré seront plus tard inculpés, mais non déposés.
Pendant ce temps, le ministre de la Sécurité et de la Protection civile, le Col Yark Damehame jouait à l’inspecteur Derrick. Tout était entrepris pour peindre le Cst comme responsable de ces incendies, à coups de conférences de presse et de démonstrations ridicules. Une véritable campagne d’intoxication était entreprise pour salir ses responsables et orienter l’instruction seulement dans leur direction. Rôle que le Procureur de la République, Essolissam Poyodi avait parfaitement joué.
Malgré tous leurs efforts, personne n’était convaincu de l’accusation portée sur les leaders et militants de l’opposition, même pas les victimes elles-mêmes. C’était manifeste que ces incendies étaient l’œuvre des hommes du pouvoir et toutes ces manœuvres visaient simplement à brouiller les pistes. Beaucoup de zones d’ombre orientaient à suffisance vers les vrais auteurs de ces incendies criminels et les actions visant à apporter la lumière et lever le voile sur les vrais pyromanes et leurs commanditaires sont étouffées.
C’est ainsi que le rapport des experts français du feu dont les services ont été requis est frappé d’embargo jusqu’à ce jour. Dans leur volonté de faire connaitre la vérité et se disculper, les responsables du Cst avaient entrepris des enquêtes et rendu les conclusions en fin novembre 2013.
Dans son rapport, le Collectif avait bien exposé les faits, révélé le mode opératoire, les motivations des pyromanes et leurs commanditaires, et surtout cité les noms des membres du complot et leurs rôles dans ces incendies : Ingrid Nana Awade, à l’époque Directrice générale des impôts (Dgi) du Togo, présentée comme la principale instigatrice de la machination ; Félix Kadanga, alors Colonel et Chef corps de la Force d’intervention rapide (Fir), comme exécutant en chef ; Sylvère Kogoé Akrima, Directeur général de la Société Aéroportuaire de Lomé Tokoin (Salt), comme fournisseur du kérosène ayant servi aux incendies et qui a été prélevé sur le stock de la base chasse de l’Aéroport international de Niamtougou ; entre autres personnes, toutes membres du pouvoir Rpt/Unir et proches collaborateurs de Faure Gnassingbé. En mars 2013, Mohamed Loum, le principal accusateur qui a cité les leaders du Cst comme commanditaires de ces incendies a fait volte-face. A travers deux lettres écrites à Jean-Pierre Fabre depuis son lieu de détention, il a avoué avoir été instrumentalisé et surtout disculpé ce dernier et ses autres camarades du Cst. Le jeune Toussaint Tomety avait aussi cité des noms d’officiers et autres hommes du régime qui étaient au centre de la manœuvre. Fabre avait alors exigé une enquête internationale, pour faire toute la lumière sur cette affaire.
Dans une démocratie normale, avec une justice vraiment indépendante, ces rebondissements étaient suffisants pour pousser à mener l’instruction aussi à décharge. Mais les seigneurs de la justice avaient choisi leur camp. Aucune action ne fut entreprise contre ces commanditaires et exécutants des incendies cités par le Cst. Les révélations de Mohamed Loum disculpant Fabre et les siens n’ont non plus intéressé le Procureur de la République, le Doyen des juges et leurs mandants. Cet obscurantisme ostentatoire est suffisant pour se faire une idée du verdict dans un éventuel procès dans cette affaire.
Source : Tino Kossi, Liberté























