Plus de 26 milliards de budget prévu et déjà décaissé contre moins d’une dizaine de kilomètres de route vraiment refaite. Tel est le constat établi par Liberté et Le Rendez-vous et qu’il urge aux autorités en charge de ce dossier d’éclaircir, si vraiment la lutte contre la corruption dont veut se prévaloir le Togo pour prétendre au programme Compact du Millenium challenge corporation (MCC) doit être une réalité.

L'état de la route Lomé-Vogan-Anfoin togo
L’état de la route Lomé-Vogan-Anfoin baptisée route Ayassor-Gnofam-Ceco par les riverains. En insertion, les ministres corrompus Adji Otèth Ayassor (d) et Ninsao Gnofam (g) qui ont empoché 10 milliards FCFA en retro-commissions sur le budget de 26 milliards de FCFA du projet routier confié à CECO Group dont le DG est Constantin Amouzou (c) | Crédit photo : Liberté

Pour avoir une fois encore effectué une visite de l’état de la route qui était supposée être livrée en juillet 2015, le constat est révoltant et appelle à des mesures concrètes du point de vue disciplinaire vis-à-vis des parties prenantes dans ce dossier et financières pour qu’enfin, les travaux avancent et permettent aux riverains de circuler comme au temps où rien n’avait été entrepris. Il est temps de mettre des noms sur ceux qui ont fait mains basses sur une partie des fonds décaissés et ceux qui ont joui de retro commissions.

Situation existentielle

Le 30 janvier 2014, le ministre Ninsao Gnofam déclarait à Akoumapé: « La présente cérémonie marque le départ de cette décision[Ndlr, décision de rénovation de la voie Lomé-Vogan-Anfoin] du gouvernement. Il s’agit pour compter de ce jour et ce, pour 18 mois, de procéder à l’aménagement et au bitumage de la route nationale transversale n°34 ». En juillet prochain, les travaux auront accusé un an de retard, et pour avoir visité le chantier le week-end passé, il est illusoire de penser que d’ici juillet 2017, soit deux ans après les délais de livraison prévus, les travaux seraient terminés. La route Lomé-Vogan-Anfoin baptisée route Ayassor-Gnofam-CECO est devenue un enfer pour les riverains.

Le 19 mai 2015, lors d’une de ses rares visites du chantier, le même ministre qui est le premier responsable de l’autorité contractante, prend ouvertement la défense de l’entreprise attributaire en des termes on ne peut plus claires : « Si les travaux n’ont pas pu évoluer comme prévu, c’est juste parce que l’administration n’a pas encore libéré certaines emprises, surtout dans les agglomérations. A ceci s’ajoutent les problèmes d’intempéries puisque c’est une zone à fort taux de pluviométrie ». On était à deux mois de la fin des travaux, et c’est tout ce que Ninsao Gnofam a trouvé à dire, alors qu’il existe au sein de son ministère un comité de suivi des travaux qui devrait être au cul de l’entreprise pour faire respecter les délais d’exécution. Mais depuis, les travaux sont à l’arrêt.

Après qu’un confrère et nous avons levé un coin du voile qui expliquerait l’immobilisme observé sur le chantier, plutôt que de se pencher sur les raisons profondes qui sont à la base de ce que nous avons qualifié de « crime économique », les autorités ont tôt fait de nous placer sous contrôle judiciaire alors qu’en tant que société civile, nous ne jouions que notre rôle de contrôle citoyen.

Les deux ministres incriminés Ayassor et Gnofam se sont rabattus sur la justice pour imposer la loi du silence. Mais entre-temps, les députés ont procédé au vote du budget 2016, et là, on découvre que des manœuvres sont en cours pour compenser ce que nous avons dénoncé. C’est ainsi qu’un avenant de 10.073.901.000 FCFA est prévu dans l’actuel budget et qui devront être décaissés par l’Etat en faveur de l’entreprise CECO-BTP. Or, si l’on se fie aux chiffres contenus dans le budget en cours, les travaux de réhabilitation devraient coûter un peu plus de 27 milliards de FCFA. Et dans les textes relatifs aux marchés publics, lorsque des avenants dépassent 30% d’un marché public, un nouvel appel d’offre devra intervenir pour passer un nouveau marché. Aujourd’hui, le montant prévu comme avenant dépasse de loin le seuil prévu. Des ministres chercheront-ils à outrepasser les textes de l’Uémoa ?

Moins de 10 km de route refaite sur une vingtaine de km recouverts de gravillon

Du collège Saint Joseph jusqu’au-delà du passage à niveau du Grand contournement, un constat s’impose : tous les citoyens qui « ont le malheur » d’avoir leurs maisons situées en bordure de cette voie et qui disposent d’un véhicule, se sont trouvé d’autres endroits pour les garer. Les rigoles qui bordent la voie constituent une barrière infranchissable pour ces usagers parce qu’étant à ciel ouvert et sans aménagement devant ces maisons.

« Ma boutique était bien visitée dans le passé, mais depuis le début des travaux de fouille, la désaffection est totale. Parce que, voyez vous-même, le trou est là, béant et s’ils avaient au moins posé les rigoles, je me serais arrangé pour y poser des planches et continuer mon activité. Mais là, comment voulez-vous que des clients risquent des chutes juste pour acheter ? Et pourtant, je suis en règle envers l’OTR qui est prêt à fermer les commerces. Comment voulez-vous qu’on paye les impôts si l’Etat permet à une société de créer tout ce bordel sans rien lui dire ? », se désole un commerçant installé au bord de la voie au niveau des rails de Nukafu.

L’état de ces rigoles et autres crevasses constitue un danger par endroits, parce que le long de la voie, des dalles laissant des pointes de barres de fer menacent des usagers qui auraient le malheur d’être pris dans un accident de circulation. « Je me suis toujours demandé le but dans lequel on a laissé ces trous béants sans couverture et pourquoi les dallettes des rigoles sont abandonnées le long de la voie, avec tous les risques que ça comporte », se demande un usager que nous avons abordé. Cette situation se retrouve dans l’espace situé entre les feux tricolores du quartier Novissi et le carrefour menant à Kégué et dont une voie mène au marché de Hédzranawé.

Au-delà de la voie de contournement, l’état de la voie abandonnée fait grincer des dents. Crevasses aux devantures, eaux stagnantes constituant des gîtes larvaires aux moustiques et autres insectes nuisibles. « Nous vendons des mets sur la voie depuis des lustres, mais du fait des eaux puantes qui sont derrière et à côté de nous, la mévente est palpable et le ministre qui avait applaudi le début des travaux, fait semblant de ne pas voir la situation que nous endurons », reconnaît une étudiante qui s’est convertie dans la vente de pain.

Les conditions difficiles de déplacements sur la route Ayasso-Gnofam-Ceco | Caricature : Donisen Donald ( Liberté )
Les conditions difficiles de déplacements sur la route Ayasso-Gnofam-Ceco | Caricature : Donisen Donald ( Liberté )

A Djagblé, l’état de la voie est resté quasiment le même, sans un coup de pioche pour signaler la présence de l’entreprise en charge des travaux. A peine 5 matériels lourds sont présents sur la voie. Sur les 61 km de voie à refaire, seul le trajet situé entre le village de Yogon et le passage à niveau de Kpomé est refait et porte les signalisations horizontales conventionnelles. Et pour l’avoir mesuré, nous étions obligés de convenir avec les usagers que le tronçon refait n’atteint pas 10 km. La couche de gravillon est distante d’à peine 10 km, cette couche qui serait source d’accident pour les motocyclistes que nous avons rencontrés à l’entrée de Kpomé Apéyémé, juste après le passage à niveau.

« Voyez vous-même l’état de la voie que le gouvernement a promis de refaire depuis janvier 2014. Heureusement que vous êtes venus à moto et certainement que vous avez expérimenté les difficultés que nous éprouvons à tenir le guidon et à se maintenir sur la voie. Mais en cas de chute, les blessures sont très profondes parce que le granite vous pénètre la peau et laisse des blessures inimaginables.

Ne parlons pas de la poussière lorsqu’un véhicule vous dépasse. Finalement, on pense honnêtement que la voie était mieux que ce qu’elle est devenue depuis que Ceco a été choisie pour la refaire. Si vous avez bien mesuré le chemin parcouru, vous aurez remarqué que sur la promesse faite par le chef de l’Etat, à ce jour, c’est seulement le trajet situé entre le village d’Aveta et l’entrée de Kpomé Apéyémé qui fait moins de 20 km qui est apparemment en chantier », ont déploré les motocyclistes.

Et au-delà jusqu’à Hahotoé, Akoumapé, Vogan, puis Anfoin, les travaux ont-ils avancé? « Si vous ne nous croyez pas, continuez jusqu’au bout et vous reviendrez nous trouver ici. Vous ne verrez plus trace de l’entreprise, si ce n’est pas l’ancienne voie qui n’est pas touchée, c’est rien que de la latérite sur laquelle vous roulerez. A part bien sûr les ponceaux qui sont recouverts d’herbes », poursuivent les quatre conducteurs de motos, tous enseignants dans la localité.

Au retour, nous avons croisé la Gendarmerie en train de s’acquitter de sa tache qui est le contrôle routier, sur instruction du Directeur des services des transports routiers, à côté des dallettes et des rigoles abandonnées. Soit, mais les voitures et autres engins des usagers de la voie Lomé-Vogan-Anfoin doivent-ils souffrir du retard accusé par la société attributaire ? « Tous les jours, si ce n’est pas la Gendarmerie de Lomé, c’est celle de Tsévié qui effectue les contrôles, et le plus souvent, pour ne pas qu’elle cherche la petite bête dans tes papiers, on préfère donner, puis partir, mais nous nous demandons si notre ministre est là pour justifier les retards dans les travaux des entreprises de BTP ou s’il est là pour nous les transporteurs », se désole un chauffeur et ancien syndicaliste.

Le ministre Ninsao Gnofam avait déclaré il y plusieurs mois déjà que les travaux ont avancé à 35%, soit plus du tiers prévu. Après notre visite de contrôle, nous sommes au déplaisir de dire que le ministère raconte des contrevérités. Il a choisi de défendre les entreprises plutôt que les biens du Togo. Nous avons échangé avec un responsable de l’entreprise qui nous a demandé : « Ceux qui ont pris leur part dans ce chantier ont-ils remboursé ? Promettent-ils de le faire ? ». Et d’ajouter : « A moins qu’on trouve une autre formule pour permettre à la société de poursuivre les travaux, ce chantier ne pourra pas être achevé ».

Arrivera-t-on à déterminer les vraies raisons qui ont fait que depuis les deux décaissements des 10 et 16 milliards de FCFA par la Diamond Bank au profit de l’entreprise Ceco les travaux n’ont jamais avancé ? Nous le disons et le répétons, il y a eu corruption, dessous de table et retro commissions dans ce qu’il convient d’appeler désormais « Anfoingate » ou « Vogangate » et il est un devoir de reddition que les ministres Adji Otèth Ayassor et Ninsao Gnofam et Constantin Amouzou (DG de Ceco) répondent de ce qu’ils ont fait. La lutte contre la corruption ne doit pas seulement concerner des agents de santé ou ceux de l’Office togolais des recettes (OTR).

Les infrastructures constituent depuis un vaste domaine où la corruption a étalé sa natte. Aux inspecteurs de brûler cette natte afin que cette gangrène disparaisse. Les députés se réjouissent de l’augmentation salariale dont ils ont bénéficié. Seulement, et nous le répèterons, la fonction a ses exigences et il revient à tous les représentants du peuple d’interpeller les ministres concernés, de même que l’entreprise pour répondre des préoccupations du peuple.

Ces « représentants » du peuple étaient là lorsqu’on a ajouté des avenants qui dépassent le seuil prévu. Ils sont toujours là pendant que les riverains qui les ont élus, souffrent le martyre au quotidien. On veut croire que Dama Dramani, président de l’Assemblée nationale, ne voudra pas s’opposer aux interpellations des ministres concernés. Car on ne parle pas de 26 milles franc, encore moins de 26 millions, mais bien de 26 milliards de FCFA ! Et que dit le chef de l’Etat dans tout ça ?

Source : [11/04/2016] Abbé Faria, Liberté