
Depuis plus d’une décennie, le droit de manifester au Togo ressemble à un mirage constitutionnel. Officiellement reconnu, mais systématiquement piétiné. À chaque mobilisation citoyenne ou politique, le pouvoir sort la même vieille rengaine : répression, brutalité, intimidation.
Le 6 juin 2025 n’a pas échappé à la règle. Une manifestation pacifique a une nouvelle fois été dispersée à coups de matraques et de gaz lacrymogènes. Dans ce pays, contester semble toujours être un délit.
Ce scénario n’a rien de nouveau. En septembre 2023, des militants pacifiques rassemblés au siège de la CDPA avaient été pris à partie. Et bien avant cela, le 12 juin 2012, une page sombre s’écrivait déjà. Ce jour-là, le Collectif Sauvons le Togo (CST) tenait sa toute première manifestation. La veille, le gouvernement assurait qu’un encadrement sécuritaire serait mis en place. Mais au lieu d’un cordon de sécurité, ce sont des unités antiémeutes surarmées qui ont accueilli les manifestants à Lomé.
Feu Agbéyomé Kodjo, l’un des leaders politiques ayant lancé ces manifestations, avait dû escalader une clôture, aidé par de jeunes militants, pour échapper à la furie des gendarmes. Les autres leaders s’étaient dispersés en courant, poursuivis comme des criminels. Une scène presque surréaliste dans un pays censé respecter les libertés publiques.
En 2017, la violence d’Etat a franchi un nouveau cap. Le Parti National Panafricain (PNP) de Tikpi Atchadam réussit à faire descendre des milliers de personnes dans les rues de Lomé et de plusieurs villes de l’intérieur du pays pour réclamer un retour à la Constitution de 1992. Le pouvoir panique.
Ce 19 août 2017, les manifestations sont réprimées dans le sang : plusieurs morts, des blessés, des arrestations arbitraires. À Sokodé, Bafilo et Kara, des scènes de chasse à l’homme ont marqué les esprits.
À Lomé, des manifestants pacifiques ont été battus, certains jusque dans les ruelles où ils s’étaient réfugiés. Des vidéos ont circulé montrant des gendarmes en train de rouer de coups des citoyens qui rentraient chez eux.
Dans les mois qui suivent, la mobilisation s’élargit à travers la C14, une coalition de partis de l’opposition. Là encore, les appels à manifester sont systématiquement suivis d’un déploiement démesuré des forces de sécurité. Les scènes sont toujours les mêmes : rues quadrillées, intimidations, usage abusif de la force, y compris contre des femmes, des enfants, des personnes âgées.
Le comble ? Des manifestants qui, une fois la marche terminée, sont pourchassés sur la route du retour, arrêtés ou passés à tabac par des militaires embusqués. Une stratégie claire : faire peur, dissuader, punir.
Au fil des années, la répression s’est donc enracinée comme un pilier de la gouvernance politique au Togo. Peu importe le visage du pouvoir, la méthode reste identique. Manifester devient un acte de bravoure. Revendiquer est assimilé à de la subversion. Et les libertés publiques sont tolérées… tant qu’elles restent silencieuses.
Pourtant, le droit de manifester est bien inscrit dans la Constitution togolaise. C’est un fondement de toute démocratie. Mais ici, les textes sont là pour la vitrine. Dans les faits, ils sont contredits par la brutalité des bottes, la violence des matraques, et le silence complice de la justice.
Il faut donc le dire sans détour : au Togo, le pouvoir et la répression forment un vieux couple. Ils se connaissent depuis longtemps. Ils ne se trahissent jamais. Ils s’aiment, se soutiennent, se renforcent. Ils forment un duo indissociable, unis jusqu’à la gare.
Mais combien de temps encore cette alliance tiendra-t-elle face à une jeunesse qui rêve d’un autre avenir ? Une jeunesse qui n’a plus peur des gaz, qui filme les violences, qui les diffuse. Une jeunesse qui, malgré les coups, continue de croire que la rue peut encore parler. Et qu’elle finira par être écoutée.
François Bangane
Source: lalternative.info























