Le Combat pour l’alternance politique en 2015 (CAP 2015) devrait croire avoir pris une initiative louable de manifester dans les rues de Lomé pour réclamer les éternelles réformes constitutionnelles et institutionnelles de l’Accord politique global (APG) auxquelles Faure Gnassingbé se dérobe depuis dix ans et s’attendre à ce qu’elle soit partagée.

Caricature : Donisen Donald / Liberté
Caricature : Donisen Donald / Liberté

Mais le samedi prochain, Mme Brigitte Adjamagbo-Johnson, Jean-Pierre Fabre et compagnie risquent de se retrouver seuls dans les artères de la capitale. Ils ne devront en tout cas pas bénéficier du soutien ni de leurs autres camarades de l’opposition non membres du CAP 2015, ni de leurs nombreux militants (sic). C’est une vague de désolidarisations de l’initiative qui est notée dans ses rangs. Curieux et dommage.

Réclamer simplement les réformes et une bonne décentralisation

Ce n’est pas une de ces marches pour des causes sectaires que devrait organiser le CAP 2015, l’Alliance nationale pour le changement (ANC) et son président notamment. Il s’agit d’« exiger les réformes constitutionnelles, institutionnelles et électorales telles que prévues par l’Accord Politique Global (APG) ainsi que l’organisation transparente, participative et consensuelle de la décentralisation, nécessaires à l’édification de l’Etat de droit, à la démocratie à la base et à la bonne gouvernance dans notre pays ». C’est une façon de mettre la pression sur Faure Gnassingbé afin qu’il donne suite à ces deux chantiers importants.

Ce sont des réclamations suffisamment légitimes. C’est depuis belle lurette que ces problématiques sont soulevées. Les dernières voix à les aborder, ce sont les évêques du Togo qui, dans leur lettre pastorale de la veille du 56e anniversaire de l’indépendance, en appelaient à la responsabilité des acteurs politiques et des citoyens. Quoi de plus normal pour le CAP 2015 que d’appeler partis politiques, organisations de défense des droits de l’Homme, associations de presse, syndicats et associations de la société civile, travailleurs des secteurs public et privé, élèves, étudiants, revendeuses des marchés, populations togolaises, à cette marche qui se veut républicaine, ce samedi 21 mai 2016 à partir de 08h00 et sera suivie par un meeting d’information ? Bè Kondjindji, Marché de Bè, Boulevard Félix Houphouët-Boigny, Immeuble Fiata, Boulevard Circulaire côté ouest, Ancienne Fontaine Lumineuse, Place Anani Santos, RAMCO, ancienne SGGG, rue Koumoré, Hôtel Palm Beach, Boulevard de la République, Ancien Palais de la Présidence côté plage, telle est l’itinéraire retenue.

C’est une évidence que le Togo est en danger, l’avenir politique est en péril. Chacun devrait s’en rendre compte, les acteurs politiques notamment, et agir en conséquence. Mais cette marche se fera, visiblement, sans la plupart des opposants (sic) et militants des autres formations hors CAP 2015.

Les conditions ne sont pas remplies pour une marche, soutient le Parti des Togolais

« Nous ne sommes pas dans cette dynamique pour le moment. Je pense que nous devons sensibiliser nos populations, leur expliquer les concepts qui sont cachés derrière cette notion de décentralisation que les gens ne comprennent pas encore. Les populations doivent d’abord comprendre cette notion, savoir pourquoi elles doivent revendiquer et ce qu’elles doivent revendiquer ». Tels étaient les propos tenus vendredi dernier par Nathanaël Olympio, le Directeur de Cabinet du Président national du Parti des Togolais. En clair, la formation d’Alberto Olympio et ses militants ne seront pas dans les rues ce samedi aux côtés de leurs camarades du CAP 2015.

Pour le Parti des Togolais, il faut des préalables avant d’en arriver à des manifestations de rue pour réclamer les réformes et une décentralisation efficiente. Nathanaël Olympio a laissé entendre que la priorité doit être d’abord la formation et la sensibilisation des citoyens. Car de par le passé, le message porté par les partis politiques de l’opposition vers les populations aurait été « confus » à cause des besoins et des préoccupations multiples de ces populations. « (…) Bref, il y a tellement d’urgences. Nous devons arriver à quelque chose de clair et de précis pour que les populations ne soient pas perdues », a-t-il déclaré.

Les militants de l’OBUTS ne seront pas de la partie

A l’Organisation pour bâtir dans l’union un Togo solidaire (OBUTS), on ne partage pas l’initiative du CAP 2015 ou plutôt de l’ANC – c’est selon. Agbeyomé Kodjo et les siens ne jugent pas meilleure cette initiative que l’on y voit comme du chef de file de l’opposition et, logiquement, ne seront pas dans les rues ce samedi. C’est ce que l’homme a relevé samedi passé à son siège sis à Djidjolé à Lomé au cours d’un déjeuner de presse improvisé autour des sujets de l’actualité nationale et internationale dont la question de décentralisation et des élections locales, la problématique de l’insécurité intérieure et sous-régionale, l’affaire des incendies des marchés de Kara et de Lomé, la nécessité des réformes politiques et institutionnelles, l’économie et la lutte contre les inégalités sociales, l’emploi des jeunes, l’Office togolais des recettes et le monde en perpétuelle mutation. « Nous pensons que nous n’avons pas encore brisé les voies de dialogue avec le pouvoir pour s’offrir le luxe de jeter l’opposition dans les rues. Pour nous, quand nous constaterons que le pouvoir ne veut rien entendre ou céder au bon sens, en ce moment-là nous verrons s’il y a quelque chose à faire avec les autres. Mais pour l’heure, nous avons l’écoute du pouvoir », a dardé Agbeyomé Kodjo.

Les responsables du parti font même une leçon de politique au chef de file de l’opposition et les siens. Pour eux, l’ANC aurait dû introduire une proposition de loi à l’Assemble nationale et tester la bonne foi du parti au pouvoir, avant d’envisager une telle marche. « Nous osons espérer que les partis parlementaires qui ont rejeté, il y a un an, un projet de loi introduit par le gouvernement, fassent une légère modification d’une autre proposition de loi et la déposent à l’Assemblée nationale pour voir s’il y aura débat. Il n’y a pas eu au préalable cette démarche et on dit qu’on veut aller marcher. Pour nous à OBUTS, s’il n’y a pas cette démarche, nous ne nous inscrivons pas dans cette logique de descendre dans les rues, histoire de faire pression sur le gouvernement », a indiqué Gérard Adja, le Premier Vice-président. A l’en croire même, cette façon de procéder est une manière d’« exclure » les autres partis de l’opposition. « Nous n’allons pas accepter qu’il y ait une opposition qui exclue les autres parce que nous avons comme l’impression qu’il y a un pouvoir exclusif et une opposition exclusive, ce qui est anormal dans un même pays », a-t-il ajouté.

Tchassona Traoré et les autres

Tchassona Traoré n’a pas été aussi formel que ses prédécesseurs sus-évoqués. Mais lorsqu’on lit entre les lignes d’une sortie médiatique faite au cours de la semaine écoulée sur une radio de la place, on peut aisément se rendre compte de sa position par rapport à cette manifestation du 21 mai prochain. « Pour nous, elles (les élections locales, Ndlr) sont l’une des priorités de ce pays. C’est pour cela que nous nous désolidarisons de certains partis politiques qui pensent que, s’il n’y a pas de réformes, on ne peut organiser des élections locales. Nous disons que non. Demander à quelqu’un de choisir entre les élections locales et les réformes, c’est une démarche très hasardeuse parce que pour moi, les deux choses sont des priorités entre toutes les priorités. Il n’y a pas de hiérarchie entre elles et il y a suffisamment d’espace pour nous, acteurs politiques, pour revendiquer leur obtention, les unes comme les autres. Organiser les élections locales, c’est essentiel, pour la survie de notre pays », a dardé le patron du Mouvement citoyen pour la démocratie (MCD). Il faisait ainsi implicitement allusion au CAP 2015 et à tous ceux qui tentent de conditionner l’organisation idéale de ces locales à la mise en œuvre des réformes.

Le Prof Aime Gogué et l’Alliance des démocrates pour le développement intégral (ADDI), de même que Gerry Taama et son parti, le Nouvel engagement togolais (NET) n’ont pas officiellement et explicitement pris position par rapport à cette manifestation du CAP 2015. Ils ne se sont déclarés ni pour, ni contre. Mais on ne devrait pas s’attendre à ce qu’ils l’accueillent favorablement. Concernant le second, ce serait d’ailleurs un miracle qu’il s’y associe, vu que l’homme a entre-temps pris le contre-pied de l’ANC et du Chef de file de l’opposition qui exigeaient des pourparlers sur le projet de découpage des communes et le processus général de la décentralisation et des élections locales devant l’unilatéralisme du pouvoir, en requérant, lui, que le projet soit directement envoyé à l’Assemblée nationale pour vote.

Il faut le remarquer, l’initiative du CAP 2015 pourtant légitime à tout point de vue, est curieusement désavouée de partout au sein de l’opposition. Sans doute que si le « parti des déshérités » n’était pas en crise, ses responsables seraient les premiers à désavouer la démarche de Jean-Pierre Fabre et les siens et parler de populisme…

Le problème du Togo assez complexe

« (…) Vraiment, ça devient trop sérieux parce que toutes ces prises de positions abracadabrantes et contradictoires commencent sérieusement à nuire à la lutte pour le changement », se désole un Togolais sur la toile. « Quelle sorte de politiciens y a –t-il dans mon pays ? Des gens qui se lèvent un matin et subitement, regroupent quelques membres de leurs familles et entourages, forment un parti politique pour saboter la lutte démocratique du peuple souverain. Depuis que l’ANC et les autres ont entamé la sensibilisation, où étiez-vous? Je pense qu’il est temps que le peuple vous connaisse, vous êtes des incapables, la population est prête à mener sa lutte sans vous. Y en a vraiment marre de ces gens quoi !», peste un autre. « Le problème du Togo est très complexe. Le peuple, pour arriver à bout de sa lutte, devra aussi reconsidérer sa position par rapport à certaines entités qui se disent de l’opposition, mais font tout pour décourager les rares initiatives légitimes prises par les uns pour sortir le pays du pétrin (…) Certains partis et leurs responsables souffrent même d’inconstance. Je me rappelle qu’Alberto Olympio du Parti des Togolais, alors que les autres réclamaient les réformes, disait n’en avoir pas besoin pour candidater à l’élection présidentielle et la remporter. Mais lorsqu’ils sont allés à Kara et ont subi les humeurs du seigneur du coin, Didier Bakali, ils ont changé de langage et laissé entendre que c’est la non matérialisation des réformes et l’absence de mesures de transparence du scrutin qui ont poussé le leader du parti à renoncer à briguer la magistrature suprême en avril 2015. Aujourd’hui qu’une initiative est prise pour exiger ces mêmes réformes, on revient pour dire qu’elle n’est pas la bienvenue. Et pourtant les responsables de cette formation nous avaient rebattu les tympans qu’ils ont amené une autre façon, plus moderne, de faire la politique ! Eh opposants togolais !!! », râle un autre concitoyen.

Ils sont sans doute nombreux, les Togolais observateurs avertis ou simplement préoccupés par le devenir du pays à s’étonner de ces prises de positions ubuesques contre une démarche aussi légitime du CAP 2015. Le plus cocasse, c’est que depuis l’élection présidentielle du 25 avril 2015, tous ces opposants à Fabre et compagnie étaient muets comme des carpes et n’ont jamais cru devoir entreprendre quoi que ce soit dans le sens de la matérialisation des réformes et de l’organisation consensuelle de la décentralisation et des élections locales. Mais voilà que le chef ce regroupement de partis politiques prend une initiative, et ils s’en offusquent. Le plus dommage, c’est que la plupart vont juste se contenter des déclarations sur les radios et autres médias, et c’est tout. Les Togolais ne sont visiblement pas sortis de l’auberge.

Source : [17/05/2016] Tino Kossi, Liberté