Deux souvenirs me viennent toujours à l’esprit lorsque je pense à la situation politique du Togo. Ils me hantent encore davantage lorsque j’entends des voix d’intellectuels au service du pouvoir en place à Lomé, expliquer dans un langage fleuri et presque sincère que le régime y est démocratique, respectueux des droits de l’homme et plus que tout dédié à la préservation de la paix et de la cohésion nationale.

Ces voix, celles de conseillers et d’acteurs politiques au cœur du pouvoir de Faure Gnassingbé, sont très mobilisées depuis qu’une manifestation d’un parti d’opposition togolais dans la ville de Sokodé, au centre du pays, a inauguré une période de contestation populaire aussi massive qu’inattendue du régime. Gnassingbé Eyadema, le père de l’actuel président avait fait 38 ans au pouvoir avant sa mort en 2005. Le fils est en place déjà depuis 12 ans.
Une conférence nationale historique et un assassinat politique : les années 1991-1992
Le premier souvenir est celui de quelques journées de la Conférence nationale togolaise, en juillet-août 1991. Des journées pendant lesquelles de nombreux témoignages de citoyens sur la brutalité du régime Gnassingbé étaient diffusés en direct à la télévision nationale. Des moments surréalistes pour des populations qui avaient pendant des décennies consenti à ne jamais parler de politique même en famille à l’intérieur de leurs maisons, par peur de la délation et d’une menace crédible d’arrestation et d’élimination physique par l’appareil de sécurité du régime.
Des moments surréalistes pour des populations qui avaient pendant des décennies consenti à ne jamais parler de politique même en famille à l’intérieur de leurs maisons.
J’étais à Lomé pendant une partie de ce moment qui devait constituer un tournant historique, à l’instar de la conférence nationale au Bénin en janvier 1990. J’étais adolescent et rendais visite à mon grand frère qui étudiait à l’époque dans le pays voisin du nôtre. J’avais suivi de longs passages terrifiants des interventions de la conférence nationale qui finira… par une reprise en main ferme du régime. On se souvient de l’évêque âgé qui présidait la conférence, séquestré et humilié par des militaires voyant venir la fin de règne. Du haut de mes quinze ans, je ne comprenais sans doute pas grand chose aux complexités de la politique, mais je pouvais saisir le sens et la portée des récits détaillés des souffrances vécues par les victimes de la dictature.
Le deuxième souvenir qui me lie au Togo, c’est celui de l’assassinat de Tavio Amorin, jeune opposant au pouvoir togolais, criblé de balles le 23 juillet 1992 au quartier de Tokoin Gbonvié en pleine ville de Lomé et décédé trois jours plus tard juste après son évacuation à Paris. Tavio Amorin était membre du Haut conseil de la République, le parlement transitoire issu de la Conférence nationale souveraine, et présidait la Commission des Affaires politiques et des droits de l’Homme ainsi que la Commission spéciale chargée de l’étude et de la présentation du projet d’une nouvelle Constitution pour instaurer un régime démocratique.
Le deuxième souvenir qui me lie au Togo, c’est celui de l’assassinat de Tavio Amorin, jeune opposant au pouvoir togolais, criblé de balles le 23 juillet 1992
Déterminé et constant dans ses positions, il était opposé à tout compromis avec le pouvoir qui aurait permis à Gnassingbé Eyadéma de se présenter à une élection présidentielle au sortir de la transition. Pour un président arrivé par coup d’Etat, alors en place depuis près de trois décennies, disposant d’une armée verrouillée par le clan familial et son extension ethnique, la candidature à une élection équivalait à une victoire certaine, indépendamment du choix des citoyens.
Parce que Tavio Amorin le savait et voulait préserver dans son essence l’esprit de la conférence nationale, il a été éliminé physiquement. Gnassingbé Eyadema s’était ensuite maintenu au pouvoir, malgré une démocratisation de façade. Je ne sais pas pourquoi ce crime politique m’a particulièrement marqué. Je n’avais que seize ans. Je n’étais pas togolais et n’appartenais même pas à un de ces groupes ethnoculturels présents de part et d’autre de la frontière entre le Togo et le Bénin.
« 50 ans ça suffit ! » : plus qu’un slogan, le symptôme d’un traumatisme
Quand on ne connaît pas un tout petit peu l’histoire politique du Togo et la longue série de violences infligées par la machine de répression du régime de Gnassingbé Eyadema, on ne peut peut-être pas comprendre l’ampleur et le sens profond de la mobilisation populaire des 6 et 7 septembre derniers dans ce pays. Quand on n’a pas eu l’occasion de ressentir, au contact d’amis togolais, la méfiance, le sentiment d’insécurité, la volonté de dissimuler autant que possible ce que l’on pense vraiment, qui sont des caractéristiques connues des peuples longtemps privés de liberté par des régimes totalitaires, on ne peut pas saisir la portée du slogan « 50 ans ça suffit ! » des milliers de manifestants.
Les Togolais sont massivement descendus dans les rues de Lomé et des villes secondaires parce qu’ils veulent entamer enfin le traitement thérapeutique des traumatismes subis par deux générations depuis 1963.
Les Togolais ne se sont pas réveillés seulement pour revendiquer quelques réformes constitutionnelles qui leur permettraient de rêver d’une alternance politique dans une dizaine d’années. Ni parce qu’ils ont une grande confiance dans la détermination et la capacité d’action collective des leaders de l’opposition. C’est le dirigeant jusque-là relativement peu connu du Parti national panafricain, Tikpi Atchadam, qui a réussi à réveiller une opposition à bout de souffle.
Les Togolais sont massivement descendus dans les rues de Lomé et des villes secondaires parce qu’ils veulent entamer enfin le traitement thérapeutique des traumatismes subis par deux générations depuis 1963, année du premier coup d’Etat militaire de Gnassingbé Eyadema et de l’assassinat du président Sylvanus Olympio, « père de l’indépendance ». D’abord chef d’état-major de l’armée, Eyadema, ancien soldat de l’armée coloniale française, était devenu président en janvier 1967, après un nouveau coup d’Etat.
Une alternance politique inéluctable
L’honnêteté intellectuelle commande de reconnaître que le régime de Faure Gnassingbé n’est pas la copie conforme de celui de Gnassingbé Eyadema. Elle exige de dire que le pouvoir du fils n’est pas nécessairement comptable des crimes commis sous l’autorité du père, qu’il est un peu plus ouvert, un peu moins clanique, moins brutal, moins autocratique. Le pouvoir de Lomé a même développé une capacité remarquable à communiquer avec des outils modernes et efficaces. Sous Faure Gnassingbé, ces dernières années, des progrès ont été réalisés au moins dans le domaine des infrastructures routières, portuaires et aéroportuaires.
De petits pas positifs ne peuvent faire oublier que le fils avait succédé au père en 2005 au terme d’un autre coup d’Etat militaire suivi d’une manipulation constitutionnelle grossière.
Mais de nouvelles routes et un aéroport flambant neuf ne soignent pas les traumatismes d’un peuple – au sens clinique du terme. De petits pas positifs ne peuvent faire oublier que le fils avait succédé au père en 2005 au terme d’un autre coup d’Etat militaire suivi d’une manipulation constitutionnelle grossière puis par une élection présidentielle caractérisée par des fraudes massives et par une énième répression meurtrière des manifestations populaires. Bilan : entre 400 et 500 morts selon le rapport d’une commission d’enquête du Haut commissariat des droits de l’homme des Nations unies sur ces violences.
Douze ans plus tard, après la chute de Blaise Compaoré au Burkina Faso et celle de Yahya Jammeh en Gambie, le Togo est désormais le seul des quinze pays de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) à ne pas avoir connu d’alternance démocratique effective. Comble de l’ironie, le chef de l’Etat togolais est depuis quelques mois le président en exercice de l’organisation régionale qui prône la démocratie et la bonne gouvernance…
le Togo est désormais le seul des quinze pays de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) à ne pas avoir connu d’alternance démocratique effective.
Il y a un moment où la seule attitude qui soit raisonnable pour un clan au pouvoir depuis trop longtemps, la seule qui puisse à la fois le protéger et prémunir son pays et toute une région d’une nouvelle crise violente et durable, consiste à planifier et à organiser son départ en douceur. Il est vain de chercher à s’opposer une nouvelle fois, par la ruse et la force, au cours inéluctable de l’Histoire.
Olakounlé Gilles Yabi
Source : Wathi
Économiste et analyste politique, consultant indépendant, Gilles Olakounlé Yabi est le président du Comité directeur de WATHI, le laboratoire d’idées citoyen de l’Afrique de l’Ouest. Il a été journaliste et directeur pour l’Afrique de l’Ouest de l’organisation non gouvernementale International Crisis Group.























