
Les contours de l’initiative de suspension du service de la dette de 76 pays les plus pauvres du monde, annoncée par le groupe des 20 pays les plus riches de la planète (G20) le 15 avril 2020 sont de mieux en mieux connus. Malgré de nombreuses pressions dont ils font l’objet actuellement du fait de la conjoncture internationale, de nombreux pays bénéficiaires notamment ceux d’Afrique, auront du mal à accepter cette « offre ».
L’Afrique a urgemment besoin de ressources en devises…
Le continent a urgemment besoin de devises, car les chocs extérieurs provoqués par le coronavirus à l’échelle mondiale se font déjà ressentir. Le quasi-arrêt de l’économie mondiale a eu un impact sur prix des matières premières agricoles et minières qui sont la première source de revenus d’exportation dans la région. Le prix du pétrole en dessous des 35 $ a mis à mal les prévisions budgétaires des pays comme le Nigeria, l’Angola et ceux de la CEMAC (Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale) qui en dépendent. Même le Ghana qui est exportateur d’or subit la baisse des revenus pétroliers, une de ses trois sources de revenus en devises.
Dans le même ordre d’idée, des pays comme la Zambie ou la République démocratique du Congo seront marqués par la baisse des prix des ressources comme le cuivre qui leur apportent des revenus substantiels. Lorsque ce ne sont pas les prix des ressources minières qui sont en baisse, ce sont les revenus du tourisme qui sont affectés. Ainsi, les fermetures des frontières ont sévèrement frappé ce secteur dans des pays comme le Sénégal, le Kenya, la Tanzanie, le Rwanda, l’Afrique du Sud ou encore l’Ethiopie.
Malgré cette chute des revenus en devises, ces économies africaines continuent d’avoir de grosses contraintes de paiements extérieurs. Elles doivent déjà importer les intrants nécessaires à la réponse sanitaire au covid-19. Par ailleurs, leurs systèmes productifs ne sont pas solides et ils doivent aussi importer divers types de produits de consommation, parfois de première nécessité.
Plus urgent encore, l’Afrique devra trouver les moyens en devises pour rembourser les créanciers non bilatéraux. Ce sont des investisseurs privés qui ont fait des placements sur les eurobonds et autres emprunts bancaires effectués par les pays de la région.
Il est cependant compliqué d’accepter l’aide du G20
Malgré ces besoins urgents et importants de ressources en devises, de nombreux pays africains devront réfléchir avant d’accepter « l’élan de générosité » du G20. Plusieurs motifs de réticence ont déjà été présentés précédemment. La firme de services juridiques White & Case très présente en Afrique a soulevé d’autres défis de cette initiative de suspension des services de la dette. Elle rappelle par exemple que les pays qui feront la demande de bénéficier de cette suspension devront se montrer transparents sur l’ensemble de leurs dettes.
Cette condition suppose par exemple qu’il faudra donner des explications sur la portée et le volume de la dette due à la Chine. La Jubilee Debt Campaign, une coalition d’organisations au Royaume-Uni dédiée à l’allégement de la dette des pays en développement, a calculé qu’en 2018, environ 20% de la totalité de la dette publique africaine était due à ce pays « partenaire ».
L’autre défi que pose cette initiative, c’est que les pays africains continuent d’avoir une balance commerciale financée par la dette. Ils doivent surtout régler jusqu’à 3,7 milliards $ d’intérêts sur des eurobonds cette année or, ils ne peuvent pas utiliser les ressources dégagées de l’offre du G20 pour s’en acquitter. La condition imposée est d’utiliser la ressource dégagée pour exclusivement apporter des réponses aux conséquences du covid-19. Il faudra donc en quelque sorte négocier la gestion de cette dette privée internationale.
Cela s’avère difficile, car comme le mentionne White & Case, les pays qui vont solliciter le moratoire seront perçus comme étant dans l’incapacité de rembourser leurs dettes. Des agences de notation comme SP Global Ratings ont déjà souligné qu’elles ne vont pas considérer comme étant un défaut, le non-règlement de la dette due dans le cadre bilatéral. Cependant, une renégociation de la dette due au secteur privé international aura un autre traitement.
« Contrairement à notre point de vue sur le non-paiement de la dette publique, et en fonction de plusieurs considérations… nous pourrions percevoir une restructuration de dette ou modification des conditions des titres de créance commerciaux détenus par des investisseurs privés comme une situation de défaut, selon nos critères d’analyse », ont fait savoir leurs experts sur le sujet dans une récente note d’analyse.
Idriss Linge
Source : Agence EcoFin























