Le Togo s’enlise tous les jours dans une jungle où le passe-droit est la formule la mieux tolérée au détriment des droits les plus élémentaires d’une population désormais malléable comme du coton traité.
Oui, il n’y a qu’une population vraiment couchée et donc résignée, face à la répression militaro-politique du pouvoir en place, pour supporter ce que vivent les riverains de l’ancien Parc Epervier au port autonome de Lomé. Désormais baillé à la richissime famille Kanazoé du Burkina voisin, le parc est devenu un véritable danger public dont les populations des quartiers Adakpamé, Kagnikopé, Kagomè et les opérateurs économiques voisins sont les victimes immédiates. Les dégâts économiques crèvent les yeux. Les conséquences environnementales et sanitaires sur les humains, les populations les supportent, pour le moment, la mort dans l’âme. La poussière du clinker déversé à ciel ouvert par la CIMFASO est devenue un poison en mouvement qui menace et tue, à petit feu, tout ce qui bouge.
Les faits parlent d’eux-mêmes. Point n’est besoin d’être un environnementaliste pour les toucher du doigt. Le TP3 et ses environs sont devenus une zone industrielle qui ne dit pas son nom. A la lecture des dégâts, on dirait que les zones extractives de Tabligbo se sont délocalisées dans les parcs portuaires. Pour cause, la société CIMFASO de Kanazoé, boostée par le pouvoir de l’argent, a choisi l’ancien parc Epervier de Rock Gnassingbé comme aire de stockage des milliers de tonnes de clinker importés de l’étranger. En violation flagrante des règles les plus élémentaires de l’environnement et des précautions sanitaires, le minerais entassé, comme les dunes du Sahel, surplombe la géante clôture du parc. Une bâche verte coiffe la matière première, non pas pour une quelconque raison de santé des populations, ce qui est d’ailleurs impossible, mais juste pour protéger le produit de la pluie. Quand le bateau jette l’ancre, les camions remorques commencent le va et vient entre le quai et l’aire de stockage à ciel ouvert. Les autres parcs voisins désertent leurs installations et les populations leurs maisons pour éviter l’exposition à la poussière du clinker, la matière première servant à la fabrication du ciment. Toute la zone est alors avalée par une fumée de poussière jusqu’à la fin de l’opération de décharge de la cargaison. Quand les camions CIMFASO commencent à défiler pour le chargement en direction du Burkina Gaso, c’est le même scénario. Le quartier devient infréquentable pendant ces deux opérations : le stockage au parc et le chargement des engins.
Le calvaire dure depuis un an et demi. La vie des quartiers riverains et les activités économiques des opérateurs des différents parcs sont réglées au rythme du stockage et chargements du clinker en direction du pays des hommes intègres. Tout ressemble à un champ minier en pleine extraction. On pouvait dire que c’est le pays qui bouge quand tous les espaces vides sont sollicités dans la zone portuaire. Mais ici, juste à côté d’une activité minière de grande envergure, sont garées des camions importées et les marchandises connexes. Quand une voiture n’est pas dépoussiérée pendant une semaine, elle devient assimilable à un tas de poudre de ciment. Tous les vendeurs des voitures d’occasion convoyées par la diaspora togolaise et celle des pays de l’hinterland doivent prendre les précautions pour laver chaque trois jours les voitures en attente de clients. Et quand une voiture n’est pas lavée régulièrement, il faut faire intervenir de l’acide pour lutter contre la crasse du minerai solidement assimilé à la carrosserie. Souvent il faut utiliser les instruments de grattage des badigeonneurs pour enlever les couches de poussière avant le lavage. Les autres marchandises telles que les télévisions, les appareils électroménagers, les pièces détachées et autres qui s’y vendent, sont aussi soumis au ‘‘diktat’’ de la poussière industrielle du CIMFASO de Kanazoé. Du coup, les clients ont déserté les lieux devenus un danger, non seulement pour les marchandises exposées mais aussi et surtout les visiteurs et commerçants.
Tout à l’air d’une zone minière, les camions normalement exposée en attente des clients sont désormais assimilables aux vieux engins abandonnés sur les sites miniers. Quand les rares acheteurs viennent, les vendeurs de voitures doivent se soumettre à un toilettage complet de la voiture afin que l’éventuel acheteur ne sache quelle est la couleur de l’engin et de quelle marque il est. A chaque instant, les marchandises plus sensibles que les voitures, télévisions, outils informatiques et téléphones portables par exemple, doivent recevoir un coup de chiffon. La vie économique tourne au ralenti. Si aucun secteur de la zone portuaire n’est à l’abri, entre autres riverains les plus exposés, se trouve le TP3 et les quartiers Adakpamé, Kagnikopé et Kagomè. Jadis, centre commercial par excellence, il accueille tous les réchappés de l’occident. C’est un carrefour où se réfugient plus de 6000 acteurs, mais le lieu devient tous les jours, un champ de ruine. C’est le seul parc exploités par les Togolais quand tous les autres parcs ont été baillé aux étrangers, principalement les libanais.
Ici et là, on lit un air de tristesse sur les hommes et femmes dont la survie dépend de cette surface clôturée que le jargon portuaire désigne par TP3. Les marchandises sont exposées à des vagues de poussière, ce qui rend la zone inexploitable, une perte inestimable pour la vie économique. Même la société CIMFASO en a conscience mais elle ne se sent pas obligée de trouver une solution. D’après les propos reçus des victimes, un de leurs responsables a envoyé demander aux opérateurs économiques d’évaluer les engins endommagés pour qu’il paie. Oui, les Kanazoé, on le sait, ce sont des crésus, ils en sont capables. Sauf que, les dégâts ne sont pas seulement matériels, ils sont aussi humains. Les uns meurent déjà de cette indélicatesse capitaliste, les autres admis aux soins, ceux qui tiennent les câbles sont déjà des malades ambulants.
Les opérateurs économiques, on les voit assis aux côtés de leurs étalages, le nez et la bouche bandées contre la poussière. Cela ne les empêche pas d’inhaler d’énormes quantités de poussière. En moins de deux ans de lutte à armes inégales contre cette poussière minière ravageuses, les effets sur la santé sont immédiats et visibles. Interrogées, tous ceux qui ont répondu à notre micro ont reconnu que le tout premier effet visible sur la santé est que l’on se gratte les yeux après quelques jours de séjours dans le milieu. Ensuite on ressent des douleurs aux côtes en respirant, enfin quand on éternue ou on expulse un crachat, la morve sort mélangée de ciment. Une dame nous a déclaré que plusieurs personnes sont déjà admises aux soins pour des problèmes pulmonaires. Parmi eux, au moins deux, dont un Nigérien, ont déjà cassé la pipe. Il est conseillé aux riverains de prendre du lait-peack comme si c’était un antidote contre la poussière. La vie dans les champs miniers est encore mieux parce que, là au moins, les travailleurs portent des casques à poussière et un minimum de précaution est pris par rapport à leur santé. Mais ici, les populations ne semblent même pas conscientes du danger auquel elles sont exposées.
Une population entière exposée
Si la situation devient intenable, elle l’est déjà d’ailleurs, les opérateurs économiques peuvent cesser l’exploitation du parc pour que CIMFASO et son activité économique prospèrent. La formule bancale que propose CIMFASO est de charger les camions les soirs à partir de 16 heures quand les opérateurs économiques commencent à rentrer. Mais, le plus grand danger n’est pas seulement les cohabitants des parcs voisins au parc de CIMFASO, mais aussi et surtout, les habitants des quartiers les plus proches. Là, les gens ne sont pas venus le matin pour exposer un étalage ou faire une course et rentrer la nuit. Ce sont des populations qui ont régulièrement construit leurs habitations où ils ont élu domicile depuis des lustres. Elles ne sont pas installées dans une zone minière, mais la mine les pourchasse jusqu’à leur chambre à coucher, à leurs cuisines, à leurs repas, et dans l’air ambiant qu’ils respirent. Visible déjà à 700 mètres du stock de clinker, les quartiers et leurs habitants sont condamnés à y vivre de jours comme de nuit. Des milliers de foyers y sont installées et vivaient en paix. Mais désormais, ils doivent faire avec l’entêtement du richissime homme d’affaire burkinabè. La société semble avoir l’aval des premiers responsables du port, du ministre de l’environnement, de celui de la santé et autre départements concernés par cette situation. La situation n’est pas seulement inconfortable, mais dangereuse. Si nous avons pu faire le tour des parcs pour avoir une idée sur les dégâts économiques et humains, notre rédaction n’a pas encore visité les quartiers voisins pour prendre le pouls de la présence de ce géant économique dangereux qu’est CIMFASO.
Quelle solution ?
Seuls les opérateurs économiques des parcs, principalement ceux du TP3 s’organisent, de façon approximative d’ailleurs, pour trouver une porte de sortie. D’abord pour installer CIMFASO, il leur a été demandé au départ de libérer les lieux. Ils s’y sont opposés. Nous disions tantôt que c’est le seul parc encore exploité par les Togolais, les autres étant passé sous le contrôle des Libanais en majorité. Sur les 6000 acteurs, si une partie se débrouille dans l’informel, au moins la moitié est régulièrement installée avec des cartes d’opérateurs économiques. Ils paient à l’Etat togolais les taxes liés à leur installation. Alors, par la faveur du départ du demi-frère du chef de l’Etat Rock Gnassingbé, son parc Epervier une fois libéré est baillé à CIMFASO. Au départ celui-ci avait loué la moitié du parc, les activités ayant commencée à prospérer, il a pris présentement le contrôle de tout le parc. Il n’est pas le seul opérateur économique étranger qui occupe un parc. Les 80 % des aires sont exploitées par des étrangers. Sauf que, lui, il ne vient pas pour vendre une marchandise qui peut cohabiter avec les populations. Il utilise le lieu loué pour stocker du clinker en transit vers l’hinterland.
Certes, dans la même zone, il y a l’usine de la CIMTOGO, là aussi, on transforme le clinker en ciment avec tout ce que cela suppose comme poussière et autres. Mais là, malgré qu’elle soit une société d’Etat, l’on a pris très tôt conscience des dégâts possibles. L’usine de transformation a construit dans les normes industrielles, un géant appâtâmes qui protège le clinker des riverains. Dans leurs démarches, quand il a été demandé à la société burkinabé de construire un appâtâmes similaire à celui de CIMTOGO, évaluation faite, elle a estimé que cela revenait trop cher. Elle est consciente du danger qu’elle représente et se fait de plus en plus discrète avec ses véhicules embusqués le jour mais la nuit, c’est l’activité en plein régime. Les opérateurs économiques viennent constater les dégâts au petit matin. Mais quand le bateau accoste, c’est en plein jour que le minerai puisé en vrac est déversé au parc pour limiter les frais de stationnement du navire.
Au moins six rencontres ont déjà eu lieu avec les hautes autorités portuaires qui ne semblent pas pressées de trouver une solution. Monsieur Adegnon, le cumulard du port et de la mairie centrale, ne se fait même pas prier pour afficher la manière forte et les intimidations pour noyer les démarches des riverains dans le silence. Les agents de l’Etat tels que les douaniers, les forces de sécurités et agents fiscaux et de l’administration publique, régulièrement installés sur les lieux, envahis de poussière dans leurs bureaux, ruminent un silence amère contre leur hiérarchie qui ne connait que le langage de la force aveugle en réponse à tout mouvement d’humeur. Inutile de rappeler que, avant qu’il s’installe, les riverains ont averti le DG du port des dangers de sa présence mais cela n’a pas empêché le contre-Amiral de céder l’aire du parc au cimentier du pays voisin. Le Directeur d’Exploitation du port est venu constater les dégâts, les lignes refusent de bouger. Le ministère de l’environnement a demandé à ce qu’un appâtâmes soit construit avant tout début de stockage du minerais, mais cela n’a pas pu arrêter la volonté du géant industriel burkinabè à marcher sur les Togolais pour prospérer et rien ne se fait pour l’arrêter. Tout le monde semble résigné et impuissant.
Depuis que les clients ont pris conscience du danger de cet environnement, non seulement la diaspora n’envoie plus les marchandises régulièrement comme par le passé, mais aussi le peu qui est envoyée, faute d’acheteurs, souffre aux mains de la poussière pour ne pas dire du ciment dans l’air. Et le dernier grand incendie récemment déploré au port est en bonne partie lié à cette situation de mévente qui a transformée le TP3 en un amas de voitures et autres marchandises entremêlées comme des toiles d’araignée. Toutes les demandes faites pour que le Burkinabé arrête ses opérations pour que solution soit trouver d’abord n’arrivent pas à empêcher le monsieur de continuer son activité.
Une façon de décourager les opérateurs économiques et à lâcher prise sur le parc?
Il faut dire que, investigations faites, le TP3, longtemps exploités par une tranche de jeunes pour juguler le chômage, fut, dans un premier temps, baillé à un indien connu dans l’exploitation ferroviaire au Togo, les Togolais se sont opposés. Il est ensuite cédé à un Libanais, ça n’a pas prospéré. La troisième tentative pour les faire déguerpir est l’arrivée de CIMFASO. A défaut du TP3, précédemment visé, il a pris le parc voisin. Cette indifférence d’Adégnon et comparses à le laisser exploiter sans précaution son bail est-elle une façon de décourager les occupants du TP3 afin de les obliger à partir ? On est tenté de croire que oui. Mais si on utilise cette voie contournée pour dégager tout ce beau monde qui a eu la malchance de ne pas naître Libanais, qu’est-ce que les quartiers environnants ont commis comme crime ? En tout cas, il se précise de plus en plus qu’une aire est en aménagement à l’entrée nord de la capitale où le TP3 sera déplacé.
A ce projet, les occupants du TP3 ne s’opposent pas. Mais à une condition, entre autre, que tous les parcs détenus aussi bien par les étrangers que par les Togolais y soient déplacés. Le contraire ne sera pas accepté, car si on laisse les parcs libanais au port pendant que les Togolais sont largués à la périphérie de la capitale, personne ne laissera les voitures des Libanais pour voyager vers le nord à la recherche des voitures des commerçants togolais. Cette façon de procéder, sera d’après les propos recueillis, une façon d’obliger les fils du pays à se désengager du juteux commerce des voitures d’occasion au profit des communautés étrangères. Cet entêtement de CIMFASO commence à polluer les bonnes manières au niveau de COMTOGO qui a commencé, depuis un temps, à exposer à ciel ouvert un autre minerai tout aussi dangereux, le charbon. Il faut aussi souligner que, dans un pays où l’Etat n’arrive pas encore à s’organiser pour encourager la diaspora à investir au pays, ce parc est le canal de prédilection utilisé par les Togolais de l’étranger pour participer à l’économie de leur pays.
En tout cas, ce que nous avions vécu doit impérativement interpeler les autorités compétentes. Aucun motif, quel qu’il soit, ne saura être un argument à la présence de ce monsieur burkinabé dans cette zone où il soumet les populations à une corvée fatale à l’économie et aux êtres humains. CIMTOGO appartient à l’Etat mais les mesures industrielles sont prises pour protéger les riverains des dangers de la poussière de ce minerai, vecteur des maladies pulmonaires les plus incisives. De grâce, on sait que les Togolais sont une population couchée pieds et mains cloîtrés. C’est la position que les dictatures aiment. Mais la situation au TP3 devient de jour le jour, aussi bien pour les populations du quartier que pour les acteurs du port, une situation de lutte pour la survie qui peut, à tout moment, déboucher sur des émeutes aux conséquences imprévisibles. Bon à suivre.
Source : Abi-Alfa, Le Rendez-vous N° 286 du 30 août 2016
Dernière mise à jour le 03/09/2016 à 17H31 TU























