Programme de développement, balance commerciale, dette publique, des éléments d’appréciation de deux mondes différents.

Faire apparaître le rêve d’émergence chaque fois que l’occasion se présente aux autorités togolaises semble se transformer en un péché mignon. Certes, c’est permis de prétendre à un mieux-être, mais lorsque des éléments viennent prouver le contraire de ce qu’on veut faire croire aux populations, il devient alors impératif d’éclairer la lanterne des uns et des autres afin qu’à l’heure du bilan, on puisse dire : « certains avaient averti que le Togo ne sera pas émergent, ni en 2030, ni en 2063 ». A moins d’un virage à 180° qui chamboule l’ordre actuel des choses. Le Togo et la Côte d’Ivoire étant deux pays liés économiquement, une étude comparative permettra aux lecteurs de déceler la bonne graine de l’ivraie en matière d’atteinte de l’émergence.

Les premiers ministres ivoirien Daniel Kablan Duncan (g) et togolais Sélom Komi Klassou | Infog : 27avril.com
Les premiers ministres ivoirien Daniel Kablan Duncan (g) et togolais Sélom Komi Klassou | Infog : 27avril.com

Mercredi 27 juillet 2016, dans la parution N°2243 du journal, nous avons décrypté la situation des comptes extérieurs du Togo en 2014. La Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’ouest (BCEAO) a procédé au même exercice dans les autres pays de l’Union économique monétaire ouest africaine (UEMOA). Ainsi, le solde global de la balance des paiements de Côte d’Ivoire en 2014 est excédentaire de 273,8 milliards de FCFA alors qu’en 2013, soit un an auparavant, cette balance des paiements (qui résume les transactions entre résidents et non-résidents durant une période donnée) était excédentaire de seulement 2,6 milliards FCFA. Les transactions courantes ont enregistré un excédent de 252,2 milliards FCFA contre un déficit de 208,8 milliards FCFA en 2013, en liaison essentiellement avec la hausse de l’excédent de la balance des biens et la baisse du déficit des revenus secondaires. Pour expliquer cet état de choses, la BCEAO estime que « la performance de la balance commerciale est liée à une évolution, en valeur, des exportations plus marquée que celle des importations ».

Au Togo, la balance des paiements a enregistré en 2014, un déficit de 76,490 milliards, contre un excédent de 41,570 milliards en 2013. Le déficit structurel du solde des transactions courantes s’est amélioré, en passant de 280,741 milliards en 2013 à 226,373 milliards en 2014, en dépit de la dégradation de 1,9% de la balance commerciale. Il est important de comprendre la nuance à ce niveau ; la balance commerciale du Togo n’est pas positive, pas même nulle, mais déficitaire. On devrait dire en langage mathématique qu’elle est égale à moins (-) 226,373 milliards.

L’endettement d’un pays n’est pas une mauvaise politique en soi, s’il a des effets sur la croissance et s’il est maîtrisé. Dans le tableau comparatif suivant, établi par le Fonds monétaire international (FMI) et publié par l’agence Ecofin le 26 juillet dernier, une situation comparative montre la gestion de la dette publique par les deux pays de 2004 à l’horizon 2017. L’intérêt dans cette comparaison tient au fait que les deux pays ont eu à bénéficier de l’admission à l’Initiative des pays pauvres très endettés (IPPTE) à une période de leur histoire, mais la gestion de cette réduction de la dette est différente dans les deux situations. Pendant que la dette publique ivoirienne maintient une courbe baissière depuis l’atteinte du point d’achèvement, celle du Togo a plutôt embrayé pour repartir à la hausse, au point que si on devrait inclure les préfinancements comme le recommandent le FMI et la Banque Mondiale, le pays serait plus endetté qu’avant l’IPPTE.

Source : Liberté
Source : Liberté

Situation de la dette du Togo et de la Côte d’Ivoire

Lorsqu’on parle d’endettement, c’est par rapport au produit intérieur brut (PIB), et si l’un des critères de convergence de l’UEMOA prescrit aux Etats le seuil de 70% à ne pas atteindre, lequel des deux pays s’en approche le plus et lequel s’éloigne de ce fait du rêve d’émergence ? Soit dit en passant, beaucoup pourraient se réjouir que le Togo ne figure pas parmi les dix pays les plus endettés. Seulement, si le classement était étendu à un pays de plus, le Togo est bien le 11ème pays le plus endettés des pays d’Afrique, hors Maghreb. Bon à retenir.

Dans un article de Financial Afrik du 13 juillet 2016, il ressort que le Togo figure parmi les premiers pays qui concourent à l’amélioration du guichet unique ivoirien. « Les investissements enregistrés au CEPICI, l’agence gouvernementale de promotion des investissements, au premier semestre ont bondi de 25% à 219 milliards FCFA, par rapport aux six premiers mois de 2015. L’information a été donnée ce mardi au cours de la conférence animée par Emmanuel Essis, le directeur général de l’agence. Le fait notable est que hormis le secteur privé local qui représente 31% de ces investissements, le Togo devient le principal investisseur étranger au guichet du CEPICI avec 18% des ressources, détrônant le Maroc (qui recule à 15%) et la France (7%). Suivent ensuite le Sénégal (6%), l’Ile Maurice (4%) et le Liban (3%). Globalement, 80% des investissements enregistrés sur la période proviennent du continent, relèvent les chiffres du CEPICI », écrit le journal. Ainsi, plutôt que de chercher à attirer des investisseurs pour booster l’économie, les premiers responsables participent à l’émergence de la Côte d’Ivoire. En devenant principal investisseur étranger au guichet unique ivoirien. Rien d’étonnant si la Côte d’Ivoire se prépare à abriter la deuxième conférence internationale sur l’émergence de l’Afrique. Qui au Togo peut dire l’état du guichet unique installé il y a bientôt deux ans ? Secret d’Etat, diront certains, comme toujours.

En effet, il nous revient que pendant que les autorités togolaises ne jurent que par un sommet sur la sécurité maritime dont les retombées sont difficilement perceptibles, leurs homologues ivoiriens s’apprêtent à accueillir la deuxième conférence sur l’émergence en Afrique. « Selon un communiqué du gouvernement publié jeudi, la Conférence internationale sur l’émergence de l’Afrique (CIEA) réunira des chefs d’Etat et de Gouvernement africains et non africains ainsi que d’éminentes personnalités, de hauts responsables en charge des questions de développement, des partenaires publics et privés, des intellectuels en provenance de l’Afrique, de l’Amérique latine, de l’Asie et de l’Europe. La CIEA a été instituée pour soutenir et faciliter le développement des capacités des pays africains à mieux planifier leur émergence, mutualiser leurs expertises et documenter les bonnes pratiques en la matière. Plusieurs pays dont la Côte d’Ivoire ont engagé des réformes économiques et structurelles dans la perspective de devenir des nations émergentes. Lors de sa mise en place le 12 janvier 2016, le gouvernement s’est donné pour mission de conduire la Côte d’Ivoire vers l’émergence en 2020, conformément au vœu du chef de l’Etat Alassane Ouattara », rapporte l’agence chinoise Xinhuanet le 15 juillet 2016.

Dans l’agenda de développement, les Eburnéens ambitionnent de parvenir à l’émergence en 2020 et se sont dotés depuis 2012 d’un Plan national de développement (PND). Après la première phase qui a porté sur la période 2012-2015, le cap est désormais mis sur 2016-2020. Et pour y parvenir, le niveau d’investissement global est estimé à 30.000 milliards de FCFA pour atteindre la vision « Côte d’Ivoire 2040 », montant à répartir entre le secteur public et celui privé. Mais à moyen terme, ce sont 4.425 milliards de FCFA dont le pays a besoin pour parvenir à l’émergence en 2020. Des ambitions chiffrées qui permettent de se donner des objectifs à atteindre.

Et au Togo ?, Sur quel programme le pays s’appuie-t-il et quelles sont les données chiffrées qui peuvent permettre aux spécialistes de savoir si le rêve d’émergence du Togo est un rêve réaliste ou s’il s’agit simplement d’un « effet de foule », histoire de figurer dans le lot des pays qui aspirent à quelque chose ? Le projet « Vision-Togo 2030 » initié par le chef de l’Etat et piloté par l’économiste Kako Nubukpo est rangé dans les tiroirs sans bruit.

Les indicateurs macroéconomiques entrant en jeu dans les éléments qui participent à l’émergence d’un pays, le ratio de la population pauvre en fonction du seuil de pauvreté national est de 46,3% en 2015 pour une croissance de près de 9% en Côte d’Ivoire, alors qu’au Togo, ce ratio est de 55,1% pour une croissance de 5,5% selon les chiffres de la Banque Mondiale.

Prétendre à l’émergence ne se limite pas aux paroles. Crier à des investissements qui n’ont pas d’impacts sur le quotidien des populations ne fait que grossir la dette publique. Parler de croissance sans retombée sur le sachet de la ménagère, c’est parler de croissance pro-riche, et lorsque la majorité de la population vit avec moins de 1,90 dollar par jour, il est clair que l’émergence demeurera un rêve inaccessible, même lorsque –si dame nature le permet- en mars 2015 au cours du colloque national portant sur « Quelles politiques pour l’émergence du Togo » les prévisions macroéconomiques indiquent qu’en 2031, la balance commerciale du Togo commencera à être excédentaire, ou que c’est en 2035 que les recettes totales y compris les dons couvriront les dépenses totales, toujours selon les chiffres produits lors de ce colloque. Même si sa franchise a dû coûter le poste à l’un des présentateurs, la vérité est et demeure immuable et aujourd’hui, les faits lui donnent raison sur l’état de l’économie togolaise.

Que la Côte d’Ivoire parvienne à l’émergence en 2020, relève de réalisme, mais que le Togo prétende y parvenir en 2030 tiendra d’un rêve de chien, à moins d’un changement radical de paradigme. Au fil des années, les dons se raréfient au chevet du Togo alors qu’ils ne tarissent pas avec la Côte d’Ivoire. Allez y comprendre si quelque part il n’existe pas un problème de gouvernance, de reddition de comptes, de démocratie, de gouvernance décentralisée, de limitation de mandats, de crise de confiance entre les citoyens togolais et leur exécutif.

Source : Godson K., Liberté