Il est le plus actif des défenseurs des droits de l’Homme, le plus prompt dans la dénonciation de l’arbitraire et des injustices sociales au Togo, ominiprésent aussi bien sur les médias que sur le terrain, aux côtés des victimes. Mais depuis vendredi dernier, il est privé de sa liberté, coincé entre quatre murs à la prison civile de Lomé, pour outrage à magistrat, dans l’affaire de la jeune Elise Akossiwa Djogbessi tuée en janvier 2015 à Bè-Kpota. Lui, c’est le président du Mouvement Martin Luther King (MMLK), le pasteur Edoh Komi.

Caricature : Donisen Donald / Liberté
Caricature : Donisen Donald / Liberté

Pasteur Edoh Komi jeté en prison

Le président du Mouvement Martin Luther King-La Voix des Sans-Voix est en prison depuis ce vendredi. Convoqué à la Direction centrale de la police judiciaire jeudi 10 mars à 16 heures, il ne retournera plus à la maison. Il sera gardé, et le lendemain, déféré à la prison civile de Lomé sans autre forme de procès, avant même la fin du délai légal de garde-à-vue.

Outrage à magistrat, tel est de façon laconique le grief retenu contre lui. Les juges togolais reprochent à l’homme de Dieu d’avoir porté atteinte à l’image de leur profession dans ses différentes sorties médiatiques, avec ses prises de positions virulentes dans ce dossier et bien d’autres sensibles.

« Tout ce qu’il fait là et tout ce qu’il dit sur la justice, vous ne l’écoutez pas ? Vous êtes au courant également de tout ce qu’il dit à propos de la mort de cette jeune fille aussi ? C’est important. Et si les informations qu’il donne ne sont pas avérées, vous voulez qu’on se taise ? J’ai ordonné qu’on mène une enquête et elle est en cours. Au terme de l’enquête, on verra bien s’il y a une infraction constituée et on va la retenir contre lui », a déclaré le Procureur de la République Blaise Essolissam Poyodi à nos confrères de togobreakingnews. Le pasteur a donc attenté à l’honorabilité de nos très respectables magistrats de la très juste Justice togolaise ! « Touche pas aux juges togolais », tel semble le message à lui adressé.

Rien ne laissait présager une telle arrestation. Bien que la manifestation prévue ait été interdite par la Délégation spéciale de la ville de Lomé – l’interdiction est devenue routinière au Togo -, le pasteur et les proches de la victime étaient sur les lieux, le ministère de la Justice, et ont quand même pu envoyer leur message. Les autorités judiciaires ont même semblé vouloir coopérer et aider à la manifestation de la vérité.

« Ce matin, le lieu est bouclé par des escouades des forces de sécurité. Mais tout porte à croire que le message a passé. Pour preuve, le Directeur du Cabinet du ministre de la Justice reçoit ce soir (Ndlr, jeudi soir) une délégation du MMLK et de la famille, une autre rencontre est prévue entre le ministre de la Justice et son collègue de l’Administration territoriale très prochainement. Droit et justice pour Akos », s’était enorgueilli ce jeudi le pasteur sur sa page Facebook.

Mais cette rencontre pleine d’espoir n’aura pas lieu. En lieu et place de ce rendez-vous, il sera plutôt convoqué à la Dcpj, mis aux arrêts puis déféré le lendemain. Tout est passé comme une lettre à la poste.

Faut-il le rappeler, Edoh Komi est la personnalité la plus active dans la défense des droits de la victime dans cette affaire d’assassinat de la jeune Akossiwa Djogbessi dont le corps fut retrouvé le 19 janvier 2015 dans le puits de la maison de l’Ibo Christian à Bè-Kpota. Le président du MMLK était encore aux côtés de la famille de la victime le 14 janvier 2016, soit un an après la survenue du drame, pour une conférence de presse en vue de dénoncer la libération du présumé assassin. Le principal suspect a été en effet relâché en catimini, sans que la famille ne soit informée. « (…) Ce revirement a eu lieu comme une lettre à la poste, sans que la partie victime et le peuple togolais ne soient informés », a relevé Edoh Komi dans le communiqué appelant à la manifestation de jeudi dernier pour réclamer la lumière sur la disparition de la demoiselle, la réparation du tort causé à la famille, « protester contre la libération clandestine du principal prévenu et suspect du meurtre » et exiger la présentation du « nouveau criminel » présumé au peuple « au cas où les preuves de sa culpabilité seraient établies ».

Bâillonnement d’un « emmerdeur », un message envoyé aux autres

Le revirement dans cette affaire est assez cocasse et prête à interprétations légitimes. Comment comprendre qu’une Justice, avec des magistrats aussi intègres et respectables (sic), puisse libérer le présumé assassin de façon clandestine, sans que les parents de la victime ne soient avisés ?

Le bon sens ne voudrait-il pas que les proches de la jeune fille assassinée soient informés de l’évolution du dossier et de la libération du suspect ?

Ils ont été en fait mis devant le fait accompli. Ce relâchement clandestin cache visiblement des choses. De là à croire que des gestes (sic) auraient été faits pour en arriver là, le pas est vite franchi. Et ce n’est pas difficile à comprendre. Les gouvernants togolais sont réputés pour leur amour débonnaire pour les étrangers aux dépens des nationaux.

Au nom de la volonté de paraitre bon aux yeux des Etats frères et amis (sic), on est capable de jeter un Togolais en prison pour leur faire plaisir. Un problème avec un ressortissant étranger, qui plus est, un Ibo ou un Libanais, des gens qui ont le « geste utile » facile, le sort du Togolais est vite scellé. Les illustrations ne manquent pas.

A tout point de vue, l’emprisonnement du pasteur Edoh Komi ressemble plus à un bâillonnement d’un « véritable emmerdeur » et un message envoyé aux défenseurs des droits de l’Homme. L’homme a été jeté en prison au moment même où une éclaircie pointait à l’horizon dans ce dossier. On le relevait tantôt, ce jeudi où il allait être mis aux arrêts, une délégation du MMLK et de la famille était attendue à 16 heures au ministère de la Justice ; sans doute pour se voir entretenir sur l’évolution de l’affaire. Mais comme si l’on voulait empêcher cette rencontre, Edoh Komi sera convoqué à la Dcpj au même moment. Sans doute la main des gens haut perchés qui voudraient en finir avec cette « voix qui gêne » et empêche résolument les violateurs des droits de l’Homme de continuer leurs basses besognes.

Le pasteur Edoh Komi, il faut l’avouer, c’est le plus actif des défenseurs des droits de l’Homme à l’heure actuelle au Togo. Et ce n’est pas faire injure aux autres qui s’efforcent, avec le peu de moyens dont ils disposent, de lutter pour un Togo plus respectueux des droits de l’Homme, une Justice plus juste et l’instauration d’un réel Etat de droit dans notre pays que de la relever.

Il est sur tous les fronts, de jour comme de nuit, là où les droits des populations ou des individus sont violés :

  • Injustices sociales faites aux riverains par les exploitants des mines, expropriation des populations du barrage de Nangbéto,
  • Violences faites aux populations de Mango dans le cadre de la réhabilitation de la faune,
  • Arbitraires et violations de leurs droits subis par Pascal Bodjona et Kpatcha Gnassingbé,
  • Retard dans la livraison des infrastructures…

L’homme est de tous les combats. La liste de ses interventions est loin d’être exhaustive. A défaut de manifestations de rue, il se signale généralement par les dénonciations au travers de communiqués très réguliers. Il ne laisse jamais passer une occasion de dénoncer un cas d’injustice. C’est cette activité résolue qui l’a fait distinguer par le Magazine «New African» dans sa parution de janvier dernier comme faisant partie des 100 personnalités africaines les plus influentes de l’année 2015. Il a été présenté comme le président d’un mouvement qui « est de toutes les revendications sociales et politiques au Togo, n’hésitant pas, s’il le faut, à renvoyer dos à dos pouvoir et opposition ».

Edoh Komi est en quelque sorte l’incarnation de la lutte contre l’injustice et l’arbitraire au Togo. Au moment où l’opposition est mise sous éteignoir et presque aphone sur le terrain de la dénonciation de ces fléaux qui ont pignon sur rue, l’emprisonnement du pasteur qui est en quelque sorte le phare de la lutte contre l’arbitraire au Togo, n’est qu’un message d’avertissement adressé aux défenseurs des droits de l’Homme, ces « emmerdeurs », par le pouvoir Faure Gnassingbé…

Appui des OSC

Aux dernières nouvelles, les Organisations de défense des droits de l’Homme montent au créneau le lundi 14 mars à partir de 10 heures au siège de la Ligue togolaise des droits de l’Homme (Ltdh), en soutien au président du MMLK.

Mandat de dépôt

Le défenseur des Droits de l’Homme et président du Mouvement Martin Luther King la Voix des sans Voix (MMLK) était mercredi, 16 mars face au juge d’instruction dans le cadre de l’affaire qui l’oppose à l’ensemble des magistrats du Togo.

Son avocat, Me Yacoubou Agnina attendait profiter de cette occasion pour introduire une demande de remise en liberté provisoire. Chose qui n’a pas été possible. Le juge d’instruction a émis un mandat de dépôt contre le défenseur des droits de l’Homme, a confié Me Agnina à nos confrères de Victoire Fm dans un enregistrement.

« Il vient de faire la 1ère comparution et il reste la comparution interrogatoire au fond pour l’interroger sur les faits et après on pourra demander une liberté provisoire. Il est donc retourné à la prison civile de Lomé. Le juge d’instruction n’a pas estimé que le temps était venu pour qu’il lui accorde cette liberté et donc il faut attendre l’interrogatoire au fond pour faire la demande de remise en liberté provisoire (…)

Nous allons tout faire pour que ça se passe assez rapidement quand même. D’ici vendredi ça dépendra de l’emploi du temps du juge d’instruction. A la fin il pourra prononcer un non-lieu ou le renvoyer en police correctionnelle. C’est seulement en ce moment-là qu’on peut parler de peine d’emprisonnement  », a poursuivi l’homme en toge qui se montre cependant optimiste quant à la suite des événements.

Il a affirmé vouloir saisir cette prochaine occasion pour établir que la détention de pasteur Edoh Komi n’était pas nécessaire et qu’il présentait toutes les garanties.

Source : [14/03/2016] Tino Kossi, Liberté + A.G., AfreePress, Vidéo : Togovisions

Mise à jour le 16/03/2016 à 19H49 TU