
Anselme Sinandare, Douti Sinanlengue, Nadjinoudine Alabi, Joseph Zoumékey, Moufidou Issifou, Dodji Koutsouatsi, Mohamed. Ce sont-là quelques victimes enregistrées depuis l’avènement au pouvoir de Faure Gnassingbé, en dehors du millier de morts occasionnés en 2005. Ces victimes n’ont jamais obtenu justice et les auteurs de ces crimes restent impunis. Un autre palmarès à l’actif de Faure Gnassingbé.
Ce 15 août 2021, les Togolais ont remémoré l’assassinat de l’Assomption. Il y a 13 ans que disparaissait dans des conditions troubles l’ex-directeur du magazine Afrique Hebdo et président du Mouvement pour le développement national (MODENA), Atsoutsè Agbobli. Au matin du 15 août 2008, le corps sans vie de ce politologue et historien a été retrouvé sur la plage de Lomé. Ses vêtements lui ont sans doute été ôtés par ceux qui l’y ont mis. Depuis 13 ans, les auteurs de cet assassinat restent introuvables, les conditions de cette disparition tragique toujours floues.
C’est le premier du lot des meurtres et assassinats survenus depuis l’accession sanglante au pouvoir de Faure Gnassingbé en 2005. Et la liste est longue. Le 15 avril 2013, quelques jours avant la commémoration de l’indépendance du pays, la mort de deux élèves endeuille les manifestations spontanées des élèves. A Dapaong, Anselme Sinandare et Douti Sinanlengue sont tués durant la répression de la manifestation des élèves qui réclamaient la présence effective des enseignants dans les salles de classes. Selon les informations, l’agent ayant fait usage de son arme contre des élèves aurait été arrêté, puis réformé. Alors qu’il encourait au moins une peine de 10 à 20 ans de prison, l’auteur des tirs mortels serait actuellement en liberté.
Le 10 mai 2013, soit un mois après l’assassinat des élèves à Dapaong, Etienne Yakanou, militant de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) est mort lors de son transfert à l’hôpital. Détenu dans le cadre de l’affaire des incendies des marchés de Kara et de Lomé, feu Etienne Yakanou (âgé de 44 ans et père de deux enfants) a succombé à la maladie, faute de soins. Sa famille biologique et son parti politique ont accusés les autorités de l’avoir délibérément privé de soins. « C’est sa femme qui m’a appelée hier matin pour me faire part des difficultés qu’elle éprouvait pour faire venir l’infirmière. J’ai appelé le procureur, et finalement l’infirmière a été autorisée à intervenir. Quand elle a vu l’état de M. Yakanou, elle a suggéré qu’il puisse être évacué dans un centre approprié. Ils l’ont évacué à l’infirmerie de la gendarmerie nationale. Dans la soirée, ça n’allait toujours pas et ce ne n’est que lorsqu’ils ont enfin décidé de l’évacuer à l’hôpital qu’il est décédé. S’il avait été pris en charge de manière adéquate, cela ne serait pas arrivé », avait déploré une responsable de l’ANC. Encore un décès pour que survive la dictature.
La situation a connu une évolution dramatique suite aux manifestations populaires contre le pouvoir de Faure Gnassingbé. Mais bien avant, les forces de l’ordre ont poursuivi les actes de violence et de répression aveugle, en toute impunité. Le 28 février 2017, le gouvernement a procédé à une nième augmentation des prix des produits pétroliers, alors que la population croulait déjà sous le poids de la pauvreté. En réaction à cette décision impopulaire, une manifestation spontanée s’est déroulée le 1er mars 2017. Depuis le début de la matinée jusqu’à la mi-journée, la circulation a été paralysée. Les forces de l’ordre déployées sur les différentes artères de la capitale observaient la foule, sans user de violence. Pour une fois, les populations croyaient que cette manifestation allait se dérouler pacifique quand elles ont appris le décès par balle de Nadjinoudine Alabi, un conducteur d’engin poids lourd. Les enquêtes, si elles ont été diligentées, n’ont jamais révélé comment et pourquoi il a été abattu.
Alors qu’il était sorti de la maison pour acheter, Joseph Zoumékey est abattu d’une balle dans la poitrine. Il n’avait que 12 ans et ne participait pas à la manifestation populaire organisée par l’opposition. Une autopsie a été faite sur le corps et a confirmé la mort par balle. Le mystère demeure toujours sur les circonstances de ce drame. Point n’est besoin de demander si son assassin a été retrouvé.
Comme Joseph Zoumékey, Moufidou Issifou, apprenti mécanicien d’une dizaine d’années est retrouvé mort dans son atelier. Les témoins sur les lieux avaient évoqué la présence des forces de défense. Dans une vidéo tournée par un journaliste, on apercevait l’ex-Chef d’Etat-major général des FAT, Abalo Félix Kadanga sortir un fusil d’un véhicule. Est-il l’assassin de ce mineur ? La question reste toujours posée. Toutefois, le ministre de la Sécurité, le Général Yak Damehame a confirmé sa présence sur les lieux du crime. Il y était pour « vérifier l’efficacité du dispositif de sécurité », avait déclaré le ministre qui a soutenu que l’arme vue sur la vidéo était tenue par l’escorte du Chef d’Etat-major.
Les plus récents meurtres qui ont ému l’opinion sont ceux de Dodji Koutsouatsi et Mohamed, un laveur de voiture. Le 23 avril 2020, le premier a été retrouvé le corps sans vie. Il était sorti faire ses besoins dans la nuit quand il est tombé sur une horde de forces de l’ordre. Les traces sur son corps ont révélé l’ampleur des sévices subis et qui ont conduit à son décès. Les auteurs ont nié leur implication dans ce drame.
Un mois après, soit le 21 mai, le jeune Mohamed a été abattu par un agent des forces de l’ordre. Dans un message, sa fille Yayra (6ans) qui a assisté à l’assassinat de son père a ému. « Je m’appelle Yayra. J’ai 6 ans. Le 21 mai, mon papa Mohamed a été tué sous mes yeux. Depuis, maman n’arrête pas de pleurer. Papa me manque tant. Il manque aussi à mon petit frère. Il ne sera pas là pour la fête des enfants, il n’est pas là pour me voir aller à l’école. Est-ce que vous savez que je n’ai pas pu commencer l’école comme mes camarades ? Maman n’avait pas d’argent. Finalement, elle m’a laissée au village avec grand papa, je pleure… », avait-elle fait publié quelques mois après le drame.
Ce qui est constant dans tous ces drames, c’est que les enquêtes n’ont pas été véritablement menées. Du moins, l’opinion n’a jamais été située sur les circonstances de ces actes. Les auteurs n’ont pas non plus été véritablement punis. Puisqu’il s’agit de forces de l’ordre, tout est fait pour les protéger. Ainsi, cela ne créerait pas une situation de découragement dans les rangs, justifie-t-on. Mais le revers de la médaille, c’est que cette protection consacre l’impunité et encourage la violation des droits de l’homme. Il faut comprendre que mettre un terme à une telle situation n’est visiblement pas à l’agenda de Faure Gnassingbé.
Ci-dessous une liste non exhaustive des enfants victimes dont le sang demande toujours justice.
1- Sonia, jeune fille de 19 ans scolarisée au Bénin dont le corps a été mutilée et jetée dans les environs du champ de tir à Agoè-Nyivé. Son corps a été retrouvé le 19 septembre 2011.
2- Une fille d’environ 13 ans, assassinée et jetée dans un puits à Adidogomé. Son corps a été retrouvé le 30 novembre 2011.
3- Mohamed SADJO, élève à Gléi, assassiné dans la même localité par des tirs à bout portant de balles en caoutchouc lors de la répression d’une manifestation spontanée des élèves, le 2 mars 2015.
4- Trois jeunes parmi les 8 tués à Mango lors de la répression sanglante des populations par des militaires alors qu’elles manifestaient contre un projet de réhabilitation des aires protégées dans la préfecture de l’Oti, les 6, 7 et 26 novembre 2015. Il s’agit d’Adam FAMOUSSA (15 ans), Bassam WAMPY (16 ans) et Alimiyaou NADIO (19 ans).
5- Abdoulaye YACOUBOU (9 ans), élève en classe de CM1, assassiné à Mango par des militaires lors de la répression de la marche pacifique appelée par la C14, le 21 septembre 2017.
6- Rachad MAMAN AGRIGNA, élève de 16 ans en classe de 3ème à Bafilo, décédé au CHR de Sokodé le 22 septembre 2017 des suites de ses blessures par balles lors de la répression de la marche pacifique de la C14.
7- Le jeune ACHI, tué par balles tirées en pleine tête par des militaires au quartier Tchawanda de Sokodé lors de la répression de la marche pacifique de la C14, le 17 octobre 2017.
8- D.A.N., apprentie-coiffeuse de 16 ans, victime de violences volontaires ayant entrainé sa mort de la part des agents de la Force Sécurité anti-pandémie (FOSAP) à Atakpamé, le 23 mai 2020.
G.A.
Source : Liberté N°3448 du Mercredi 18 Août 2021























