Le procureur de la république, le sieur Talaka Mawama | Infog: 27avril.com
Le procureur de la république, le sieur Talaka Mawama | Infog: 27avril.com

Suite à l’appel lancé sur les réseaux sociaux pour une manifestation hostile au pouvoir de Faure Gnassingbé, le 6 juin 2025, plusieurs jeunes ont été interpellés à Lomé. Cependant, d’autres attroupements similaires (organisés dans des zones placées sous état d’urgence sécuritaire) n’ont donné lieu à aucune poursuite. Une application sélective des lois qui attise les frustrations et alimente un profond sentiment d’injustice.

Dans un communiqué publié le 9 juin 2025, le procureur de la République près le Tribunal de grande instance de Lomé, Talaka Mawama, a annoncé l’interpellation de plusieurs manifestants ayant participé à une mobilisation nocturne non autorisée pour réclamer la libération de l’artiste engagé Aamron.

Le parquet évoque des soupçons de “tentative de déstabilisation” orchestrée avec l’aide d’étrangers, une accusation lourde. Sur les 73 personnes interpellées, 56 ont été relâchées après enquête, les autres demeurant en garde à vue.

Mais cette sévérité tranche avec la passivité des autorités face à d’autres manifestations tout aussi illégales.

Le 2 avril 2025, à Dapaong, des foules sont sorties dans les rues pour célébrer l’élection de Barry Moussa Barqué à la présidence du Sénat. Aucun rassemblement n’avait été autorisé, et pourtant la télévision nationale a fièrement diffusé les images.

À Mandouri et Borgou, des attroupements similaires ont été observés récemment lors de protestations contre les choix de candidats du parti UNIR, le tout sans aucune interpellation ni déclaration du parquet.

Ce deux poids, deux mesures est d’autant plus choquant que ces localités se trouvent dans la région des Savanes, placée sous état d’urgence sécuritaire en raison de la menace terroriste. En théorie, les manifestations y sont soumises à un contrôle encore plus strict.

En pratique, l’État ferme les yeux dès lors qu’il s’agit de foules jugées favorables ou non hostiles au régime.

Cette application sélective de la loi ne s’arrête pas là. Le procureur fait souvent preuve d’une célérité impressionnante lorsqu’il s’agit de militants de l’opposition ou de simples citoyens accusés de contester le régime. Mais il reste étrangement silencieux face à des affaires de corruption, pourtant documentées par des institutions de l’État.

Le rapport de la Cour des comptes sur la gestion des fonds COVID, publié en 2023, avait mis en évidence de graves irrégularités, impliquant des proches du pouvoir. De même, des rapports de l’Inspection générale d’État (IGE) ont révélé d’importants dysfonctionnements dans la gestion de plusieurs sociétés publiques. Dans ces cas, aucune enquête judiciaire n’a été ouverte, aucun fonctionnaire n’a été poursuivi, aucune convocation n’a été signifiée.

Cette justice sélective mine la confiance des citoyens dans les institutions. Elle donne l’image d’un système judiciaire instrumentalisé, non pour faire respecter la loi de manière équitable, mais pour réprimer la contestation et protéger les puissants. Une telle situation ne peut que nourrir la frustration, en particulier chez les jeunes déjà éprouvés par le chômage, l’exclusion et la précarité.

Dans un État de droit, la justice doit être la même pour tous. Or au Togo, elle semble fonction de l’identité du justiciable et de sa proximité avec le régime. Une réalité qui rend le climat social de plus en plus inflammable, à mesure que s’étend le sentiment d’injustice.

François Bangane

Source: lalternative.info