Une embarcation de migrants africains vers l’Europe | Archives :Reuters

Disons-le tout de suite, il y a un lien intrinsèque entre le désespoir qui conduit les jeunes ouest africains à prendre le chemin de l’Europe via la Libye et la crise migratoire que la France veut régler en durcissant les règles en matière de la future loi asile et immigration. Le projet de loi veut faire le tri entre les migrants qui sont « régularisables », c’est-à-dire ceux qui relèvent du droit d’asile et les migrants « expulsables », c’est-à-dire ceux qu’on juge inutiles, indignes de rester en France, car ne correspondant pas aux critères fixés par la loi. Il y a là une volonté du gouvernement du président Macron d’endiguer au maximum les demandes d’asile et d’augmenter le nombre d’expulsions d’étrangers « indésirables » sur le sol français. Les associations qui accompagnent les migrants, les demandeurs d’asile et tous ceux qui fuient leur pays pour des tas de raisons sont scandalisées et effrayées par ce qui se prépare en France en matière de lutte contre l’immigration. Ces associations font un travail remarquable à l’instar de la CIMADE ou de l’Association des Avocats pour la défense des droits des étrangers (ADDE) et de la Croix Rouge.

La vision que la France a du migrant ou de l’étranger est liée à un sentiment de peur, de menace, sentiment qui voudrait croire à une invasion du pays par une horde de sauvages et de barbares qui feraient dissoudre la nation tout entière. C’est ce sentiment-là qui fait que la politique des gouvernements successifs de la France, depuis l’époque de Pasqua, en 1986, qui imposait les visas aux Africains francophones, jusqu’à Emmanuel Macron aujourd’hui, n’est rien d’autre qu’une infructueuse et sempiternelle continuité. On a fini, à droite comme à gauche à intérioriser l’idée qu’une politique d’accueil plus humaine ou plus respectueuse des droits humains des immigrés favoriserait le Front national. Le mépris des droits du migrant et le renoncement aux valeurs des droits de l’homme, qui ont cimenté la République, ont-ils empêché Marine Le Pen d’arriver au second tour des dernières élections présidentielles ? Non !

Avec peut-être une dose de schizophrénie chez l’actuel locataire de l’Elysée ou tout au moins avec un double discours, on chante l’humanisme de la France, alors que dans le même temps on n’est jamais allé aussi loin dans le déni de l’humanité des migrants, nos semblables. Sinon, comment comprendre que le Macron en campagne célébrant la chancelière allemande, Madame Angela Merkel et la société allemande d’avoir « été à la hauteur de nos valeurs communes » en accueillant en 2015 près d’un million de réfugiés syriens, retourne aujourd’hui sa veste en soutenant le projet que son gouvernement s’apprête à voter ? Il semble en effet loin le temps où E. Macron avait un discours « beaucoup plus bienveillant à l’égard des migrants », lui qui déclarait que « l’honneur de la France » était « d’accueillir les réfugiés ».

Face à ce qui se passe déjà et ce qui se prépare dans les jours à venir, nous avons le devoir moral et éthique de nous indigner et de nous élever vigoureusement contre le déni d’humanité que l’on inflige aux migrants. Ce qui est encourageant, c’est que de partout commencent à s’élever des voix de personnalités incontestables et de divers horizons qui crient ou écrivent leur indignation. On citera, par exemple, le prix Nobel J.M.G. Le Clézio qui dénonce « un déni d’humanité insupportable », ou Patrick Weil, historien, politologue et spécialiste de l’immigration qui s’inquiète et alerte l’opinion sur le fait que le gouvernement de M. Macron s’apprêterait à piétiner « un principe qui nous vient de nos traditions chrétiennes » en matière d’accueil inconditionnel des personnes : l’enfant à l’école, le malade à l’hôpital et un toit pour celui qui a besoin de logement d’urgence, ou l’invitation du professeur des universités, Jean-Jacques Eledjam, président de la Croix Rouge française à nous frayer une nouvelle voie, « celle de l’action déterminée, innovante et efficace, dans le respect des personnes et de l’état de droit. » C’est rassurant.

Cependant, force est de constater que le débat autour de l’accueil des immigrés en France navigue entre deux visions qui ont toujours orienté la politique de l’immigration de la France : une vision accueillante et bienveillante soucieuse des droits des migrants et celle hostile et suspicieuse à l’égard de ceux qui n’entreraient pas dans le cadre de l’asile et que l’on nomme des « migrants économiques ». Cela a quelque chose de choquant, d’immoral, car cette vision nous dit qu’il y a deux catégories de migrants : les bons et les mauvais. Cela est insupportable ! Cela est indigne !

Pourquoi c’est immoral ? C’est ici le lieu de marteler ceci. Tous ceux qui fuient leur pays, qu’ils soient menacés en tant qu’opposant politique à un régime tyrannique ou qu’ils soient désespérés par une politique de prédation, de pillage, de mauvaise gouvernance avec la bénédiction de Paris, sont tous les deux victimes du même système. C’est exactement ce qui se passe dans nombre de pays francophones d’Afrique. Des dictateurs au pouvoir depuis des décennies : Biya au Cameroun, Nguesso au Congo ou des pays soumis à la férule d’une seule famille, avec un pouvoir dynastique, comme au Togo, au Gabon, depuis cinquante ans. Est-il encore nécessaire d’évoquer la responsabilité de la France dans le soutien, la pérennité et le désastre de ces régimes despotiques ?

Ou bien encore, lorsque le franc CFA asphyxie et appauvrie les populations, quel avenir peut-on construire pour la jeunesse dans ces pays qui ont cette monnaie d’un autre âge en partage ? Quelles retombées économiques peut-on attendre des gigantesques profits que font les multinationales prédatrices et qui sont rapatriés en métropole ou dans des paradis fiscaux grâce aux mécanismes de conversion qu’offre le franc CFA pour ces groupes ? Quel chef d’état africain a levé son petit doigt face au drame des migrants en Libye ? Certes, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso ont rapatrié quelques citoyens. Et après ? Il est sidérant de constater le silence des présidents illégitimes des pays africains face au drame des migrants en Libye. Que peuvent dire ces présidents qui sont incapables d’offrir des perspectives d’avenir à leur jeunesse ? N’est-ce pas leur gouvernance et leur incompétence qui ont conduit leurs populations sur le chemin de l’errance ?

Fort de ce qui précède, je souscris entièrement à ce que dit Le Clézio, lorsqu’il écrit : « La pauvreté et la faim sont des états de guerre. Ceux qui les fuient ne sont pas des réfugiés, ni des demandeurs d’asile. Ils sont des fugitifs. » Et j’affirme que la pression migratoire qui s’exerce sur la France et sur l’Europe en ce moment ne tarira pas. Et ce n’est pas en faisant de la coercition à l’encontre des migrants une politique que l’on règlera ce problème. Ce n’est pas une crise migratoire qui fleurit devant nous, mais plutôt une crise de la fraternité, de la solidarité et de l’humanisme. Une crise de la sécheresse du coeur qui ferme les yeux devant le drame de ceux qui tentent d’échapper à la dure condition du vide de chez eux. C’est une crise de l’échec de la politique de développement conçue par des organismes tels que la Banque mondiale, le FMI et les pays occidentaux. Cette politique a ruiné nos pays, enrichit les chefs d’état illégitimes et leur clan et créé la désespérance. C’est une crise de l’injustice de ce monde où quelques pays dits puissants imposent leurs lois et règles au reste du monde. C’est enfin une crise de la duplicité du discours politique, une crise de la vérité, une crise de renoncement à des valeurs qui fondent la dignité de l’être humain quelle que soit son origine.

L’Europe ou la France en pensant seulement à ses intérêts défendus la plupart du temps par des présidents africains illégitimes et inconscients ne contribue pas à permettre les conditions réelles d’un développement des pays francophones, par exemple. De la même façon, ce n’est pas en externalisant la gestion des frontières de l’Europe à la Libye que l’on va régler le problème de la migration. Il est urgent que Macron et ses collègues européens et les autres puissants de ce monde changent les lois économiques qui gouvernent le monde des affaires. Tant que tout cela sera arbitré par les lois iniques de l’économie actuelle, les pauvres – qui en sont exclus – prendront le chemin qui mène aux pays où l’on pense trouver son bonheur. C’est humain. Et depuis que le monde est monde, l’être humain a toujours cherché à faire son nid là où il pense que l’herbe est plus verte.

Ambroise Teko