
Pendant presque deux décennies, Emmanuelle Sodji a représenté au Togo et au Bénin l’image des médias internationaux, particulièrement ceux de la France, TV5 et France 24. Trois pays dont elle est citoyenne. Passionnée par son métier dont la déontologie lui est chevillée au corps, son inflexibilité à rester dans les clous n’est pas de nature à lui attirer la sympathie des puissants.
Je me souviens, elle était un point minuscule au milieu des centaines de milliers de manifestants en 2017, lorsque nous protestions contre le pouvoir de Faure Gnassingbé. Un point devenu la cible pour pouvoir. Pendant de longues semaines, elle a porté à l’international les images de ces événements, révélant au monde le profil répressif du régime. Un épisode qui lui a valu une animosité agressive des autorités togolaises, au point de devoir quitter précipitamment Lomé où elle habitait pour se replier au Bénin. Je l’apercevais dans la foule, et surpris de constater qu’elle était protégée par deux colosses. Les menaces avaient donc déjà commencé.
Sa connaissance du terrain, ses équipes sur place et ses réseaux tissés au sein du pouvoir deux décennies durant, permettent à Emmanuelle Sodji de poursuivre son activité au-delà de la frontière. Comme ce reportage mettant en lumière les conditions précaires dans lesquelles le femmes accouchent dans le plus grand hôpital du Togo. Un autre épisode qui a suscité la colère des autorités togolaises et une protestation formelle auprès de la chaîne.
Quand un régime autoritaire commence à menacer une journaliste, c’est que la séduction, la corruption et la manipulation n’ont pas fonctionné. Et quand les menaces ne donnent pas de meilleurs résultats, alors il active d’autres leviers.
A ce jeu, le pouvoir togolais a plusieurs cordes à son arc, politique, diplomatique, et aussi la déstabilisation par l’activation des petites mains et des Trolls sur les réseaux sociaux. L’enjeu est central pour le régime qui joue son image à l’international. Pour une dictature, c’est presque vital. Lomé n’hésite donc pas à faire pression sur la chaîne, avec des conditions pour le rétablissement du signal suspendu pour trois mois et toujours pas rétabli une année plus tard. Les autorités togolaises préfèrent une correspondant malléable. Et l’étrange arrestation juin juillet 2026 puis la libération plusieurs semaines plus tard de deux journalistes français en reportage au Togo, parait comme du chantage diplomatique.
Dans la foulée, Emmanuelle Sodji perd successivement ses contrats avec France 24 au Togo en juin 2026, puis au Bénin, trois mois plus tard.
Le pouvoir de Faure Gnassingbé célèbrera probablement ce qu’il considère comme une victoire d’étape. France 24 retrouvera sans doute bientôt son signal au Togo avec un autre correspondant, au prix d’une perte d’indépendance et d’une crédibilité érodée au sein de la jeunesse.
Certes, la correspondante incontrôlable n’est plus dans l’équation. Mais cela n’enlèvera pas l’arrêt de la Cour de Justice de la CEDEAO qui pend au nez du régime togolais dont les Togolais veulent se débarrasser.
On a voulu lui couper les ailes, elle est désormais libre de voler plus haut. Emmanuelle Sodji voguera certainement vers d’autres horizons, avec sa passion pour son métier, sa foi en l’Afrique et sa probité morale qui forge sa crédibilité.
Emmanuelle Sodji porte sa carapace professionnelle, rugueuse et abrasive, pour mieux protéger son empathie pour les plus fragiles qu’elle rencontre sur le parcours de son métier. Pour ce que je connais d’elle, cette éviction la rendra encore plus utile et plus au service des Togolais et des Béninois. Elle le porte en elle.
Pour tous ceux qui se frottent les mains d’avoir eu sa tête, c’est la fin du théâtre.
Rideau !
Nathaniel Olympio























