Archives : Extrait d’une caricature de Donisen Donald / Liberté

Les régimes autoritaires se définissent par une obsession centrale : conserver le pouvoir à tout prix. Lorsqu’ils s’effritent et se retrouvent acculés, incapables de répondre aux aspirations sociales et politiques de leur peuple, ils abandonnent toute prétention à la rationalité pour gouverner par la peur, la diversion et la confusion. Dans cette logique, la manipulation du récit devient un instrument politique majeur. La vérité n’a plus d’importance ; ce qui compte, c’est de saturer l’espace public d’informations contradictoires pour désorienter le peuple et légitimer l’arbitraire. Comme le rappelait Hannah Arendt, « le sujet idéal du régime totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre le vrai et le faux n’existe plus » (Les origines du totalitarisme, 1951).

Le Togo, sous Faure Gnassingbé, illustre de manière exemplaire ce mécanisme. Après près de soixante ans de domination familiale, la contestation populaire s’est intensifiée. Depuis avril 2024, le pays a basculé dans une nouvelle phase autoritaire marquée par un changement unilatéral de la constitution sans consultation ni approbation du peuple, le retrait du suffrage présidentiel et l’imposition d’un régime parlementaire. Deux semaines à peine après cette rupture illégale, des élections législatives précipitées furent organisées, et le 6 mai 2025, Faure Gnassingbé s’autoproclama «président d’un conseil des ministres » créé de toutes pièces. Ces manœuvres, dépourvues de légitimité, ont provoqué une vague de rejet massif et alimenté des protestations continues dans le pays comme au sein de la diaspora.

C’est dans ce contexte que le régime déploie une stratégie de confusion et de distraction. Faure Gnassingbé accuse tour à tour la France d’être à l’origine des mobilisations populaires, évoque la main de supposés Togolais « pro-russes » accusés de menacer les intérêts français, ou encore pointe les pays voisins étant instigateurs d’un coup d’état fictif. Ces contradictions ne sont pas accidentelles : elles visent à semer le doute, brouiller les repères et multiplier les suspects, afin de justifier une répression indistincte et détourner le regard du peuple de l’objectif principal, à savoir la fin de son règne.

Or, il est essentiel de comprendre que ces stratégies ne sont pas nouvelles. Elles s’inscrivent dans une continuité historique héritée de son père, Gnassingbé Eyadéma, qui dès les années 1970 et 1980 utilisait les mêmes méthodes pour neutraliser l’opposition. Les accusations de complot étranger, les procès-spectacles, l’instrumentalisation des divisions ethniques entre « Togolais du Nord » et « Togolais du Sud », la création de milices privées ( HACAM), l’imposition de couvre-feux arbitraires constituaient déjà l’arsenal de son pouvoir. Faure Gnassingbé ne fait que recycler et adapter ces pratiques à l’ère numérique, en y ajoutant des techniques modernes de désinformation, de surveillance digitale et de manipulation par bots sur les réseaux sociaux.

La diversion, loin d’être un dommage collatéral, constitue un pilier stratégique de ce régime sexagénaire. En multipliant les récits contradictoires, le régime impose aux citoyens des polémiques incessantes et détourne l’attention des injustices structurelles. À cette confusion narrative s’ajoute la création de crises artificielles. Incapable de résoudre les crises réelles, le pouvoir les remplace par des crises inventées : diffusion d’informations manipulées par les médias de propagande, annonces d’opérations sécuritaires sans fondement, ou encore constitution de milices comme le groupe « Sentinelle ».

La peur est l’arme la plus systématiquement redoutable. Faure Gnassingbé invoque la menace djihadiste au Nord du pays pour justifier la militarisation et restreindre les libertés. Cette menace, bien qu’existante, est instrumentalisée pour légitimer un régime qui n’offre aucune solution politique durable. Comme l’avait observé Frantz Fanon, « la colonisation ne se maintient qu’avec la violence et ne peut se concevoir sans la peur » (Les Damnés de la terre, 1961). Ce diagnostic vaut aussi pour les dictatures postcoloniales, qui reprennent les outils de domination du colonisateur pour prolonger l’oppression de leur peuple.

La fragmentation sociale est également une arme. Le pouvoir attise régulièrement la rivalité entre les régions, en présentant les Togolais du Nord comme une base de soutien et en insinuant que les Togolais du Sud chercheraient à les marginaliser, ou inversement. Cette stratégie du « diviser pour régner », que Fanon et Cabral ont dénoncée comme héritée du colonialisme, vise à empêcher l’unité nationale qui pourrait renverser la dictature. Amílcar Cabral rappelait avec force : « dire la vérité est déjà une arme révolutionnaire » (Armes de la critique, critique des armes, 1966). Le mensonge systématique de la dictature est donc une tentative d’ôter au peuple cette arme de la vérité.

On peut prévoir que, face à la persistance de la contestation, le régime cherchera à pousser plus loin encore cette logique de manipulation et de coercition. De nouveaux procédés de criminalisation de l’opposition, de restrictions arbitraires des libertés publiques et d’intensification de la propagande numérique viendront probablement s’ajouter aux stratégies déjà en cours. L’objectif restera le même : étouffer la mobilisation, fragmenter la société et saturer l’espace public de mensonges afin de détourner l’attention du cœur du problème, qui n’est autre que la perpétuation d’un pouvoir illégitime.

Face à cette stratégie, il est essentiel que le peuple togolais ne se laisse pas distraire. L’objectif du régime est de détourner l’attention, pousser à la division, transformer les débats politiques en polémiques secondaires et éloigner la colère citoyenne de la cible réelle, à savoir le système dictatorial lui-même. La vigilance consiste donc à rester concentré sur l’essentiel, à refuser les querelles inutiles, à ignorer les attaques personnelles ou les provocations orchestrées, et à maintenir l’unité autour d’un objectif commun : en finir avec ce régime.

Depuis plus de soixante ans, le Togo est prisonnier d’un système néocolonial fondé sur la confiscation du pouvoir par une dynastie et sur la perpétuation des méthodes de domination coloniale. Ce système a déraciné la dignité nationale, étouffé la volonté du peuple togolais de s’auto-determiner, et condamné des générations à la misère et à la peur. Il est temps de rompre définitivement avec cette logique. En restant soudé, concentré et résolu à exposer la vérité et à exiger le respect de sa souveraineté, le peuple Togolais finira par déraciner ce régime et ouvrir la voie à une véritable libération. Car si, comme l’a montré Arendt, les dictatures prospèrent dans le brouillard, la vérité, elle, éclaire et rend possible l’émancipation.

Restons Concentrés!

#FaureMustGo #FreeTogo

Farida Bemba Nabourema
Citoyenne Africaine Désabusée

Farida Bemba Nabourema
Farida Bemba Nabourema | Photo: FB