Farida Bemba Nabourema | Photo: F.B.N. / FB
Farida Bemba Nabourema | Photo: F.B.N. / FB

Depuis quelque temps, je remarque une habitude chez certains de mes compatriotes togolais qui me met profondément mal à l’aise. Lorsque des militantes et des militants, particulièrement des femmes, expriment leur fatigue, leur découragement, leur ras-le-bol, lorsqu’ils disent qu’ils n’en peuvent plus, qu’ils veulent se retirer, reprendre leur vie ou simplement respirer, mon nom revient parfois comme une sorte d’injonction : « Prenez l’exemple de Farida Nabourema. Elle, elle n’a pas abandonné. »

Je ne me suis jamais vraiment prononcée là-dessus, mais puisque je reviens sur les réseaux sociaux après une période d’absence, je voudrais corriger cette histoire avant qu’elle ne devienne une légende commode dont on se servirait pour culpabiliser les autres. Dire que Farida Nabourema n’a jamais abandonné est loin de la vérité. Farida Nabourema est un être humain. Elle a abandonné plusieurs fois. Elle s’est retirée, elle s’est tue, elle s’est épuisée, elle a douté, elle a connu ces moments où le corps continue d’avancer alors que quelque chose, à l’intérieur, ne veut plus marcher. Et puis elle est revenue. Plusieurs fois aussi. Il faut peut-être commencer par là : arrêter de raconter la résistance comme si elle était une ligne droite tracée par des êtres extraordinaires qui auraient reçu à la naissance une quantité infinie de courage. Nous ne sommes pas infinis. Nous sommes des êtres humains enfermés dans les limites du temps, du corps, de l’esprit et de la matière. Et aucune cause, aussi juste soit-elle, ne suspend cette condition humaine.

Je n’ai donc jamais considéré le retrait comme une faute morale. Je crois même que notre obsession avec « ceux qui ont abandonné » nous empêche parfois de regarder quelque chose de beaucoup plus grave : ceux qui ont trahi. Il existe une différence immense entre déposer un fardeau parce que les épaules ne peuvent plus le porter et retourner ce même fardeau contre ceux avec qui on le portait hier. On peut quitter un combat sans vendre ses camarades, sans rejoindre l’oppresseur, sans devenir l’instrument de ce que l’on dénonçait. On peut dire « je n’en peux plus » sans renier ce pour quoi l’on s’est battu. On peut choisir sa famille, sa santé, son travail, son silence, son jardin, ses enfants, sa paix, sans devenir l’ennemi de la liberté. Nous devrions apprendre à distinguer l’épuisement de la capitulation morale, car une société qui exige de ses résistants qu’ils se détruisent pour prouver leur loyauté finit par reproduire, à sa manière, une partie de la violence qu’elle prétend combattre.

Il y a quelques années, dans une capitale occidentale, j’ai eu une longue conversation avec un compatriote togolais qui m’expliquait que nous n’en serions pas là si certains responsables de l’opposition avaient été plus courageux, plus forts, plus déterminés. Je lui ai demandé s’il avait déjà essayé, ne serait-ce qu’un instant, de se mettre à leur place. Nous sommes prompts à mesurer le courage des autres depuis le confort de nos propres vies. Mais savons-nous réellement ce que signifie être à la tête d’un mouvement politique face à une dictature violente ? Les insultes, les menaces, la surveillance, les campagnes de diffamation, la prison, l’exil, les pressions sur la famille sont déjà considérables. Mais il existe une autre violence, beaucoup plus silencieuse, dont nous parlons rarement : celle de vivre avec les conséquences humaines de décisions politiques prises dans des circonstances où aucune décision n’est innocente. Vous lancez un mot d’ordre. Des milliers de personnes descendent dans la rue. La répression tombe: quelqu’un est arrêté, quelqu’un disparaît. Un jeune homme reçoit une balle. Une mère attend toute la nuit un enfant qui ne rentrera plus jamais. Vous savez que vous n’avez pas appuyé sur la gâchette. Vous savez où se trouve la responsabilité politique, juridique et morale. Mais le savoir ne suffit pas toujours à empêcher la culpabilité de venir s’asseoir au bord de votre lit lorsque la nuit tombe. Et le lendemain matin, pendant que des familles enterrent leurs morts, on attend encore de vous une stratégie, un discours, une direction, du courage. Comme si le militantisme vous avait retiré le droit de trembler.

Nous savons aujourd’hui parler du stress post-traumatique chez les soldats, chez les survivants de guerres, chez les personnes ayant traversé des catastrophes. Pourtant, nous parlons encore très peu des traumatismes produits par des années de résistance politique sous des régimes autoritaires. Une dictature ne réprime pas seulement les corps qu’elle emprisonne et les voix qu’elle réduit au silence. Elle s’installe parfois dans la vie intérieure de ceux qui lui résistent. Elle entre dans les familles, déforme les amitiés, bouleverse les carrières, impose l’exil, transforme certains appels téléphoniques en sources d’angoisse, fait de la confiance un exercice difficile et oblige des êtres humains à vivre pendant des années dans un état d’alerte qu’aucun organisme n’est fait pour supporter éternellement. Certaines blessures sont visibles. D’autres deviennent une manière de dormir, de se méfier, de regarder derrière soi, de prévoir le pire avant même qu’il ne se produise. Et parce que certains continuent malgré cela à écrire, à parler, à organiser, à apparaître dans les médias ou sur les scènes internationales, nous imaginons qu’ils vont bien. Nous confondons leur capacité à fonctionner avec l’absence de souffrance. Nous voyons la voix qui parle et nous oublions le corps qui la porte.

C’est précisément pour cette raison que je refuse que mon parcours devienne un fouet moral avec lequel on frappe ceux qui sont fatigués. Ne dites pas à quelqu’un : « Farida a tenu, alors toi aussi tu dois tenir. » Parce que vous ne savez pas ce que tenir a coûté. Vous ne savez pas quelles parties d’une personne ont dû être sacrifiées pour que la partie visible continue à avancer. Vous ne savez pas quelles blessures elle a apprises à dissimuler, quelles peurs elle a apprivoisées, quelles choses elle ne pourra peut-être jamais réparer. Il serait profondément injuste que les blessures de ceux qui ont tenu deviennent la mesure du courage exigé de ceux qui arrivent après eux. La souffrance n’est pas un diplôme révolutionnaire. La destruction de soi n’est pas une preuve supérieure d’amour pour son pays. Une cause qui exige éternellement les mêmes corps finit par les traiter comme une ressource naturelle : quelque chose que l’on extrait jusqu’à épuisement, puis que l’on abandonne lorsque le gisement ne produit plus.

Alors laissez les gens partir lorsqu’ils n’en peuvent plus. Laissez-les se reposer. Laissez-les disparaître de la scène publique sans leur demander un communiqué expliquant leur fatigue. Laissez-les reconstruire une vie que le combat a parfois mise entre parenthèses pendant des années. Laissez-les aimer, élever leurs enfants, reprendre leurs études, ouvrir une entreprise, écrire un livre, cultiver une terre, voyager, rire, dormir huit heures sans culpabilité et découvrir qui ils sont lorsqu’ils ne sont plus définis exclusivement par la résistance.

Quelqu’un qui a consacré une semaine sincère à défendre la liberté de son pays a déjà fait davantage que beaucoup de ceux qui ont choisi de regarder ailleurs. Celui qui a donné un an a donné quelque chose. Celle qui en a donné cinq a donné quelque chose. Celui qui en a donné vingt n’a pas, au terme de ces vingt années, contracté une dette supplémentaire envers la nation. Nous avons pourtant développé cette étrange conception du sacrifice selon laquelle plus une personne donne, plus elle nous devrait encore. Ce devrait être l’inverse. Plus quelqu’un a porté longtemps, plus nous devrions être capables de lui dire : « Pose cela. Nous allons porter maintenant. »

Dans plusieurs sociétés, les militaires continuent d’être honorés longtemps après avoir quitté l’armée parce que leur service passé conserve une valeur en lui-même. Personne ne considère qu’un ancien soldat doit retourner éternellement au front pour démontrer que son engagement était sincère. Pourquoi avons-nous tant de mal à accorder cette même dignité aux personnes qui ont consacré une partie de leur existence aux combats civiques et politiques ? Pourquoi celui qui quitte une profession après vingt ans a-t-il droit à une retraite, alors que celui qui quitte une lutte après vingt ans doit parfois répondre à l’accusation d’avoir abandonné ? Il existe pourtant mille manières de servir une cause, et aucune société saine ne devrait construire son avenir sur l’épuisement permanent d’une poignée d’individus. Un mouvement incapable de permettre à ses militants de partir est un mouvement qui n’a pas appris à se renouveler. Une lutte qui dépend éternellement des mêmes voix, des mêmes visages et des mêmes sacrifices finit par transformer des êtres humains en institutions, puis par leur reprocher un jour d’avoir eu l’audace de redevenir humains.

Et peut-être devons-nous apprendre quelque chose de plus difficile encore : partir peut parfois être une contribution au combat. Se retirer, c’est aussi créer un espace que d’autres devront occuper. C’est rappeler à une société qu’aucune libération ne devrait dépendre d’un sauveur, d’une héroïne ou d’une poignée de personnes condamnées à porter la croix jusqu’à la mort. La liberté véritable exige la circulation du courage. Certains ouvrent le chemin, d’autres l’élargissent, d’autres encore le poursuivent lorsque les premiers n’ont plus de souffle.

Alors, s’il vous plaît, ne m’utilisez jamais pour culpabiliser quelqu’un qui vous dit qu’il est fatigué. Ne faites pas de ma résistance une prison pour d’autres résistants. Si mon parcours doit servir d’exemple, qu’il serve plutôt à rappeler ceci : on peut s’arrêter sans trahir. On peut tomber sans avoir échoué. On peut quitter le devant de la scène sans quitter ses convictions. On peut aimer profondément son pays sans lui sacrifier jusqu’au dernier morceau de soi-même. Et l’on peut même abandonner aujourd’hui et revenir demain, parce que la résistance n’est pas une promesse d’invincibilité. Elle est une longue négociation entre ce que l’histoire exige de nous et ce que notre humanité est encore capable de donner.

Il y a un temps pour avancer, un temps pour transmettre, un temps pour revenir, et parfois un temps pour simplement poser les armes intérieures et reprendre son souffle.

Le retrait et le repos font aussi partie du combat.

Farida Bemba Nabourema
Citoyenne Africaine Désabusée! Voir moins