Illustration: Générée par AI?. Source: DR / FBN

Ayons le courage de le dire: l’Afrique ne se prend pas au sérieux. Du moins, pas assez. Et tant que ce constat offusque plus qu’il n’éveille, nous continuerons à confondre agitation et vision, survie et souveraineté. Le monde bascule dans un nouvel ordre géopolitique, plus brutal, où la force ne s’exprime plus seulement par les armées et les traités, mais par la maîtrise des infrastructures invisibles qui font tourner la planète.

Les secousses récentes qui ont agité l’Amérique latine notamment le Vénézuela avec l’attaque odieuse des États-Unis et a inquiété bien des esprits ne sont, au fond, qu’un symptôme parmi d’autres d’un phénomène plus ample, et surtout plus déterminant pour notre continent. Car pendant que l’opinion publique s’attarde sur les épisodes spectaculaires, une redistribution silencieuse des puissances s’opère, avec ses lignes de fracture, ses zones d’influence, et ses annexions sans proclamation.

Nous sommes en 2026, à l’aube d’un siècle dominé par l’intelligence artificielle, la Blockchain, les technologies quantiques, les infrastructures de calcul. Et pourtant, sur ce continent, nous continuons à célébrer, avec une solennité presque pathétique, l’ouverture d’usines de transformation d’huile de palme, d’unités de mise en conserve de tomates, ou de chaînes de transformation de coton. Des réalisations qui auraient été honorables il y a un siècle. Mais que nous présentons aujourd’hui comme des preuves de « souveraineté économique ».

Pendant que le monde investit des milliers de milliards dans les technologies qui structureront la puissance du prochain siècle, nous applaudissons des projets qui nous maintiennent dans une économie de subsistance modernisée, une version repeinte de la dépendance.

L’Afrique imite pendant que les autres inventent

Il faut avoir l’honnêteté de le reconnaître : l’Afrique est aujourd’hui dans une posture d’imitation. Et nous la célébrons. Quelqu’un ouvre une usine d’assemblage de voitures sur le continent, et nous applaudissons comme si nous venions de réinventer l’industrie automobile. Comme si assembler ce que d’autres ont conçu, breveté, standardisé et financé ailleurs constituait une victoire stratégique.

Oui, imiter est une étape. Toutes les économies émergentes l’ont fait. Mais elles ne s’y sont pas arrêtées. Elles ont utilisé l’imitation comme un tremplin vers l’invention. Elles ont investi massivement dans la recherche, dans les laboratoires, dans les universités, dans les technologies qui n’existaient pas encore. Pendant que nous célébrons des chaînes d’assemblage, d’autres construisent les moteurs du futur.

Nos états ne financent pas l’invention. Ils ne financent pas la prise de risque scientifique. Ils n’investissent pas sérieusement dans les technologies de rupture. Intelligence artificielle, blockchain, internet des objets, technologies quantiques. Nous les adoptons quand elles arrivent, nous les consommons quand elles sont mûres, mais nous ne les développons pas quand elles sont encore incertaines. Or c’est précisément là que se crée la puissance.

Les grandes puissances ne commencent jamais par l’adoption. Elles commencent par l’anticipation. Elles investissent dans des technologies qui ne sont pas encore rentables, pas encore comprises, parfois même pas encore utilisables. Elles vivent un siècle en avance, parce qu’elles savent que le futur se construit longtemps avant d’être visible. Pendant ce temps, nous passons notre énergie à rattraper ce qui est déjà dépassé ailleurs, persuadés que le retard se comble par l’effort, alors qu’il se comble par la vision.

Pire encore, nous réduisons la souveraineté au droit de choisir à qui nous vendons nos minerais. Comme si décider du client suffisait à décider du destin. Comme si être souverain consistait à négocier des contrats d’extraction, plutôt qu’à bâtir des capacités scientifiques, industrielles et technologiques capables de transformer la matière en intelligence, l’intelligence en systèmes, et les systèmes en pouvoir.

Soyons honnêtes. Nous sommes en retard. Gravement en retard. Et le plus inquiétant n’est pas ce retard lui-même, mais le fait que nous ne semblions pas le mesurer à sa juste gravité.

On ne rattrape jamais quelqu’un qui court vers l’avenir tout en marchant fièrement vers le passé. On ne concurrence pas une puissance qui invente en se contentant d’imiter. Et surtout, on ne construit pas une souveraineté technologique en important des technologies finies, sans maîtriser ni leur conception, ni leur évolution, ni leur devenir.

Nous sommes aujourd’hui plus vulnérables que nous ne l’étions avant la colonisation. C’est une affirmation qui choque, mais qui mérite d’être regardée sans émotion. Avant la colonisation, nos sociétés vivaient essentiellement de ce qu’elles produisaient. Elles mangeaient ce qu’elles cultivaient. Elles se soignaient avec des savoirs locaux. Si la production était insuffisante, la pénurie était locale, mais elle n’était pas provoquée par la coupure d’un système externe. Nos existences n’étaient pas suspendues à des infrastructures que nous ne maîtrisions pas.

Aujourd’hui, c’est l’inverse. Nous avons construit nos vies autour de technologies modernes que nous ne contrôlons absolument pas. Nous dépendons de systèmes de paiement étrangers pour faire circuler l’argent. Nous dépendons de chaînes pharmaceutiques extérieures pour soigner nos populations. Nous dépendons de satellites que nous ne possédons pas pour communiquer, nous déplacer, prévoir le climat, organiser nos secours. Nous dépendons de centres de données situés ailleurs pour stocker nos informations. Nous dépendons de technologies que nous ne fabriquons pas, mais sans lesquelles notre quotidien s’effondre.

C’est cela, le véritable danger. Il ne s’agit pas d’une invasion militaire classique. Il s’agit d’une asphyxie possible, méthodique, silencieuse. On peut nous couper financièrement. On peut nous couper médicalement. On peut nous couper scientifiquement. On peut nous couper technologiquement. Et tout notre édifice social, économique et politique s’écroule, non pas parce que nous serions faibles par nature, mais parce que nous avons bâti une modernité de dépendance.

Soyons lucides. Une usine de savon, de t-shirts ou de tomates ne protège pas un peuple en cette ère. La souveraineté, au XXIe siècle, ne se mesure pas à ce que l’on extrait ou transforme marginalement, mais à ce que l’on contrôle dans les systèmes vitaux: finance, santé, énergie, données, communication, science.

Nous avons pourtant tous les numéros entre les mains. Des minerais critiques indispensables à l’économie mondiale. Une population jeune, des talents et une diaspora. Nous avons un potentiel scientifique immense. Ce qui nous manque n’est pas la matière première, mais la lucidité stratégique. Nous n’avons pas encore accepté que le monde dans lequel nous entrons est impitoyable, et que ceux qui n’investissent pas massivement dans la maîtrise technologique seront traités comme des territoires disponibles.

Le cas du Venezuela n’est pas un simple avertissement mais un miroir. Il nous montre ce qui arrive à ceux qui pensent que la souveraineté peut rester un mot, un slogan. Dans le monde qui revient, on ne respecte que la capacité à résister, et cette capacité se construit dans la science, la technologie, l’industrie et le contrôle des infrastructures critiques.

La chance que nous avons est que la nature nous a béni. Nous disposons de minerais qui sont le socle matériel de la puissance contemporaine, l’équivalent des routes maritimes d’hier, du charbon de l’industrialisation et du pétrole des décennies récentes. Cobalt, lithium, cuivre, uranium, manganèse, nickel, terres rares, platinoïdes: sans eux, pas de batteries à grande échelle, pas de véhicules électriques, pas de réseaux énergétiques modernisés, pas de serveurs, pas de capteurs, pas de drones, pas d’armements intelligents, pas de centres de calcul pour entraîner les modèles d’intelligence artificielle, pas d’infrastructures robustes pour les télécommunications etc.

Or l’Afrique concentre des réserves majeures de ces ressources. Cette réalité, déjà connue des grandes puissances et des multinationales, devient chaque jour plus stratégique, et donc plus dangereuse, car lorsque les besoins vitaux d’un système mondial se resserrent autour de quelques intrants, l’histoire enseigne que la tentation de la prédation s’intensifie. Personne ne vient demander la permission quand l’enjeu est la suprématie technologique et lorsque les impératifs industriels, militaires, et financiers se présentent comme une urgence nationale.

Dans ces circonstances, les premiers à être dépossédés, marginalisés, voire sacrifiés, sont les citoyens du territoire convoité, ceux qui vivent sur la terre riche sans bénéficier de la richesse, ceux qui supportent les nuisances sans récolter les dividendes, ceux qui deviennent étrangers chez eux parce qu’ils n’ont pas construit les leviers de souveraineté qui transforment une ressource brute en puissance durable.

Le véritable danger n’est pas que l’Afrique soit « riche » en minerais, mais qu’elle demeure pauvre en capacités, pauvre en industrie, pauvre en science, pauvre en technologie, pauvre en maîtrise des chaînes de valeur: pauvre en vision stratégique. Car une ressource sans transformation n’est pas une puissance mais une vulnérabilité. Et si notre horizon se limite à « tirer profit » de nos minerais en les exportant, nous rejouons le même scénario, avec de nouveaux acteurs et de nouveaux mots, mais avec la même issue: l’extraction d’un côté, la fabrication de l’autre, l’innovation ailleurs, les profits rapatriés, et, ici, des promesses d’emplois qui se réduisent trop souvent à des salaires de survie.

L’Afrique doit sortir de cette logique étroite et nos dirigeants doivent comprendre que la question n’est pas de négocier de meilleurs contrats d’exportation, mais de bâtir, sur le continent, les outils industriels et scientifiques qui permettront de transformer ces minerais en composants, ces composants en produits, ces produits en infrastructures, et ces infrastructures en autonomie. Autrement dit, la seule réponse digne et efficace à la convoitise du monde n’est pas de mieux vendre notre sous sol, mais d’utiliser notre sous sol pour construire notre intelligence, notre industrie et notre souveraineté.

Le futur sera impitoyable avec les sociétés qui auront confondu l’époque des discours avec l’époque des décisions. L’urgence est là, devant nous, presque tangible. Et l’histoire, elle, ne distribue pas de secondes chances à ceux qui dorment pendant que le monde s’arme, non plus de canons, mais d’algorithmes, d’infrastructures, de brevets, et de control.

Farida Bemba Nabourema
Citoyenne Africaine Désabusée!
https://nabourema.info/blog

Farida Bemba Nabourema, activiste sociale togolaise, panafricaniste et écrivaine qui se bat pour la libération du Togo de la plus ancienne dictature d'Afrique | Photo: https://nabourema.info/
Farida Bemba Nabourema, activiste sociale togolaise, panafricaniste et écrivaine qui se bat pour la libération du Togo de la plus ancienne dictature d’Afrique | Photo: https://nabourema.info/