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Il y a des semaines où l’enchaînement des informations ou leur concomitance vous en bouche un coin. Trois faits sans lien apparent se sont produits cette semaine, du 8 au 12 janvier 2018. Le premier s’est passé en Suisse. En effet, le gouvernement suisse a interdit, le mercredi 10 janvier 2018 la pratique culinaire consistant à plonger les homards vivants dans l’eau bouillante, au motif qu’il s’agit là d’une pratique violente et cruelle. Restaurateurs, cuisiniers et amateurs de mets délicats sont désormais invités à étourdir préalablement les crustacés. Mieux, « les importateurs et les poissonniers devront également améliorer le confort du homard durant le transport et la détention. » Les experts mobilisés à cette occasion pour donner une assise scientifique à la loi de défense et de protection des animaux, en l’occurrence des homards, estiment que ces derniers « ressentent vraisemblablement de la douleur lorsqu’ils sont ébouillantés.» Selon la même ordonnance, il est également interdit de transporter vivants ces crustacés sur de la glace ou dans de l’eau glacée. Chez les Helvètes, les homards sont pris en considération, car « ils disposent d’un système nerveux complexe qui les rend sensibles à la douleur » et à la souffrance.

Le second événement est l’oeuvre du président américain, Donald Trump, à qui l’on prêterait des propos qui, s’ils sont avérés, serait d’une gravité sans précédent. En effet, le jeudi 11 janvier 2018, lors d’une réunion à la Maison Blanche consacrée à l’immigration, le milliardaire devenu président se serait emporté et aurait lâché : « Pourquoi est-ce que toutes ces personnes issues de pays de merde viennent ici ? », faisant ainsi référence à des pays africains, à Haïti et au Salvador. Un projet bipartisan réunissant parlementaires républicains et démocrates, proposant de limiter le regroupement familial et de restreindre l’accès à la loterie pour la carte verte, se transforme dans le bureau du président en une insulte dont la déflagration a des secousses extracontinentales. Si des sénateurs présents à cette réunion ont été déconcertés, d’autres qui n’y étaient pas ont vivement réagi, condamnant des propos « racistes » d’un président « qui ne partage pas les valeurs inscrites dans notre Constitution » ou une attitude « inacceptable de la part du chef de notre nation. »

Le troisième et dernier fait concerne le projet de loi que le gouvernement français du président Macron s’apprête à voter pour durcir les lois de l’asile et de l’immigration. Des associations qui viennent en aide aux migrants et des intellectuels s’insurgent contre la remise en cause d’un principe intangible de la République : l’accueil inconditionnel des migrants. Ces derniers fuient des pays dévastés par la guerre ou minés par la désespérance, le vide ou un avenir sans avenir. Que leur offre-t-on ? Des agents des préfectures pour aller faire des contrôles dans les centres d’hébergement afin de pouvoir assigner à résidence ou en centre de rétention les migrants qui n’ont pas vocation à rester sur le territoire français. Il s’agit en somme de faciliter les expulsions, de mener la vie dure à ces hommes et femmes jetés sur les routes de l’errance par les violences et l’iniquité de ce monde.

Qu’y a-t-il de commun entre ces trois faits de l’actualité en ce début de l’année 2018 ? Eh bien, la concomitance de ces trois événements illustre à merveille l’état et la conscience du monde moderne dans lequel nous vivons. On y découvre la quintessence de notre déshumanisation, état dans lequel le sort des homards serait plus enviable que celui des migrants aux prises avec la détresse de l’errance. Dans le déploiement du nouveau monde qui se fait sous nos yeux, les pays de l’Occident ont le sentiment d’être envahis par des barbares et se demandent s’ils existeront encore demain dans ce qui fait l’essence de leur identité. Ceux-ci « estiment qu’il n’y a plus de dehors, et qu’il faut, pour se protéger de la menace et du danger, multiplier des enclos. » (A. Mbembe, Politiques de l’inimitié, p. 9).

Ceux-là, les pauvres exploités par un système mondialisé ainsi que leurs gouvernants, pensent que la terre de chez eux ne produit que des ronces et des cactus et que la désespérance et la misère qui sont leur lot les pousseront toujours à aller voir si l’herbe est plus verte de l’autre côté. À partir de là, l’Autre n’est plus le semblable. Se crée ainsi ce que Achille Mbembe appelle la « politique de l’inimitié. » Et c’est cette réalité qui structure désormais les relations de notre présent. Donald Trump dit qu’il ne veut plus de migrants de « pays de merde ». Cette saillie et le phénomène Trump lui-même ne sont que le miroir grossissant de ce que pensent plus d’uns aujourd’hui, non seulement aux États-Unis, mais aussi en Europe. Tout ceci en dit long sur l’état de déliquescence dans lequel nous nous trouvons. L’être humain est de moins en moins sensible à la misère de son prochain. On détourne le regard et notre conscience secrète doucement l’inhibiteur de la compassion, de la solidarité et de l’hospitalité. Résultat, on en vient à criminaliser ceux qui ont encore une once d’humanité qui leur permet de voir dans les migrants leurs semblables et ainsi leur porter assistance et secours. C’est « le délit de solidarité » qui a frappé l’agriculteur Cédric Herrou, condamné en appel à quatre mois de prison avec sursis pour avoir aidé des migrants de l’Italie vers la France, condamnation assortie d’une motivation que les magistrats considèrent comme aggravante, celle d’ « une démarche d’action militante ». Et pourtant, « la solidarité » fait bel et bien partie du programme de l’enseignement civique et moral et considérée comme une « valeur à transmettre à la jeunesse ». Cette jeunesse à qui l’on veut inculquer qu’ « il n’y a pas de conscience morale qui ne s’émeuve, ne s’enthousiasme ou ne s’indigne. » L’affaire Cédric Herrou est donc emblématique de ce renversement spectaculaire des valeurs dans lequel on patauge en même temps qu’il fait émerger une figure de la résistance au renoncement et à la déshumanisation.

Des migrants africains « secourus » par des garde-côtes libyens | Photo: Express

La formule de Trump, « Pourquoi toutes ces personnes issues de pays de merde viennent ici ?» répond en écho à celle de Michel Rocard, ancien Premier Ministre de Mitterrand, déclarant que « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais qu’elle doit en prendre toute sa part. » Cette part, les pouvoirs politiques français ne veulent plus la prendre. Au contraire, ils s’efforcent de tout faire pour faciliter les expulsions des indésirables, ceux qu’on veut éloigner, qu’on ne veut plus voir et qui doivent rester derrière des frontières bien protégées. C’est la raison pour laquelle, ceux qui se battent aux côtés des migrants et des réfugiés resteront comme des combattants d’une humanité aimante.

Ce qui se passe en Suisse à propos des homards ne relève pas d’une excentricité de ce pays riche dont on dit qu’il ne fait pas toujours les choses comme les autres pays, ce qui serait la marque de son statut de pays à part. Non, pas du tout ! Il s’agit d’une vague qui traverse l’Occident repu et qui commanderait que le sort et le statut des animaux soient désormais gravés dans le code législatif. On a vu en France ou en Grande Bretagne des citoyens ou des sujets de sa Majesté s’étrangler au motif que les abattoirs et les cirques infligeaient des traitements cruels à des animaux et qu’il fallait changer cela. On a vu Brigitte Bardot s’émouvoir du sort réservé aux moutons lors de la fête de l’Aïd- El-Kébir, la fête du sacrifice chez les musulmans. Combien de Français, d’Allemands, d’Italiens ou de Suisses mettent des grains ou des dispositifs d’alimentation dans leur jardin pour les oiseaux en hiver ? Il y en a un certain nombre.

Loin de nous l’idée de cautionner la maltraitance animale. Mais lorsqu’une civilisation en arrive à détourner le regard du sort des migrants, des fugitifs, des errants, sujets à toutes sortes de détresses en hiver comme en été, elle perd son humanité. Lorsqu’une civilisation fait de la coercition vis-à-vis des migrants une politique de régulation ou de dissuasion de l’entrée de ces derniers sur son territoire, elle perd son honneur. Enfin, lorsqu’une société se préoccupe de la fin de vie des homards pendant que son appareil d’état reste dur et froid devant la détresse humaine, on peut dire qu’on a changé de dimension. Un Homme, quel que soit son statut, a le droit d’être traité dignement. D’autant plus que les migrants, déjà diminués et humiliés par l’étreinte de la souffrance et de l’errance, restent très fragiles. La France, les États-Unis, la Suisse et les autres pays de l’Occident n’hésitent pas, quand cela les arrange, à se réclamer de la civilisation judéo-chrétienne. Or, combien savent-ils que l’accueil du migrant est un commandement de Dieu, lui-même ?

En effet, dans La Bible et dans Le Lévitique, Dieu dit :

« Si un immigrant vient séjourner avec vous dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas. Vous traiterez l’immigrant en séjour parmi vous comme un autochtone du milieu de vous ; tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été immigrants dans le pays d’Egypte. Je suis l’Éternel votre Dieu. » (Le Lévitique 19. 33-34)

À quoi tient désormais mon humanité ? Eh bien, il réside dans l’amour de l’Autre, mon semblable. Une humanité qui reste sourde et aveugle à la souffrance et au malheur humains ne peut résister longtemps. Il y a dans cette réalité-là le retour/le recours à la frontière pour éloigner, trier, séparer. Et c’est ici que l’on retrouve cette vieille idée de la séparation qui a longtemps été au coeur du système colonial et dont les remugles envahissent et accompagnent encore aujourd’hui le regard porté sur les migrants en provenance de l’Afrique. Être entre soi, entre communauté de souche est préférable à la mixité avec les étrangers. Si Trump ne veut pas de migrants de « pays de merde », c’est qu’il préfère de loin ceux en provenance par exemple de la Norvège. La « blanchitude » gommant à tort ou à raison la différence au niveau de la couleur de la peau. Si l’on peut ainsi mettre à distance les gueux, les miséreux, les « merdeux » et les pouilleux, l’Occident vivrait son bonheur à l’écart de cette « misère du monde ». Par ce jeu-là, on flatte les égoïsmes nationaux, on entonne l’hymne du populisme, avec la partition du repli identitaire. Mais à ces gouvernants irresponsables et incapables de s’élever au-dessus des foules chantant l’inimitié, on est en droit de leur dire qu’ils n’auront pas notre humanisme.

La médiatisation excessive de ce qu’il est convenu d’appeler « la crise migratoire » génère une angoisse terriblement excessive chez les Occidentaux qu’au lieu de se poser quelques instants et de réfléchir de façon globale aux causes de cette réalité, on se précipite pour fouler aux pieds l’ensemble des règles qui fondent le respect de la dignité humaine.

On ne règlera pas ce problème de la pression migratoire sans un grand plan qui aide les Africains à trouver en eux et chez eux les solutions aux mutations de ce monde. On ne réglera pas ce problème sans de solides démocraties, sans une société civile africaine dynamique, motivée et responsable. On ne règlera pas enfin ce problème si on ne revoit pas de fond en comble les termes des échanges économiques où les prix de matières premières produites par les Africains sont fixés par les bourses de Londres et de New-York.

Enfin, il est grand temps que la France, les États-Unis et les autres qui ont fermé et ferment encore les yeux sur les dérives des régimes autocratiques assassinant les rêves des Africains prennent leur responsabilité pour ne plus cautionner des élections bidons, truquées. Il est grand temps que les Africains se préoccupent d’éduquer leur peuple, de leur tracer un avenir raisonnable d’espérance dans des projets modernes, efficaces et rentables et non pas dans ces espèces de gouffre et de scandale économique nommés « les éléphants blancs ».

 

Nous payons aujourd’hui les errements des régimes incompétents et brutaux, la duplicité des pays occidentaux et ce manque de volonté ou de courage de définir pour nous-mêmes les contours de notre rêve de développement. À force d’avoir méprisé la vie de la jeunesse et d’avoir joué avec le destin de tout un continent, nous assistons impuissants et désabusés aux drames qui se déroulent sous nos yeux et dans lesquels la Méditerranée se transforme en cimetière pour des migrants. Quelle conscience humaine digne de ce nom pourrait durablement accepter cela sans abîmer son âme ? C’est ce dépérissement de notre être intérieur qu’il faut refuser en résistant à l’inintelligence de ce présent monstrueux.

Ambroise Teko