
Depuis l’élection de Zohran Mamdani, jeune maire de New York d’origine indienne né en Ouganda et naturalisé américain, un débat agite plusieurs communautés africaines. Un journaliste kényan avait lancé une question qui a enflammé les réseaux sociaux : « Aurait-il pu être maire en Ouganda, son pays d’origine ? » La question, jugée provocante par certains, a pourtant ouvert un échange nécessaire sur la place des minorités, la citoyenneté et la répartition du pouvoir dans les sociétés africaines.
En parallèle, en Côte d’Ivoire, une discussion similaire oppose certains ivoiriens à la communauté libanaise installée depuis plusieurs générations dans le pays. Au cœur du débat : les libanais, bien que nés sur le sol ivoirien et parfois détenteurs de la nationalité, peuvent-ils briguer des postes politiques comme celui de maire ou de député ? Ce débat révèle une tension ancienne : celle entre nationalité et ethnicité, entre appartenance légale et appartenance perçue.
Les nations africaines : des constructions récentes
Les notions de citoyenneté et de nationalité, telles que nous les connaissons aujourd’hui, sont des produits de la colonisation. Avant les découpages coloniaux, nos sociétés reposaient sur des identités ethniques, culturelles et linguistiques, et non sur des frontières artificielles. Nos nations modernes ont moins d’un siècle d’existence. Cela explique en partie la difficulté à définir qui est “d’ici” et qui ne l’est pas.
Nous sommes, pour la plupart, les enfants de pays qui n’existaient pas il y a cent ans. Dans ce contexte, la question de l’autochtonie devient sensible, surtout lorsqu’elle s’entrelace avec celle du pouvoir.
Il faut comprendre qu’il existe plusieurs formes de minorités :
• La minorité ethnique, fondée sur les origines culturelles ou physiques.
• La minorité économique, liée à la détention du capital et des moyens de production.
• La minorité politique, qui concerne l’accès au pouvoir et à la représentation.
Ces catégories ne se recoupent pas toujours, mais lorsqu’elles se superposent, elles créent des déséquilibres profonds.
Dans de nombreux pays africains, les minorités ethniques issues de l’immigration détiennent souvent une position économique dominante. Pour des raisons historiques, commerciales ou coloniales, elles ont accumulé des richesses et possèdent les grands commerces, les industries, les terres et les infrastructures.
Lorsqu’une telle minorité cherche à accéder au pouvoir politique, la méfiance des populations locales n’est pas sans fondement. Ce n’est pas nécessairement du racisme ou de la xénophobie : c’est la peur légitime d’une concentration excessive du pouvoir (économique et politique) entre les mains d’un même groupe.
Le spectre de la concentration du pouvoir
L’histoire de l’Afrique montre à quel point la concentration du pouvoir, qu’elle soit ethnique, politique ou économique, peut fragiliser les sociétés. Dans un pays où une minorité économique contrôle déjà les ressources, lui confier le pouvoir politique reviendrait à lui permettre de légiférer en faveur de ses propres intérêts : lois sur la propriété foncière, conditions de travail, avantages fiscaux, accès au crédit, etc.
Cette situation crée un risque d’ostracisation et d’exclusion du reste de la population, comparable dans sa logique, sinon dans son intensité , à celle de l’apartheid en Afrique du Sud, où une minorité contrôlait l’économie et le pouvoir politique, laissant la majorité dans la marginalisation.
Pourquoi la comparaison avec l’Occident est trompeuse ?
Certains défendent la participation politique des minorités ethniques en Afrique en s’appuyant sur des exemples occidentaux comme celui de Zohran Mamdani. Mais la comparaison ne tient pas.
En Occident, les immigrés ne constituent pas des élites économiques à leur arrivée. Ils arrivent souvent en quête d’opportunités, travaillent dans des conditions difficiles, commencent au bas de l’échelle et doivent gravir les échelons par l’effort et le mérite. Leur ascension politique découle d’une intégration progressive dans la classe moyenne, pas d’une domination économique préexistante.
En Afrique, c’est souvent l’inverse : certaines minorités sont arrivées avec des réseaux commerciaux puissants, parfois soutenus par les colonisateurs, et ont bâti des fortunes considérables au fil des années souvent en exploitant les populations locales ( salaires très bas, conditions de travail pénibles etc…). La quête de pouvoir politique ne relève donc pas du même processus d’inclusion que celui d’un immigré dans un pays occidental.
Il faut donc faire la nuance. Si un membre d’une minorité, quelle qu’elle soit, appartient à la classe populaire, travaille comme tout autre citoyen, et souhaite s’engager pour défendre les intérêts de sa communauté et de son pays, sa participation politique est légitime et enrichissante.
Mais lorsque la minorité en question concentre déjà le capital, la terre, les médias et les industries, et cherche à contrôler les leviers politiques, la société a raison de se poser des questions. La démocratie repose sur un équilibre des forces et sur la limitation du pouvoir, pas sur sa monopolisation.
Ce débat n’est pas une question d’origine, mais de justice et d’équité. Il ne s’agit pas de refuser la participation politique à des citoyens naturalisés ou issus de minorités, mais de s’interroger sur les dynamiques de pouvoir et les rapports de force dans nos sociétés.
L’Afrique n’a pas besoin de nouveaux clivages, mais de nouvelles règles qui garantissent que nul ne cumule à lui seul la richesse et le pouvoir, que tous puissent participer à la vie politique, et que la citoyenneté ne soit pas une arme de domination, mais un instrument d’égalité.
Farida Bemba Nabourema
Citoyenne Africaine Désabusée
























