Gnassingbé Père et Fils | Photo: DR
Gnassingbé Père et Fils | Photo: DR

On a souvent tendance à qualifier les régimes qui gouvernent de nombreux pays africains de dictatoriaux, en utilisant de manière interchangeable les termes dictature et totalitarisme. Pourtant, tous les régimes autoritaires ne sont pas identiques. Il existe des différences fondamentales entre un régime dictatorial et un régime totalitaire, et les comprendre est essentiel pour analyser la nature du pouvoir auquel nous faisons face.

La dictature renvoie avant tout à la concentration du pouvoir. Le pouvoir politique est confisqué par un individu ou un petit groupe, sans élections libres ni alternance réelle. L’objectif principal est de se maintenir au pouvoir, de neutraliser l’opposition et de contrôler les institutions politiques. La vie privée, les croyances, les pratiques culturelles ou religieuses peuvent parfois continuer à exister avec une relative autonomie, tant qu’elles ne constituent pas une menace directe pour le régime.

Le totalitarisme va beaucoup plus loin. Il ne se contente pas de contrôler l’État. Il cherche à contrôler la société dans son ensemble, jusqu’aux consciences. Le pouvoir n’organise pas seulement la manière dont le pays est gouverné. Il impose une vision du monde, façonne les comportements, encadre les pensées et exige une adhésion active. Il ne tolère ni la neutralité ni l’indifférence.

Le régime que le Togo a connu sous Eyadema Gnassingbé relevait clairement du totalitarisme. Eyadema ne contrôlait pas seulement l’appareil étatique. Il cherchait à contrôler la manière dont les Togolais pensaient, agissaient et se comportaient. Cette emprise s’exerçait dans tous les espaces de la vie sociale.

Les fêtes traditionnelles ont été profondément politisées. Elles ont été transformées en événements au service du pouvoir. Les autorités traditionnelles étaient instrumentalisées, nommées ou soutenues par le régime, et contraintes de se soumettre symboliquement à l’ordre politique. La culture n’était plus un espace d’expression libre, mais un outil de légitimation du pouvoir.

La propagande était systématique. Des programmes nationaux mettaient en scène des groupes de danse et de chant dédiés à la glorification du chef et du parti. Dans les écoles publiques, il était obligatoire d’apprendre et de mémoriser des chansons célébrant Eyadema. Les élèves étaient mobilisés pour participer à des prestations au siège du RPT. Les fonctionnaires étaient eux aussi contraints de participer aux défilés et aux cérémonies, présentant le régime comme la solution unique pour le Togo.

Dans un tel système, le pouvoir ne cherche pas seulement l’obéissance. Il exige la participation, l’enthousiasme affiché et l’adhésion publique. C’est ce qui distingue fondamentalement le totalitarisme de la dictature. La société entière devient un instrument du pouvoir et chaque citoyen, volontaire ou contraint, participe à sa propre domination.

Lorsque Eyadema Gnassingbé disparaît et que son fils prend le pouvoir, le régime change de nature. Il ne disparaît pas, mais se transforme. Le totalitarisme laisse place à une dictature.
Sous le régime du fils, le contrôle total des consciences s’est affaibli. Il n’est plus obligatoire d’aller danser pour le chef de l’État ni de se mettre en rang pour l’applaudir chaque matin. Les formes les plus visibles et intrusives de mobilisation forcée ont reculé. Les individus disposent aujourd’hui davantage de marges dans certains choix. La vie privée est moins encadrée. La culture et les pratiques sociales ne sont plus systématiquement enrôlées au service du pouvoir.

Mais cette ouverture relative ne doit pas être confondue avec la liberté.

Le cœur du système n’a pas changé. Le pouvoir reste concentré entre les mains d’un individu et d’un cercle restreint. Il n’existe pas de liberté réelle de choisir ses dirigeants. Les élections ne permettent pas l’alternance. Les institutions sont verrouillées. L’opposition est contrôlée, affaiblie ou neutralisée. La liberté d’expression reste limitée et la contestation est réprimée lorsque le régime se sent menacé. L’État fonctionne au service du maintien du pouvoir, non au service des citoyens.

Nous sommes ainsi passés d’un régime totalitaire à un régime autoritaire et dictatorial. La domination n’est plus totale, mais elle demeure profonde. Elle agit davantage par la peur diffuse, la contrainte institutionnelle, la manipulation juridique et la concentration du pouvoir que par l’embrigadement idéologique permanent.

La dictature autoritaire peut s’avérer plus dangereuse que le totalitarisme parce qu’elle est plus sournoise. Elle donne l’illusion d’une liberté relative. Elle permet de voyager, de consommer, de pratiquer sa religion dans certaines limites. Cette tolérance affaiblit la vigilance collective et rend le régime supportable.

La société sait qu’elle n’est pas libre, mais elle ne ressent plus l’urgence de se libérer. L’oppression n’est plus niée, elle est intériorisée. Elle devient un coût acceptable, un mal avec lequel on apprend à composer. Et c’est précisément dans cette normalisation de l’inacceptable que la dictature autoritaire trouve sa plus grande force.

Farida Bemba Nabourema
Citoyenne Africaine Désabusée!

Farida Bemba Nabourema
Farida Bemba Nabourema | Photo: FB