En médaillon: le sieur Prasad Motaparti, PDG de Wacem | Photos / Archives: DR
En médaillon: le sieur Prasad Motaparti, PDG de Wacem | Photos / Archives: DR

« I feed your government » (je nourris votre gouvernement). “I know it is the law, but I’ll not do” (je sais que c’est la loi, mais je n’appliquerai pas). Ces propos tenus en toute impunité par le PDG de WACEM, Prasad Motaparti, montrent la perception que ces Indiens ont des autorités togolaises : des dirigeants faibles qu’on peut acheter ou contourner facilement, sans trop d’effort. Cette image des autorités togolaises est partagée par la plupart des expatriés à la tête des entreprises au Togo, qui maltraitent des Togolais parce qu’ils savent que le gouvernement, notamment l’administration du travail ne fera rien pour les contraindre au respect des lois togolaises.

A WACEM, dans la préfecture de Yoto au Togo, les employés de cette usine font face à une insolence criarde affichée par les dirigeants de cette société vis-à-vis de leurs revendications qui tournent principalement autour de la reclassification (classification au poste occupé et classification professionnelle).

Dans cette usine, on assiste depuis plus de 30 ans à une violation systématique des droits des travailleurs. Ces derniers, épuisés par des années de négociations stériles, ont, en juin dernier, lancé une grève de trois jours qui n’a pas fait bouger les lignes. Depuis le 7 juillet dernier, ces travailleurs sont encore en grève de sept (07) jours qui prend fin lundi prochain.

Au sein de l’usine, la grande majorité des travailleurs togolais qualifiés (mécaniciens, électriciens, soudeurs, conducteurs d’engins, etc.) sont systématiquement déclassés au rang d’« aides-ouvriers » depuis 1997. L’employeur leur attribue des responsabilités de chef de poste, mais les paie comme des manœuvres. « Une fraude caractérisée qui permet au groupe de réaliser des profits colossaux sur le dos de la main-d’œuvre locale », selon un membre du Syndicat des mines (SYDEMINES).

La direction du travail qui connaît bien le dossier de Wacem n’a jamais contesté la légitimité des revendications des travailleurs. Elle a même indiqué que le travailleur qualifié ne peut demeurer indéfiniment « aide » durant toute sa carrière. « Pourtant, malgré ces constats, l’employeur campe sur sa position, méprisant ouvertement les injonctions de l’Inspection du travail. Il soutient qu’il est contre toute reclassification des travailleurs même si la législation est dynamique. Aucune sanction, aucune décision coercitive n’est venue mettre fin à cette anomalie. Le droit existe, mais il n’est pas appliqué », renchérit le syndicat.

Employés, WACEM | Photo: DR / Lalternative.info
Employés, WACEM | Photo: DR / Lalternative.info

Une arrogance nourrie par la faiblesse de l’Etat togolais

Le mouvement social lancé par les travailleurs de Wacem est devenu un bras de fer entre eux et l’employeur qui se croit tout permis, puisque conforté par la faiblesse des autorités togolaises de faire appliquer la loi.

Les négociations devraient se poursuivre le jeudi 9 juillet dernier. Mais contre toute attente, l’employeur a refusé participer aux discussions sous prétexte que les travailleurs sont en grève. « Cette désinvolture est un affront à la procédure sociale et une gifle aux autorités censées superviser le dialogue social. Pire, elle montre que l’employeur ne croit plus en la capacité de l’État à le contraindre. Il se moque éperdument des convocations et se rit des préavis de grève », souligne le syndicat.

L’inspection du travail constate les infractions sans réagir, les ministères en charge de la situation sont devenus muets. Cette absence de l’Etat dans ce dossier rend les Indiens intouchables. C’est pourquoi ils peuvent se permettre, en violation du code du travail, d’aller recruter des gens pour remplacer les grévistes.

Des Togolais Adjokou, Adama et Edoh à la manœuvre, en soutien aux Indiens

« S’il est un acte qui illustre avec éclat l’outrecuidance de l’employeur de WACEM, c’est bien son recours systématique au recrutement de nouveaux employés pour remplacer les travailleurs en grève. Or, la législation du travail au Togo est formelle : il est strictement interdit d’embaucher des nouveaux travailleurs pour occuper les postes des personnels grévistes. Cette disposition vise précisément à protéger le droit de grève et à garantir l’équilibre des rapports de force dans les négociations sociales », renseigne le syndicat.

L’employeur fait fi de ces dispositions et, au lieu d’entrer en négociations avec les travailleurs, il a recruté une nouvelle équipe de travailleurs qui font tourner l’usine. Cela montre à quel point l’employeur se fiche des lois togolaises et des autorités, puisqu’il sait que rien ne peut l’arrêter Pour lui, les règles du jeu social ne sont que des suggestions, et les travailleurs en grève sont des fauteurs de trouble qu’on peut contourner par des méthodes déloyales. Ce comportement est d’autant plus inadmissible que les autorités compétentes, informées de ces faits, brillent par leur silence. Aucune mise en demeure, aucune sanction, aucune intervention pour faire cesser cette pratique illégale. L’impunité dont jouit l’employeur dans cette affaire est totale.

« Cette situation aggrave considérablement le climat social et réduit à néant toute perspective de négociation sincère. Pourquoi l’employeur accepterait-il de discuter avec les délégués du personnel quand il sait qu’il peut, en toute tranquillité, remplacer les grévistes par des briseurs de grève ? C’est un coup fatal porté au dialogue social, et une insulte à tous les travailleurs togolais qui croient encore en l’État de droit », regrette le syndicat.

Et pour ces nouveaux recrutements, l’employeur s’appuie sur des Togolais pour commettre ces forfaitures. L’arrogance de l’employeur vient aussi du fait que certains travailleurs de la boîte se rangent de son côté pour nuire à leurs propres frères togolais.

Il s’agit d’ADJOKOU Fofo, contremaître à la carrière. Selon les travailleurs, c’est un zélé, un faux qui espionne ses camarades pour le compte des Indiens. Egalement un certain EDOH, dans l’atelier central, un traître, selon les employés. « Il vient et quitte le service comme il veut ». ADAMA, un autre zélé qui est à water fuel. « C’est un gros saboteur », selon un employé. Et ATTISSO, un mesquin, arriviste. Il y a aussi un certain Kuwonu, admis à la retraite depuis plus de 23 ans.

Ces « traitres », en dehors des nouvelles recrues qu’ils font venir dans l’usine, sont envoyés auprès des grévistes pour les convaincre de reprendre le travail. A certains, ils disent que les Indiens ont satisfaits toutes les revendications et ce sont les délégués qui chercheraient leurs profits.

« Ils ont appelé les tâcherons, les chefs section et les chefs de département pour leur dire que les délégués ne leur disent pas la vérité, donc de venir reprendre le travail. Lorsque nos camarades ont entendu tout ça, ils étaient paniqués. Et rapidement, nous avons organisé un AG hier soir (Ndlr, jeudi 9 juillet). Mais on a réussi à rassurer les uns et les autres de rester sereins », nous confie un travailleur.

Une situation qui perdure depuis 2015

En 2015, les travailleurs de Wacem avaient observé 3 mois de grève. A la fin, des négociations ont eu lieu au ministère du travail sous l’égide de Gilbert Bawara et un accord a été trouvé pour que tous les travailleurs contractuels, c’est-à-dire les travailleurs qui étaient sous les contrats des tâcherons, mais qui occupaient des postes permanents, des postes qualifiés.

Selon SYNDEMINES, l’accord prévoyait que ces travailleurs soient directement recrutés par WACEM pour leur permettre de bénéficier de la totalité de leurs salaires. L’ancien directeur général du travail, Douamegnon était désigné responsable de l’équipe de suivi de la mise en œuvre de cet accord.

« De 2016 à aujourd’hui l’accord n’a pas été appliqué et Monsieur Douamegnon est admis à la retraite l’année dernière. Au cours des dernières négociations en cette année 2026 la société Wacem a fait appel au retraité Douamegnon comme son consultant pour participer aux travaux de reclassification des travailleurs à la direction régionale du travail à Tsévié. On peut maintenant comprendre facilement pourquoi depuis plus de 10 ans à la tête d’une équipe de suivi de la mise en œuvre de cet accord, rien a bougé. Au contraire des centaines de travailleurs ont été licenciés », fait constater le syndicat.

Toutefois en face de ces anciens collègues et collaborateurs, le directeur régional du travail Tsévié et l’inspecteur du travail et des lois sociales de Tabligbo, ce dernier, c’est-à-dire le consultant de WACEM a trouvé anormal que les travailleurs soient demeurés dans la même catégorie depuis leur embauche avec des appellations d’aide ouvrier des décennies durant.

Il a ainsi appuyé les résultats des travaux de reclassification des travailleurs permanents et des travailleurs contractuels.

« Apparemment WACEM l’a désavoué et les Indiens eux-mêmes accompagné de Monsieur KUWONU FOGAN se présentent à la négociation, continuent toujours par contester les travaux et refusent toute idée de reclassifier les travailleurs conformément à ce que la législation du travail a prévu. C’est dans ce contexte que les travailleurs sont actuellement dans cette nouvelle grève de 7 jours, c’est également dans ce contexte que l’employeur refuse de se présenter au négociation prévue à la direction régionale du travail et à la place il fait venir de nouveaux employés pour briser la grève ceci avec le silence complice de l’administration du travail », explique le syndicat.

Selon un de ses membres, il faut comprendre que le gouvernement attend que les travailleurs soient fatigués et retournent au travail sans satisfaction aucune de leurs revendications.

Des dizaines d’Indiens payés grassement dans la même société

Aujourd’hui, l’employeur invoque une certaine difficulté financière qui l’empêcherait de satisfaire les revendications des travailleurs. Un « gros mensonge » selon les employés.

« WACEM ne saurait invoquer une quelconque fragilité financière pour justifier son refus d’appliquer la loi. Ses concurrents directs, comme SCANTOGO, opèrent dans la même préfecture de YOTO, versent des salaires conformes aux conventions et ne sont pas en faillite. La rentabilité de WACEM n’est donc pas en cause. Le refus est idéologique, un rapport de force où la dignité des travailleurs est sacrifiée sur l’autel d’une culture de castes et du mépris », indique le syndicat.

Dans le même temps, ces Indiens font venir au Togo des dizaines de leurs compatriotes, grassement payés, qui viennent remplacer des Togolais diplômés d’université mais réduits au statut d’« aides » et payés comme des manœuvres. Ces Indiens occupent tous les postes d’encadrement (chefs d’équipe, de section, de département) sans qu’aucune compétence spécifique ne justifie leur présence. Et la plupart du temps, les fonctions attachées à ces titres usurpés sont en réalité assumées par les travailleurs togolais classés « aide » à vie.

« Pire encore, cette pratique est une violation flagrante de l’article 53 du code du travail qui limite à deux ans la durée des contrats des travailleurs étrangers. Or, à WACEM, des ressortissants indiens restent plus de deux décennies, et lorsqu’ils partent, ils sont systématiquement remplacés par de nouveaux compatriotes, perpétuant ainsi un système de verrouillage des postes qualifiés au profit des étrangers », ajoute SYDEMINES.

Où est alors le contrôle de l’État ? L’Administration du travail et les services de l’immigration sont-ils informés de ces entrées et séjours clandestins ? Si la loi fixe une durée maximale de deux ans, renouvelable une fois pour les contrats des étrangers, comment se fait-il que WACEM puisse impunément la contourner depuis des décennies ?

« C’est une nouvelle preuve, s’il en fallait, que l’inaction des autorités permet à cet employeur de se croire au-dessus des lois, transformant WACEM en une enclave où la réglementation togolaise ne s’applique tout simplement pas », regrette le syndicat.

Aujourd’hui, l’employeur peut licencier, l’employeur peut briser les grèves avec le recrutement de nouveaux employés, l’employeur peut menacer les travailleurs, il ne sera jamais inquiété. Le rapport de force est faussé, l’autorité qui doit mettre de l’ordre fait défaut.

C’est pourquoi SYDEMINES interpelle les autorités togolaises à agir en rappelant l’employeur à l’ordre en usant de tous les pouvoirs de police administrative, en faisant appliquer la loi : si le dialogue est rompu, c’est à l’État de prendre ses responsabilités, y compris en imposant des sanctions dissuasives pour refus de négociation et en envisageant la nationalisation ou la recherche d’un repreneur sérieux, si l’actuel actionnaire persiste à défier la souveraineté nationale.

« En refusant d’agir, le gouvernement laisse l’employeur s’installer dans une impunité qui ne peut que renforcer le sentiment, dans la population togolaise, d’une connivence ou d’une corruption. Les travailleurs de WACEM ne demandent pas la charité, ils demandent justice. Et c’est à l’État de la leur render ».

Isodore Kouwonou

Source: Lalternative.info