Photo: DR / FB / FEG

Au Togo, on creuse dans les montagnes et dans les déserts. On cherche partout. Il fallait y penser, et lui seul pouvait y penser.

Pendant que les Togolais encaissent les délestages, avalent la poussière des routes défoncées et attendent leurs salaires depuis des saisons, Faure Gnassingbé, Le Pouvoir C’est Moi, fils de son père, ce qui n’est décidément pas rien, a jugé urgent de sauter dans sa montgolfière pour atterrir en grande pompe au Kirghizistan. Oui, le Kirghizistan. Cette vaste nation d’Asie centrale que la plupart des Togolais seraient bien en peine de situer sur une carte, à supposer qu’ils en aient une, et de l’électricité pour l’éclairer. Mais chez nous, un grand plan de redécoupage du monde semble en marche.

La raison officielle du périple : des accords de coopération. On imagine déjà les hauts fonctionnaires kirghizes se gratter la tête. Coopération sur l’art de gouverner sans alternance depuis soixante ans ? Sur la technique consistant à hériter du pouvoir comme on hérite d’une montre de gousset ? Les communiqués officiels, rédigés dans cette langue de bois propre aux régimes où la parole du chef vaut parole d’évangile, n’ont pas jugé utile de nous en dire davantage. Mais la montgolfière reviendra bientôt. Attendons.

L’affaire prend alors une tournure presque épique

Son homologue kirghize, homme visiblement bien informé et doté d’un sens de la symbolique qui force le respect, lui offre un maillot de football. Floqué du numéro 6. Le numéro 6. Faure Gnassingbé. Né le 6 juin 1966. Le symbole tombe rond et plein comme un ballon. Le destin lui-même avait signé son acte de naissance en caractères gras, et le voilà affublé d’un maillot qui le définit, disons, dans sa globalité. On est à deux doigts d’une révélation mystique. Saint Faure, patron des arrières-gauches et des présidences à durée indéterminée.

La question sensée, celle de tout Togolais qui a encore l’énergie d’en poser une malgré la chaleur, la vie chère et l’omniprésence d’un État qui surveille sans servir, est simple : est-il parti sauver les Éperviers ?

Il faut le dire sans anesthésie : le football togolais se porte comme un malade sous perfusion depuis que l’équipe nationale a connu son heure de gloire en ce 6e mois de l’an 2006, lors de sa seule et unique participation à une Coupe du Monde. Depuis, les Éperviers battent des ailes sans décoller, un oiseau dont on aurait méthodiquement rogné les plumes, saison après saison, fédération après fédération, scandale après scandale. Et, pour finir, le Neveu.

Peut-être que le Kirghizistan, puissance footballistique méconnue classée quelque part entre les îles Féroé et le Bhoutan au tableau FIFA, détient le secret qui échappe encore au Togo ? Peut-être que les steppes kirghizes cachent un entraîneur visionnaire, un schéma en 6-0-6, clin d’œil appuyé au Président en personne, capable de transformer nos Éperviers hésitants en machine de guerre ? On veut y croire. Espérons.

Car pendant que Son Excellence pose en souriant avec son maillot numéro 6, photo soigneusement cadrée pour les réseaux de la présidence, drapeau togolais en arrière-plan, conseillers en communication ravis, à Lomé, une mère fait la queue depuis l’aube devant un hôpital public pour que son enfant voie enfin un médecin. À Kara, un instituteur fait classe sous un préau qui menace de s’effondrer depuis deux mandats. À Sokodé, des jeunes regardent vers le nord, vers la mer, vers n’importe quelle direction qui ne soit pas ici, parce qu’ici, le futur ressemble étrangement au présent, qui lui-même ressemble à une version légèrement réchauffée du passé.

Revenons au maillot – C’est lui, finalement, qui dit tout

Un chef d’État reçoit un maillot de foot. Numéro 6. Né le 6 juin 1966. Mais on ne peut s’empêcher de se demander : et si le Kirghize avait voulu lui offrir, subtilement, avec la politesse orientale qui sied aux allusions diplomatiques, le numéro correspondant à son classement parmi les dirigeants ayant le plus duré au pouvoir par transmission dynastique ? Ou celui indiquant combien de fois la Constitution togolaise a été taillée, retaillée et recousue pour qu’un seul homme reste assis dans son fauteuil comme s’il y avait été cloué par un charpentier zélé ?

On nous dit que ce voyage renforcera les liens entre les deux pays. Soit. Mais lesquels ? Le Togo et le Kirghizistan ne partagent ni frontière, ni langue, ni histoire coloniale, ni même un fuseau horaire raisonnable. Ils partagent peut-être cette qualité précieuse d’être des pays dont les citoyens méritent infiniment mieux que ce qu’ils ont, et dont les dirigeants semblent avoir conclu le pacte tacite de ne jamais leur laisser l’occasion de le vérifier. En ce sens, oui, la fraternité est réelle. Profonde, même.

(Parenthèse personnelle, assumée : j’ai raté ma carrière de footballeur.) J’ai joué numéro 11, attaquant méchant, toute ma jeunesse. Je m’y connais donc un peu.)

Les Éperviers du Togo traînent depuis 2006 une réputation de potentiel gâché avec une constance qui forcerait presque l’admiration si elle ne forçait pas d’abord la consternation. Les stades sont vétustes. Les primes arrivent avec le retard chronique d’un train de banlieue sous la pluie. Les présidents de Fédération se succèdent dans des conditions qui rappellent, toutes proportions gardées, le mode de transmission du pouvoir national : on part rarement de son plein gré, on arrive rarement par mérite pur. Dans ce contexte, un maillot kirghize numéro 6 offert en grande cérémonie à la présidence togolaise constitue-t-il un plan de redressement ? Un programme de formation ? Un accord technique ? Non. C’est un maillot. Numéro 6. Point.

Des Togolais, taquins comme ils savent l’être, ont imaginé la suite logique du voyage : Faure Gnassingbé, maillot numéro 6 sur le dos, rentrant à Lomé non plus en costume de chef d’État mais en recrue fraîchement signée. En équipe nationale, il prendrait place sur le banc, lui qui sait si bien occuper des sièges, avant d’entrer en jeu dans les dernières minutes, quand tout est joué. Comme pour rappeler que sa présence ne change pas grand-chose au score final, mais que sa présence, justement, n’est jamais vraiment remise en question.

Le peuple togolais regarde. Il a appris à regarder. Il regarde ses dirigeants voyager pendant qu’il pédale. Il regarde ses routes se dégrader pendant qu’on inaugure des palais. Il regarde ses enfants émigrer pendant qu’on parle de développement dans des discours interminables prononcés sous des climatiseurs ronronnants. Et maintenant il regarde son Président brandir fièrement un maillot kirghize, en se demandant, avec cette ironie mélancolique qui est peut-être le seul luxe qu’on ne lui a pas encore taxé, si c’est bien cela la vision pour le Togo Nouveau : être l’équipe réserve d’un pays qu’on ne savait même pas qui jouait au football.

Le numéro 6 est rentré au pays. Les valises sont défaites. Les accords paraphés, rangés dans un tiroir où ils attendront, comme tant d’autres avant eux. Le maillot kirghize trouvera sans doute sa place dans un cadre quelque part dans un couloir officiel, souvenir d’un voyage dont le coût réel ne sera probablement jamais rendu public, la transparence budgétaire n’étant pas, au Togo, une priorité de gouvernance.

Pendant ce temps, les Éperviers s’entraînent. Demain matin, comme hier, sur les mêmes terrains dégradés, avec le même matériel vieillissant. Les joueurs n’ont pas attendu les partenariats diplomatiques pour comprendre que leur avenir se construit sur le terrain. Ils savent seulement que personne, en haut lieu, ne semble vraiment pressé de leur en donner les moyens.

Neveux Patrick, lui, observe. Et se demande si la vision pour le football togolais, c’est vraiment ça : figurer en faire-valoir dans l’agenda d’un sommet dont personne, au fond, ne retiendra grand-chose.

Ben Djagba
Salt Lake City
1er mai 2026