
En juin prochain, la région des Savanes bouclera quatre années sous état d’urgence sécuritaire. Sur le terrain, les populations dénoncent une dégradation continue de leurs conditions de vie. Dans cette région déjà reconnue comme la plus pauvre du pays, la lutte antiterroriste, dans la version du régime Faure Gnassingbé, a profondément fragilisé les principales activités économiques.
Avant même l’apparition de la menace terroriste au nord du Togo, la région des Savanes affichait déjà les indicateurs sociaux les plus alarmants du pays. Selon les résultats de l’Enquête harmonisée sur les conditions de vie des ménages publiés en 2020, le taux de pauvreté y oscillait autour de 61,5 %.
Dans cette région frontalière du Burkina Faso, du Ghana et du Bénin, l’économie repose essentiellement sur l’agriculture, l’élevage et les échanges commerciaux. La majorité des populations vit de la production céréalière, du maraîchage, du commerce de bétail ou de petites activités informelles développées autour des marchés ruraux.
Mais depuis l’instauration de l’état d’urgence sécuritaire, le quotidien des populations a profondément changé.
Restrictions sur le commerce du gros bétail, interdiction à peine voilée de l’exportation des céréales de grande consommation, interdiction de la vente du carburant de contrebande… Dans plusieurs localités, l’application des mesures sécuritaires a progressivement désorganisé l’économie locale.
Dans les villages agricoles, les récoltes peinent à trouver preneurs depuis deux ans. Dans une vidéo publiée la semaine dernière par un média local, un producteur agricole lâche, désespéré : « Les autorités ont oublié les cultivateurs de la région des Savanes. On dit qu’on est en paix, mais on ne vit pas », dénonçant les restrictions qui empêchent l’écoulement des céréales.
Une situation qui met de nombreux agriculteurs sous pression, alors qu’ils peinent à rembourser les crédits contractés auprès des institutions de microfinance.
Ce tableau contraste avec les discours officiels sur la résilience et le développement. « Quand un agriculteur peut vivre de son travail, nous renforçons la sécurité », déclarait pourtant Faure Gnassingbé lors de son discours de présentation de vœux du 31 décembre 2025.
Outre les producteurs, les commerçants opérant dans la filière céréalière sont également touchés : revendeurs, transporteurs, manutentionnaires, intermédiaires… C’est toute une chaîne économique qui s’est progressivement effondrée.
Même constat dans le commerce du bovin, où la fermeture de certains marchés aux bestiaux et les mesures visant à renforcer la traçabilité du bétail ont fortement ralenti les activités. Au marché à bétail de Cinkassé, par exemple, le nombre de courtiers agréés autorisés à exercer est passé de 40 à 21 depuis la réouverture du site en octobre 2025.
Pour les éleveurs, vendre un bovin en cas d’urgence devient désormais un véritable casse-tête. Beaucoup dénoncent les tracasseries liées à l’établissement des documents attestant la propriété des animaux. Pendant ce temps, l’eau et les pâturages deviennent de plus en plus rares dans plusieurs zones d’élevage.
Face au manque de perspectives, une partie de la jeunesse a quitté la région. Beaucoup se retrouvent aujourd’hui au Ghana, au Mali, en Guinée ou encore en Côte d’Ivoire, à la recherche d’un meilleur avenir sur les sites d’orpaillage clandestin.
Pourtant, dans son adresse à la nation du 31 décembre 2025, Faure Gnassingbé reconnaissait lui-même que « l’on ne protège pas un pays seulement avec les armes. On le protège en donnant à chacun une vie digne, en donnant une place à la jeunesse, en évitant que la pauvreté, l’exclusion et la colère ne deviennent des terreaux de la violence ».
Dans les Savanes, beaucoup estiment aujourd’hui que la réponse sécuritaire, à elle seule, ne suffira pas à contenir durablement la menace. Pour de nombreux habitants, la lutte contre l’extrémisme passera aussi par une véritable relance économique, l’accès à l’eau, le soutien aux activités agricoles et pastorales, ainsi que la création d’opportunités pour une jeunesse de plus en plus tentée par l’exil ou les activités à risque.
François Bangane
Source: Lalternative.info























