Le Bénin entretient l’actualité politico-électorale. Il fait beau de vivre une élection dans certains pays, voir d’appartenir à ces pays, quand l’on a une fois traversé les élections cauchemardesques au Togo.

Et oui, le faire Play des candidats et l’élégance des populations en rajoutent, encore que, pour une course de fond parti à 28, des frondeurs comme les candidats Lionel Zinsou et Patrice Talon se retrouvent en pelletons de tête. Patrice Talon, comme s’il en était prédisposé, a Talonné tous les autres candidats et il ne lui reste en face que Zinzou Lionel pour apprivoiser la première marche.
Imposant homme d’affaire longtemps bras dessus bras dessous avec Yayi Boni, Patrice Talon entre des garde à vue, mandats d’arrêts internationaux et sulfureuses accusation d’empoisement, celui qui a réalisé son rêve dans l’or blanc a dû sa survie à l’exil. Sortie par la fenêtre pour sauver les meubles, le voici qui revient candidat par la grande porte. Très peu d’analystes étaient assez pointus pour lui prédire un tel sort.
Le candidat de la rupture se décide donc à damer le pion au dauphin de Boni Yaya. Après la présidentielle du 06 mars, la commission électorale nationale autonome (Cena) a avancé dans la nuit de lundi à mardi les grandes tendances du 1er tour. L’actuel Premier ministre Lionel Zinsou caracole en tête avec 28,44 % des suffrages, il est talonné par Patrice Talon (24,80 %). Sébastien Ajavon, 23,03 %, le trio est serré, et les trois premiers se démarquent largement des autres prétendants qui tout de même n’ont pas démérité.
Pour un deuxième tour, il faut bien un duel, c’est le duel Talon-Zinsou qui s’est dessiné. Ajavon et Talon avaient tous discouru pour la rupture donc contre la continuité où Lionel se retrouve finalement seul. Ils avaient tous combattu la même cause au premier tour, la rupture pendant que le dauphin du président sortant prônait la continuité. Après un calme assez solide pour crétiniser le premier tour, les Béninois se dirigent au second tour à pas de sénateur le 20 mars prochain.
Mais avant cette rencontre de la vérité, il faut lever le voile sur celui qu’on voyait venir si loin si proche, Patrice Talon. Homme d’affaires chevronné, il sera d’abord celui qui a commencé très tôt à conduire la locomotive des hommes d’affaires qui lorgnent la politique depuis que la classe politique elle-même a commencé par mélanger les pédales, pour ne pas dire par se bazarder. Cette perception très matinale de la vie politique dahoméenne, face à ce qui ressemble à un échec dans la continuité politique, lui a valu beaucoup de choses qui n’appartiennent plus qu’à un passé. Il a fait fortune dans la filière d’intrants agricoles pendant qu’on l’attendant dans les cockpits des avions de ligne.
Non satisfait de ce brillant parcours, le voici en politique qui remercie ses électeurs pour leur «importante contribution (…) tout au long du processus électoral». Il vient d’être élu pour le second tour dans une ribambelle de candidats qui ne sont pas tombées de la dernière pluie. «Votre mobilisation et votre organisation ont été déterminantes quand à l’assurance d’un vote effectué en toute transparence», a-t-il soutenu sur sa page Facebook avant de conclure «Vous avez fait preuve encore une fois d’un patriotisme inébranlable dont vous pouvez être fiers, restons mobilisés pour la suite de l’aventure. Ensemble pour Le Nouveau Départ ».

« Encore une fois », oui, à chaque mot sa place, le soutien béninois ne lui a pas fait défaut lors de ses démêlés avec le président sortant. Dans une interview, il déclarait au micro des confrères béninois « J’ai dû quitter Cotonou précipitamment le mercredi 19 septembre 2012 par voie terrestre à destination de Lagos d’où j’ai pris l’avion le même jour pour Paris. C’est donc environ un mois après mon départ de Cotonou qu’est survenue la fameuse affaire de tentative d’empoisonnement. Et plus tard en février 2013, l’affaire dite de tentative de coup d’Etat. »
En réponse au confrère qui lui tirait toujours les poils du nez, il poursuit : « Monsieur Gomina, nul n’ignore que depuis décembre 2011, j’ai été l’objet de persécutions de toutes sortes par le régime en place ; que tout ce qui directement ou indirectement me concerne a été attaqué, détruit ou arraché. A l’époque, peu de gens savait que cet acharnement résultait de mon refus de soutenir un projet de révision opportuniste de la constitution. Souvenez-vous que ce n’est qu’en Février 2012 que l’opinion publique a été informée de cette affaire de révision par les honorables députés Epiphane Quenun et Candide Azanaï.
En effet, ces derniers avaient successivement révélé sur les antennes de Canal 3 que le Président Boni Yayi projetait de réviser la constitution pour s’offrir un troisième mandat et ont appelé le peuple béninois à la vigilance. Comme il fallait s’y attendre j’ai été aussitôt accusé d’être l’instigateur de cette révélation tendant à saper le projet de révision. La brouille entre le Président Boni Yayi et moi venait alors de franchir un palier. » Comme ils savent si bien le faire, les détails, les grands hommes apprennent à les ranger. Ceci ne semble plus être qu’un détail vite franchi car l’essentiel est à venir. L’essentiel c’est le vingt prochain. Et c’est avec un cœur chargé mais pas lourd de rancune, loin donc d’une volonté de revanche qu’il l’affronte après un marathon entre les jeux d’alliances.
A 57 ans, né d’un père cheminot natif de Ouidah et d’une mère issue de la famille Guedegbe d’Abomey, Patrice Athanase Guillaume Talon marié à une femme native de Porto-Novo et père de deux enfants s’annonce pour une mise ensemble. Selon lui, le mandat 2016-2021 «devra être un mandat de rupture, de transition, de relance économique et de réformes notamment politiques afin d’impulser une nouvelle dynamique dans le pays.» Celui qui a en outre géré le Port Autonome de Cotonou, mieux à la tête d’un succès story, ne se revendique pas moins d’expérience capable de gérer les béninois, encore que l’essentiel pour eux c’est avec eux que ca se ferra.
Il argue avoir «fait (ses) preuves» dans la gestion de ses entreprises et son «soutien aux initiatives des forces publiques engagées dans l’instauration d’un Etat de droit depuis les années 90». Il a notamment contribué à l’instauration du multipartisme au Bénin il y a 26 ans, et a été l’un des plus farouches opposants au changement de Constitution que souhaitait le président Boni Yayi pour pouvoir se présenter pour un troisième mandat. Cela ne vaut pas seulement des lauriers, mais aussi des écueils. Toutefois, la confiance des Béninois est à la hauteur de l’audace du candidat. Ils sont désormais deux, l’un est un économiste franco-béninois au bras long et un pur produit de la haute finance. L’autre un homme d’affaires de réputation dont les activités sont implantées dans toute la sous-région.
L’immense Zinsou est presque étranger au monde politique béninois, le chic Talon l’a financé lors des dix dernières années, reprend-on en milieux béninois. En quittant leurs univers de prédilection pour se lancer dans l’arène politique, tous deux se sont lancés un sacré défi. Zinsou, dont l’oncle, Émile Derlin Zinsou, a été président du pays (le Dahomey d’alors), devra ainsi gommer cette image de candidat de l’étranger, de la France en particulier, que l’opposition dénonce.
Talon quand à lui a pris un petit temps pour balayer du revers de la main les appréhensions qui estiment qu’il n’est pas assez politique et qu’il doit se refaire une certaine image. Fini cette époque. L’autre répondra que Talon est un vétéran de la politique qui a choisi la dernière heure pour se dévoiler, il aurait duré en politique sans faire la politique. Talon, doit prouver qu’il peut rassembler, qu’il n’a pas seulement quitté son exil parisien pour rendre à Boni Yayi la monnaie de sa pièce et reprendre la main sur l’industrie du coton et le Port autonome de Cotonou. En maillant la sous région et son pays de ses affaires, il veut bien prouver qu’il a un rêve dont le temps, a peut-être, sonné.
Les deux hommes n’ont plus rien à prouver aux Béninois, ils l’ont déjà fait. Mais il faut bien une troisième force pour les départager. Certes, Talon jouit d’une avance à la lecture des regroupements qui se prononcent déjà pour lui. Sébastien Ajavon pourra rester politiquement correcte face à ses convictions et à ses engagements devant ceux qui lui ont accordé les 23,03 % de l’électorat. Inutile de rappeler que le troisième joker pendant toute la campagne avait la même idéologie que Talon, la rupture. Maintenant ils sont à deux combattants de la rupture contre un partisan de la continuité. Les Béninois attendent de voie jusqu’où un homme politique peut être correcte envers lui-même dans la consigne de vote qu’il donnera eu égard à son passé.
Beaucoup doutent de la bonne foi du candidat Sébastien Ajavon à rester dans la logique de la rupture lors du second tour de l’élection présidentielle. L’homme fort de Djeffa a tout au long de la campagne pour le compte du premier tour démenti qu’il n’était pas le plan B du président Yayi il répondait quand certains estimaient qu’il était le plan B de Bony. C’est le moment de le prouver devant le peuple béninois. Il a rejeté toutes les accusations d’être un pion de Yayi Boni pour la présidentielle. « Le jour de l’accouchement la femme ne craint pas pour sa nudité », dit un adage togolais. Sébastien Ajavon, aura l’ultime occasion de montrer son vrai visage. Il devra se prononcer en faveur de l’un des deux candidats. Entre Patrice Talon et Lionel Zinsou, qui sera le choix du roi de la volaille et de la poissonnerie. Celui-là qui a maillé son pays de ses activités du froid qui ont tellement repoussé le chômage au point où les redressements fiscaux aux allures politiques n’ont pas pu avoir raison de lui? Il n’y a certes pas de logique en politique, mais dans l’ordre normal des choses, c’est Patrice Talon qui semble être plus proche de Sébastien Ajavon. Tous deux hommes d’affaire, tous d’eux ont d’une manière ou d’une autre goutté à la réprimande du plus Yayi pour leur position politiques. Sébastien Ajavon a déjà apporté son appui à Talon via la coalition de la rupture.
Certes, les coalitions politiques, elles ont des surprises. Mais si malgré la machine d’Etat mise en contribution en temps de campagne contre ses idéaux, un monsieur pourchassé il y a peu comme un vulgaire personnage, juste du retour d’un exil traqué, qui n’a pas eu le temps d’occuper suffisamment son terrain à la lecture de son agenda, a pu se payer le luxe de ce score au premier tour, respect. Il est permis de croire que Talon semble être préparé à bien talonner les jeux des alliances pour sa gibecière malgré la grande politique des réseaux. Le Béninois qui n’a pas appris à marchander sa souveraineté, est l’Alpha et l’oméga au finish. Wait and see.
On ne croyait pas si bien dire, alors que nous nous perdions dans les analyses politiques voici les Beninois qui écrivaient leur histoire à travers cette coupure de presse.
« En vue du second tour de la présidentielle de 2016 pour lequel il est qualifié, Patrice Talon a obtenu le ralliement de plusieurs concurrents du premier tour. 24 candidats recalés du premier tour ont formalisé leur soutien à l’homme d’affaires ce lundi 14 mars 2016 à Cotonou. Parmi eux, les candidats arrivés troisième, quatrième et cinquième à savoir Sébastien Ajavon, Abdoulaye Bio Tchané et Pascal Irénée Koupaki. Il faut signaler aussi l’engagement dans cette coalition dite de « rupture », des anciens ministres de Boni Yayi qui étaient dans la course.
La déclaration de soutien est intervenue après un conclave entre les candidats et le bénéficiaire du ralliement, Patrice Talon. Celui-ci se serait engagé à en croire Abdoulaye Bio Tchané, porte-parole de la coalition, à éviter tout conflit d’intérêts une fois élu à la présidence. Patrice Talon est en effet un homme d’affaires ayant souvent traité avec l’Etat. Ce dernier a d’ailleurs été condamné à lui verser au titre de dommages et intérêts 129 milliards de francs CFA dans le cadre du contentieux relatif à la suspension en 2012 par le gouvernement du Programme de vérification des importations.
Les nouveaux soutiens de Patrice Talon ont obtenu de lui son renoncement à percevoir cette somme au nom de l’intérêt général. Patrice Talon a connu de nombreux démêlés avec le régime sortant. Sa candidature à la présidence serait-elle motivée par un désir de vengeance ? L’homme s’est aussi engagé, selon la déclaration d’Abdoulaye Bio Tchané, à ne pas se livrer à la chasse aux sorcières une fois élu.
Autre chose et pas des moindres, la « Coalition de rupture » s’engage pour Patrice Talon sur la foi de sa parole donnée de ne faire qu’un seul mandat de cinq ans s’il est élu. Les 24 candidats qui ont rallié le camp Talon promettent dès lors de battre campagne pour ce dernier sur l’ensemble du territoire mais surtout dans leurs « fiefs respectifs », a précisé Abdoulaye Bio Tchané. La « Coalition de rupture » avait été mise en place par les candidats à la présidentielle décidés à rompre avec système de gouvernance de Boni Yayi. Elle avait été active sur le front de la gestion des cartes d’électeur avant le premier tour de l’élection. »
Source : [17/03/2016] Abi-Alfa, Le Rendez-Vous























