L’histoire retient que bien avant la naissance de Togo Cellulaire, une société d’État à caractère commercial de droit privé, le 18 février 1998, il a existé une structure privée du nom de ATN. Présentement ses installations sont encore restées dans la zone portuaire à gauche après Cimtogo en allant vers Aného. ATN devait être le premier opérateur privé à exploiter la téléphonie mobile avant Togocel. Mais alors que tout est déjà installé à coup de milliards de F CFA, l’inauguration, donc l’octroi de la licence, n’aura jamais lieu. Les installations sont actuellement devenues des vestiges. Présentement d’autres hommes d’affaires togolais ont installé une unité de production de sérum pour alimenter les hôpitaux de la sous-région. Tout est installé mais le lancement se fait désirer, la licence n’est pas obtenue. Ce ne sont que des exemples pour dire que dans le monde des affaires le Togolais n’occupe pas la portion congrue mais savoir entreprendre, c’est une chose, profiter d’un environnement favorable en est une autre.

Une race qui gère s’est vachement enrichie sous l’ombre des scandales financiers. Mais étant un bien mal acquis, ils ne peuvent pas réinvestir au pays. Leur expertise, c’est de trouver les meilleurs canaux pour faire dans l’évasion fiscale, dans le blanchiment. Ainsi, ils sont dans l’immobilier avec l’achat de terrains et immeubles, ils sont dans l’évasion des fonds détournés parfois par des canaux aussi variés que rocambolesque. Il n’est pas rare qu’ils utilisent les circuits des grands importateurs, souvent des commerçants étrangers, pour faire sortir des sous vers les destinations ‘’sûres’’ au risque de se faire braquer à l’aéroport par d’autres réseaux parallèles.

En 2015, un rapport de Global Financial Integrity (GFI) arrivait au constat que 9.233,5 milliards de F.CFA sont « illicitement » sortis du Togo entre 2002 et 2011. Des individus sont riches, parfois plus riches que l’Etat, mais ils cachent leur fortune et une fortune cachée ne profite à personne. Le monde des affaires est partagé entre les Libanais, les Chinois, quelques occidentaux et les communautés de l’Afrique du Nord. Où se classent les Togolais ? Les quelques rares qui osent investir le font avec des prête-noms. C’est ainsi qu’ils se sont partagés, par exemple, le juteux monde du commerce des produits pétroliers à la pompe et les actions dans les entreprises privatisées. Au Togo, il n’y a pas d’affaires qui prospèrent indépendamment du bon vouloir des politiques, il faut forcement être tracté. Les riches parvenus qui végètent dans l’anonymat, si ce n’est dans le maquis, sont des hommes qui se sont entièrement faits avec la politique et qui reçoivent tout de l’État, des hommes et des femmes qui sont tout par l’État et rien sans l’État. Dans les pays voisins, comme le Bénin, pendant que la politique noie les talents ici, une génération d’hommes d’affaires a émergé en mine de rien.

Hommes d’affaires qui assument et occupent leur environnement.

Au bénin, le pays est bondé de multi-milliardaires qui s’affichent, qui s’affirment, qui, même si certains se sont initiés au biberon de la gestion publique, savent prendre leur envol en s’identifiant à des unités de production, à des initiatives privées porteuses qui emploient. Désormais, c’est à Paris que les hommes d’affaires béninois célèbrent les mariages dans des hôtels de grand standing. Ils ont des Jets privés et appartiennent au grand business mondial. La dernière présidentielle fut un choc entre candidats milliardaires, qui se sont construits en privés, qui ont des pans de populations qui vivent grâce à leurs initiatives. L’on nous dira que la drogue est passée par là. Oui, avant de séjourner au Bénin, elle a aussi passée au Togo et il est difficile de nous convaincre que présentement notre pays est un blanc saint quand on parle du trafic de stupéfiants.

Dans le monde béninois, les magnas assument leurs engagements, ils pensent à se hisser le plus haut, mais aussi ils savent qu’ils ne peuvent y parvenir s’ils ne changent pas leur environnement. C’est ainsi que, Patrice Talon, homme d’affaires à l’ombre de Yayi Boni raflait déjà 15 des 18 usines d’égrenage du Bénin. Avant de se faire élire, il est copropriétaire au Bénin des hôtels Novotel et Ibis en partenariat avec le groupe Accor. Ce n’est pas fini, le plus important port sec du Bénin a été implanté à Allada par le groupe Talon. Ancien actionnaire et administrateur de l’ex-continental Bank devenue Uba Benin, avant de briguer la magistrature, ses entreprises employaient au moins 5000 salariés; aucun salarié n’est en deçà de 100.000f CFA.

Sébastien Germain Adjavon, le maître du Congelé, jusqu’à un passé encore d’actualité, c’est l’autre espoir du monde des affaires. Le fondateur de la société Cajaf-Comon est spécialisé dans l’importation et la distribution de produits alimentaires, principalement de volaille surgelée. Fortune estimée à 100 milliards de francs CFA, il n’emploie pas moins de 2000 agents. Ce n’est que la face visible de l’iceberg avec la longue liste des hommes d’affaires du pays voisin. Le magazine Forbes, pour la première fois, a sorti son classement des hommes les plus riches en Afrique francophone. Si la première place de ce classement est tenue par le Camerounais Baba Dampulo, il faut noter que Patrice Talon et Sébastien Ajavon, occupaient respectivement la 15e et la 17e place de ce classement avec des fortunes personnelles estimées à 400 et 350 millions de dollars. Voilà comment les voisins créent les richesses dans un environnement qui s’y prête.

Le libéralisme économique n’est pas passé par Lomé, le régime en place, au nom de la conservation du pouvoir, n’a donné la chance à personne. Il faut être un initié, et même, les soi-disant initiés à qui on a tout donné se retrouvent de véritables pétards mouillés, des lâches qui ne sont qu’une espèce saprophyte au flanc d’un arbre qui tombera avec eux. Les vannes des finances publiques leur sont ouvertes, mais qu’en ont-ils fait ? Combien ont pu disposer des unités de production dans leur localité d’origine ou à la capitale ? Plus ils sont riches, plus leur environnement est pauvre. Toujours malheureux envers eux-mêmes, leur seul réussite, c’est faire la fête, changer de voitures, se faire évacuer en Europe pour une migraine, arriver toujours au village en grande pompe pour faire l’important dans un océan de misère.

Cette vie de méchanceté, elle a ses conséquences. Tu les vois traîner des maladies opportunistes, jamais en paix avec eux-mêmes, derrière une richesse insolente qu’on cache difficilement tantôt au pays, tantôt dans l’immobilier, le tout derrière un train de vie à la limite de l’arrogance. Parfois, ils en meurent. Le cas de ce défunt monsieur, cadre de la douane, dont la santé a périclité dès qu’une banque suisse lui a demandé de justifier ses entrées avant de récupérer les sept milliards de FCFA qu’il y a épargnés. Pendant que ces fonds sont ainsi bloqués en Suisse, la succession de ce douanier se bat présentement pour le partage de l’héritage devant les tribunaux togolais. Les exemples sautent aux yeux.

Nous avons connu aussi des familles dont les enfants ne sont pas parvenus, jusqu’ici, à s’entendre pour partager les milliards légués par le défunt père çà et là à travers le monde. Lors du procès Kpatcha Gnassingbé, ainsi a-t-on pu retenir des déclarations d’un membre du rejeton d’Eyadema, officier de son état, que la division de la famille est liée à l’impossible partage de l’héritage. Ils sont riches parce qu’ils peuvent se servir au dos des Togolais sous le couvert d’une impunité garantie, ils sont riches parce qu’ils ont été directeurs d’une société d’Etat qu’ils ont fait couler. Ils font couler des sociétés où des milliards disparaissent, mais ces milliards disparus, à l’évidence, n’ont pas disparu pour tout le monde.

Ils sont riches, mais combien parmi eux emploient 100 Togolais avec un salaire ? Ils sont riches parce qu’il leur a été donné l’occasion de voler tout simplement, mais que vaut un homme riche qui traîne à côté une moralité en dessous du seuil de pauvreté ? Actuellement, c’est eux qui ont envahi l’immobilier, les plus beaux immeubles, pour ainsi dire, les terrains les mieux situés dans la capitales et les autres villes où la terre prend de la valeur, c’est eux qui achètent. Quand le Togolais ordinaire se voit obligé de vendre son toit pour survivre, on a recours à eux et dans la moindre mesure, aux étrangers. Quand tu parcours le journal officiel, c’est toujours les mêmes noms qui reviennent comme citoyens ayant obtenus tel ou tel autre titre foncier. Ils ont envahi l’immobilier et partout le long des meilleurs axes routiers, l’on a des immeubles à louer sans preneur.

Évidemment, il faut bien que l’économie marche avant que l’immobilier respire. D’ici peu, c’est d’ailleurs la crise immobilière qui va pointer le nez d’après nos investigations. Ils ont envahi tous les secteurs névralgiques de l’économie, ils sont partout et nulle part mais la grande majorité trime, l’État manque dangereusement de moyens. Les individus se sont enrichis, partout où l’État s’est endetté. Chaque année, les fonds qu’ils font sortir illicitement du pays sont plus élevés que le budget national.

Cette laide méthode qui consiste à appauvrir les masses pour garder éternellement le pouvoir, a accouché d’une nouvelle race de Togolais. une race réfractaire au message de l’autorité publique, à ce qui symbolise l’Etat, une génération qui n’a aucune citoyenneté dans les veines, aucun sens de la Nation, une population résignée qui a des raisons de penser que, pour rêver, il faut se trouver un toit ailleurs. Ils sont alors nombreux, les jeunes, qui risquent l’exil et pour ceux qui appartiennent déjà à la diaspora, le retour n’est pas pour demain. Peu importe à quoi ressemble les affaires publiques, l’image du pays, peu importe s’il est évident que ça cartouche à chaque initiative, l’essentiel pour eux est de conserver leur pouvoir.

L’idée que le pouvoir corrompt, n’est pas nouvelle. Lord Acton, historien et homme politique britannique, lançait la formule au XIXe siècle : « Le pouvoir tend à corrompre, le pouvoir absolu corrompt absolument». L’orgueil démesuré fait perdre pied, dans notre contexte l’environnement en est gorgé. La maladie du pouvoir est devenue, pour nos dirigeants, un feu qui consume l’âme. S’il existe une méthode qui permet de tenir le pouvoir à vie, elle est la bienvenue, peu importe les conséquences.

Au Togo, on y va alors de toutes les méthodes, des plus civilisées au plus archaïques. Pour y parvenir, tous les alliés sont bons. La corruption est entretenue par les alliés de longue route. Ils sont alors les mêmes qu’on recycle. D’un scandale à l’autre, on les change de poste, de prérogatives. Au sommet de la République, la corruption n’a plus de concurrent parce que personne ne se porte bien. La grande partie, si ce n’est tout le monde, traîne les casseroles voire des cuisines.