Toute corruption accouche du désordre
La corruption est très fertile ; elle a déjà enfanté du désordre. Ce désordre à son tour est incurable. Du coup, à lire les évènements, on se demande si l’on finit par entretenir le désordre pour prévenir le pire, bien entendu, le pire au Togo, c’est la perte du pouvoir. C’est dans ce contexte qu’il faut, par exemple, comprendre le désordre dans lequel des serviteurs éclaboussés de scandales non élucidés reviennent aux affaires. Est-ce par ce qu’ils se sont trop enrichis pour être mis hors du circuit sans contrôle au risque de nourrir des ambitions, est-ce parce que la République est en panne de compétences.
Dans un cas ou dans l’autre, la République est à terre. Le régime fonctionne désormais comme un service de renseignement qui ne se débarrasse jamais totalement de ses serviteurs fidèles. Au sommet, ce n’est plus une dictature, mais une anarchie où personne n’a peur de personne. Chacun est maître sur son petit territoire. Faure a pu ressauté son entourage, et les réseaux se regardent en chien de faïence, puis c’est lui qui tire le fruit de la division. Les dictateurs, c’est une race dont l’entourage a peur, certaines dérives ne sont pas possibles. Au Togo, beaucoup de départements d’Etat fonctionnent comme une fripe à ciel ouvert où les potentiels clients marchent sur une marchandise pour choisir une autre. Tout le monde est témoin du désordre dans lequel Togo Télécom s’est écroulé, tout le monde est témoin de comment le Port Autonome de Lomé est devenu une épave qui n’est plus bon que pour les trafics, tout le monde est témoin des scandales qui se relaient présentement à la CEET. S’il existe une réelle autorité morale qui impose une discipline, certaines choses ne seront plus possibles.
Monsieur Faure Gnassingbé a malheureusement fabriqué des femmes et des hommes puissants, mais pas de femmes et des hommes d’Etat. Personne ne peut lever un petit doigt. Tout le monde sait observer le malaise mais personne n’est assez audacieux pour le dénoncer. Le prince héritier, incapable devant la mission restauratrice qu’il a promis en remplaçant son père, a abdiqué pour se plonger dans un souci disproportionné pour l’image et l’apparence, une confiance en son propre jugement et un mépris pour les conseils.
Plus le prince végète au pouvoir, plus la gestion des affaires est émaillée d’une certaine anarchie à demie teinte. Tous les jours, de nouveaux comportements éloignent monsieur le président de son pouvoir, mais il est déjà atteint de l’addiction. « L’addiction est en général liée à notre illusion de contrôle, or le pouvoir donne, par définition, le sentiment que l’on peut contrôler non seulement sa propre vie mais aussi celle des autres ! ». Est-ce que monsieur le président nous contrôle ?
Que faire pour limiter les dégâts?

Il est ancré dans la tête de la race dirigeante le fait qu’il ne peut exister une gestion de la République en dehors de leur cercle. Tout comme le maître des lieux, l’entourage est scotché à ce principe qui est le pouvoir à vie. L’addiction au pouvoir détruit les qualités mêmes qui ont permis à une personne d’obtenir son pouvoir. C’est alors que la sensibilité à l’intérêt commun, la clairvoyance, la vision, s’érodent. Si ces qualités existaient encore, monsieur le président aurait pu se rendre déjà à l’évidence que le pays navigue à vue. Pour limiter les dérapages, soient-ils psychologiques ou socio-politiques, il urge de renforcer les contre-pouvoirs. Il faut réfléchir à des institutions, des façons de gouverner qui pondèrent cette propension humaine à la démesure. Mais au Togo, les réformes institutionnelles et constitutionnelles qui devaient redéfinir ce cadre ne sont bonnes que pour la poubelle. L’environnement dans lequel monsieur Faure exerce son pouvoir ne facilite pas ce schéma. Et pourtant, c’est lorsque le pouvoir est exercé dans le cadre strict de la démocratie, que la perfusion dans les veines de la présidence à vie et du sentiment d’un guide providentiel sont régulés. Mais quand on se retrouve en face d’une autorité à laquelle rien ne s’oppose, imaginez la suite !
A un stade d’addiction, comme au tour d’une bouteille, plus on avance, plus on a envie de durer au pouvoir et plus une perte de contact avec la réalité sur fond d’un isolement progressif s’installe. Nous y sommes. Ceux qui gèrent ce pays n’ont plus une appréciation juste de leur capacité. Or, plus vous avez une appréciation juste de vos qualités, plus vous êtes modestes, plus vous êtes modestes, moins vous vous sentez capables de diriger. Avec un peu de recul, on aperçoit des troubles de comportement typiques des chefs d’Etat accrocs à la présidence à vie, c’est juste un constat. Tout le monde sait seulement que ça avance, mais vers où ? Sans repère, comme pour narguer sa population, si elle existe, on finit par gérer un pouvoir extraverti. Ainsi passe-t-on le plus clair de son temps à l’extérieur, au pays les réalités s’enlisent, on compte sur les prêts et la dette extérieure pour construire le pays, les recettes publiques étant mises entre parenthèses par les intérêts de la bande. Sur un plan diplomatique, on envoie les meilleures lettres de condoléance à la première mouche qui se casse les pieds dans les pays étrangers, les Togolais peuvent mourir par douzaine dans l’indifférence. On finit par en fabriquer un chef de l’Etat qui est plus à l’aise hors de ses frontières qu’au pays. C’est un danger public que de percevoir de façon erronée quelque chose de rassurant dans l’expression de la confiance en soi grâce à une force qu’on croit être un acquis.
Pire, aujourd’hui, le Togolais semble être en face d’un cas de figure où, ce qui compte pour les dirigeants n’est pas forcément d’avoir confiance en soi, mais de donner l’illusion de la confiance en attendant un miracle incertain. C’est bien le constat, mais que fait le Togolais pour lutter contre sa propre tendance à admirer ces comportements ? Il attend et observe, il vaut mieux vivre en paix même si on dit mourir dans l’humiliation.
Source : Izotou Abi-Alfa, Le Rendez-vous No.306 du 11 mai 2017























