Photos: Truth Reporting Post (TRP)
Photos: Truth Reporting Post (TRP)

À Gati, un village situé dans la préfecture de Zio, à environ 50 km de Lomé, l’usine Mettogo Oil raffine du plomb et de l’aluminium dans des conditions qui constituent de graves violations des droits humains. Des ouvriers non déclarés y travaillent jusqu’à douze heures par jour, exposés à la contamination de plomb et d’aluminium, sans aucune protection, pour un salaire de moins de 5 000 francs CFA.

Sur le fronton de l’usine s’affiche fièrement Mettogo Oil. La société a été légalement enregistrée au CFE (Centre de formation des entreprises) en 2022.Le nom suggère une simple production d’huile moteur, mais les murailles, la réalité est tout autre.

L’enquête menée sur place entre juillet et octobre 2025, fondée sur des témoignages directs d’employés et des observations de terrain, révèle un système d’exploitation des ouvriers.

La société, détenue par des investisseurs indiens, opère sur deux lignes de production principales : l’aluminium et le plomb. Une activité hautement polluante qui met en danger la vie des ouvriers.

Douze heures dans les fumées toxiques

Koffa, employé à la section aluminium depuis 03 ans, décrit une routine épuisante. « L’équipe du matin travaille de 7h à 19h et celle de nuit de 19h à 7h du matin avec une heure de pause pour chaque équipe. Nous travaillons pendant 12 heures de temps », explique-t-il. Son équipe de sept personnes charge manuellement entre 10 et 14 tonnes de métaux lourds en deux à trois heures, avant de les traiter dans des fours à très haute température.

Les conditions de travail sont extrêmes, confie Koffa. « C’est un travail très difficile qui implique de côtoyer la chaleur en permanence au point où nos corps en sont affectés », poursuit Koffa. « La chaleur que dégage le four est si forte qu’en 05 minutes de travail tous nos vêtements sont trempés à raison de la transpiration de notre corps ».

À Rotary, la section plomb (section la plus toxique de Mettogo), la situation est encore plus préoccupante. Les ouvriers manipulent quotidiennement de l’acide sulfurique provenant des batteries, respirent des vapeurs de plomb fondu et travaillent face à des fours dont la température avoisine les 1000°C. « La machine que nous utilisons dégage la fumée et les matières que nous y versons sont toxiques. Cette fumée embaume toute la pièce où nous travaillons de telle sorte qu’il est même difficile de voir la personne qui est à un mètre de nous », témoigne Kodjo, employé de la section plomb.

Le processus de raffinage du plomb, décrit en détail par l’employé  implique la fusion de batteries broyées mélangées à du fil de fer, du charbon de bois et de la soude caustique.  Le plomb  est extrait du broyage de batteries usagées importées en conteneurs depuis d’autres pays d’Afrique de l’Ouest. Une fois le plomb liquéfié, les ouvriers doivent le « tamiser » en y versant de la sciure de bois, une opération qui génère d’importantes quantités de fumées toxiques et de la chaleur extrême. « Quand vous versez ces déchets du bois sur le plomb, c’est du feu qui sort de vive allure accompagné d’une forte fumée. On n’arrive pas à respirer. On porte des cache-nez mais vous êtes en face du feu qui est à 50 cm de vous », décrit-il.

De la fumée, du feu…pour 3000 F CFA ?

Les équipements de protection individuelle sont quasi inexistants. Aucun masque respiratoire, aucun équipement de protection… « Nous ne portons que des cache-nez », affirme un ouvrier de la section plomb, évoquant des protections de fortune totalement inadaptées à l’exposition à des neurotoxiques.

Des ouvriers de Mettogo se frottant au fourneau sans aucune protection sécurité | Photos: Truth Reporting Post (TRP)
Des ouvriers de Mettogo se frottant au fourneau sans aucune protection sécurité | Photos: Truth Reporting Post (TRP)

Et les conséquences sanitaires se font  sentir. « Ce qui se passe à l’intérieur est que dès que tu travailles dans la fumée, tu as constamment  des problèmes de santé. Des maux de ventre, et surtout  la plaie qui nous dérange. La plaie à l’intérieur de notre organisme », explique-t-il. Les « maux de ventre » qu’il décrit peuvent correspondre à des ulcères gastriques, une manifestation courante de l’intoxication chronique au plomb.

Contrairement à la section Aluminium, la section plomb a pu obtenir la réduction des journées de travail de 12 à 8 heures par jour après une bataille menée par les ouvriers. Mais une condition a accompagné cette revalorisation des heures de travail : l’entreprise a réduit la paie.

Les employés touchent désormais 2500 francs CFA pour une journée de 8 heures (de 6h à 14h) et 3000 francs pour un poste de nuit. Contre 4000f pour les équipes du matin et 4500 pour les équipes de nuit, il y a quelques mois.

« Avant, nous nous travaillons pendant 12 heures de temps.On nous payait 4000 francs la journée et 4500 la nuit. Nous avons fait plusieurs réclamations à ce niveau. Après ça, les activités à l’usine ont cessé pendant quelques mois. À la reprise. Nous avons encore demandé la réduction des 12 heures de travail. Ça nous tue! Ils  ont finalement accepté les 8 heures de temps mais ont réduit également la paie de 1500  F CFA » confie Kodjo.

À raison de six jours par semaine, la somme perçue mensuellement par les ouvriers représente environ 60 000 à 72 000 F CFA mensuels.72 000fcfa au prix de la santé.

Les ouvriers sont aussi privés de toute couverture sociale. Aucun des ouvriers interrogés ne dispose d’un contrat de travail écrit. « Nous sommes payés par semaine. Nous avons parlé de contrat jusqu’à épuisement », déplore un employé.

Un accident, une amputation, aucune indemnisation

Le cas d’un employé  interpelle. Victime d’un accident de travail  impliquant une machine industrielle qui lui a gravement happé la main, il a été contraint d’arrêter le travail. L’entreprise devait assurer sa prise en charge médicale. Mais les choses ont trainé, l’accompagnement n’a pas suivi promptement. Faute de soins adéquats et de suivi conséquent, la blessure s’est aggravée au fil des jours, jusqu’à s’infecter. Aujourd’hui, les médecins ne voient plus d’autre issue que l’amputation de sa main, conséquence tragique d’un abandon que l’ouvrier peine encore à comprendre.

Employés accidentés de Mettogo | Photo: Truth Reporting Post (TRP)
Employés accidentés de Mettogo | Photo: Truth Reporting Post (TRP)

L’absence de déclaration à la Caisse nationale de sécurité sociale prive ces accidentés de toute indemnisation. « Il y a une infirmerie au sein de l’entreprise mais nous sommes mal pris en charge en cas de maladie et il n’y a pas de médicaments disponibles », précise Koffa.

Cette situation viole  plusieurs conventions fondamentales de l’Organisation internationale du travail, notamment la convention n°155 sur la sécurité et la santé des travailleurs, ratifiée par le Togo en 2011, et la convention n°187 sur le cadre promotionnel pour la sécurité et la santé au travail.

Des inspections détournées

Le plomb est classé par l’Organisation mondiale de la santé comme une substance hautement toxique, sans seuil d’exposition considéré comme sûr. Les normes internationales exigent l’utilisation d’équipements de protection respiratoire dotés de filtres spécifiques, ainsi que des contrôles médicaux réguliers et une surveillance stricte de la plombémie. Or, selon les constats rapportés, rien de tel n’est appliqué à Mettogo.

Les rares visites d’agents de contrôle semblent systématiquement contournées. « Certaines fois des agents de la caisse nationale de sécurité arrivent ici, au lieu de nous questionner sur nos conditions de travail, ils se rendent directement chez les responsables et repartent », se plaint Max.

Un employé de la section plomb décrit un protocole rodé pour dissimuler l’activité réelle. « Lorsque les délégations des agents compétents arrivent dans l’usine, ils se font les signes et diminuent le volume du feu des fours pour éviter d’attirer l’attention de ces agents, sur d’autres activités de l’usine faites clandestinement derrière la production de l’huile à moteur officiellement déclarée ».

L’absence de bureaux administratifs visibles complique également toute inspection. Pas de bureau de secrétariat, pas de bureau de comptabilité,  pas de direction, apprend-t-on. « Ils ont juste construit deux bâtiments à l’intérieur. Et ce sont les Indiens eux-mêmes qui restent là-bas », explique Kodjo. « Ce qui fait que même si les délégations viennent même, ils ne savent même pas là où à qui s’adresser ».

Les ouvriers soupçonnent également l’existence d’un réseau d’alerte qui informe les responsables de Mettogo au moment opportun. « Quand la délégation arrive, ils sont déjà informés », affirme un autre employé.

Revendications et menaces

Face à leur situation, les ouvriers ont tenté de s’organiser. En août 2025, ils ont rédigé une lettre de revendications transmise aux délégués du personnel et à la direction, dont ils ont conservé copie. Ils y réclament “l’amélioration des conditions de travail et de vie, le droit au contrat, la déclaration à la caisse, la domiciliation des salaires à la banque, une augmentation des salaires, et la réduction des heures de travail”.

La réponse a été immédiate et sans équivoque. « Pour toute réponse à notre note, ils nous ont menacés de renvoi », rapporte Max. Et d’ajouter : « Ils ont rencontré certains de nos collègues et leur ont posé des questions en leur confiant que nous allons être renvoyés. Ils veulent nous diviser pour piétiner nos revendications ».

L’entreprise semble avoir instauré un climat de peur pour étouffer toute contestation. « Ici, pas de réclamation ! Dès qu’un ouvrier veut manifester un quelconque mécontentement, il est automatiquement renvoyé chez lui et n’est plus habilité à retourner travailler », affirme KodjoPlusieurs employés pointent du doigt le rôle de Bakana Kossivi, chef du personnel togolais originaire d’Ahepe, accusé de couvrir la direction au détriment des droits des ouvriers. « C’est lui qui prend les devants de toute chose en protégeant les Indiens au détriment de nos droits et notre sécurité », dénonce Kodjo de la section plomb.

Face à l’absence de réponse, les ouvriers envisagent d’escalader leur action. « En cas d’absence de réponse concrète, nous allons envoyer une deuxième lettre et si nous n’avons pas gain de cause, nous allons aller à l’inspection du travail », prévient Max.

Quid des autorités

Saisie sur les conditions de travail à l’usine Mettogo, la Direction de l’Agence Nationale de Gestion Environnementale (ANGE), structure relevant du ministère de l’Environnement, a livré une réponse se voulant rassurante.

« À la suite des suivis réalisés par les agents de l’ANGE (Ndlr, Agence nationale de gestion de l’environnement), les conditions des employés de Mettogo s’améliorent au jour le jour. Tous les employés sont déclarés à la CNSS et disposent de leur carte d’Assurance Maladie Universelle (AMU), selon le rapport de mise en œuvre des mesures de court terme du plan de gestion environnemental et social issu de l’audit environnemental de l’usine, transmis à l’ANGE le 8 octobre 2025 », a indiqué l’agence lorsque nous l’avons interrogée sur les conditions de vie et de travail des ouvriers de Mettogo.

Pour l’ANGE, les visites régulières de ses agents auraient permis une « amélioration progressive » de la situation. Pourtant, sur le terrain, la réalité racontée est tout autre. Les témoignages recueillis contredisent frontalement cette version officielle : les travailleurs évoquent un quotidien qui, loin de s’améliorer, reste inchangé –voire s’est encore dégradé.

« Je suis choqué par la déclaration du ministère que vous rapportez. Rien n’a changé ici ! Nous continuons à réclamer 8 heures de travail au lieu des 12 heures imposées. Nos employeurs présentent certainement un beau discours aux autorités, mais la réalité est toute autre », témoigne l’un des employés.

Selon plusieurs employés, aucune amélioration concrète n’a été observée depuis les précédentes revendications. Les plaintes récurrentes persistent: non-déclaration à la CNSS (Caisse nationale de sécurité sociale), absence de protection et horaires de travail excessifs.  Les conditions de travail restent précaires : et une rémunération toujours bloquée entre 3000 à 4 500 francs CFA par jour.

« Nos recommandations sont restées sans réponse. Nous vous exhortons à venir constater par vous-mêmes. Nous sommes à bout ! », a laissé entendre Max, visiblement épuisé.

Selon des sources proches du  ministère de l’Environnement, un audit aurait été lancé sur les activités de Mettogo. Cet audit, selon nos informations, devrait évaluer la mise en œuvre réelle des mesures correctives prescrites par l’ANGE.

Le Togo a ratifié les principales conventions internationales en matière de droits des travailleurs et dispose d’un Code du travail qui impose notamment la déclaration des employés à la CNSS, l’établissement de contrats écrits et le respect de normes de sécurité strictes pour les activités dangereuses.

Selon l’article 9 du code de sécurité sociale, l’immatriculation du travailleur à la CNSS doit obligatoirement être effectuée par l’employeur dans un délai de huit (08) jours à compter de l’embauchage.

L’article 34 précise également que dans les huit (8) jours qui suivent l’embauchage, l’employeur est tenu d’adresser à la CNSS un avis d’embauchage indiquant l’identité du travailleur, son numéro d’assurance et sa date d’entrée dans l’entreprise.

Le pays est également signataire, depuis  le 02 juillet 2004, de la Convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontières de déchets dangereux, qui encadre strictement le commerce et le traitement des batteries au plomb usagées. L’importation massive de batteries d’autres pays ouest-africains pour raffinage devrait faire l’objet de déclarations et d’autorisations spécifiques.

Cette enquête soulève plusieurs interrogations majeures qui appellent des investigations complémentaires sur l’ampleur de cette activité industrielle. L’état de santé réel des dizaines d’ouvriers exposés pendant des mois ou des années au plomb et à l’aluminium sans protection adéquate mériterait une évaluation médicale indépendante, incluant des dosages de plombémie. Les populations riveraines de Gati devraient également bénéficier d’analyses environnementales pour mesurer la contamination éventuelle de l’air, des sols et de l’eau.

En attendant, à Gati, les fours continuent de tourner. Et des hommes continuent de vendre leur santé pour…3000 F Cfa par jour, au prix de leurs droits les plus fondamentaux.

Larissa Agbenou

PS : Les prénoms Kodjo, Max et Koffa, ont été modifiés pour protéger l’identité des personnes interrogées.

Cette enquête a été réalisée  sur la base de témoignages directs et d’observations de terrain. Les demandes d’entretien adressées à la direction de Mettogo Oil sont restées sans réponse à la date de publication.

Source: Truth Reporting Post (TRP)