On ne le dira jamais assez, les Togolais dans toutes leurs composantes sont de plus en plus conscients de leur situation de victimes dans une même barque mal gérée et aux mains d’un poignet d’individus de toutes ethnies composées.

Les fraudes et conflits fonciers, les vraies bombes à retardement qui menacent la paix sociale au Togo | Archives
Les fraudes et litiges fonciers, les vraies bombes à retardement qui menacent la paix sociale au Togo | Archives

Cette prise de conscience commune, d’un sort unique aux populations, éloigne de mieux en mieux le spectre des mécontentements aux régionalistes. L’ethnie a cessé d’être porteuse de spectres d’incertitudes. Aucune région n’est responsable de la misère des Togolais, si ce n’est « la minorité faure-te ». Toutefois, en dehors des escarmouches périodiques purement politiques, si un jour ce pays doit chavirer vers des situations de violations massives de droits humains difficiles à gérer, ce sont les litiges fonciers, surtout à connotation communautaires, qui en seront la racine.

La partie nord de Bafilo, une partie des milieux Bassar-Kabou, le sud du pays et la région centrale, voici autant de foyers où la cohabitation naguère paisible entre Togolais est de temps en temps éprouvée par les terres. L’incapacité de l’Etat à définir une rigoureuse et impartiale politique foncière est un terreau qui fait prospérer les doubles ventes de terrain, les mises en cause de titres fonciers, l’existence de titres de propriété falsifiés. Des démarcheurs aux géomètres en passant surtout par les propriétaires terriens pour chuter aux tribunaux, plus le « business » de la terre prospère, plus le tissus sociale se désagrège. Le foncier est devenu une gangrène incurable.

Mais sur un autre plan, il y a un aspect du foncier qu’il est encore possible de sauver, le foncier communautaire. Ici, la situation n’est pas trop pourrie, sauf que le ver est dans le fruit. Ainsi, entre égoïsme, volonté de falsifier les faits et intérêt mesquins, la situation s’embourbe tous les jours. Les foyers de tensions fument de temps à autre dans plusieurs coins du pays. Mais plutôt que de trouver des solutions au problème, l’autorité le déplace en y imposant des solutions pacotilles qui ne résistent pas au temps. Ce ne sont pas les exemples qui manquent. Mais certaines vérités étant devenues tabou, on fait comme s’il n’y a pas urgence, et pourtant !

Février 2011.  Le chef canton d’Awandjaleou s’estime insatisfait de ses voisins de Bafilo vis-à-vis des terres. Il saisit l’occasion d’une visite de Faure Gnassingbé à Kara avec son gouvernement pour convoquer son collègue de Bafilo devant le gouvernement. Objet de la convocation : les populations de Bafilo vendent les terrains que les populations d’Awandjaleou estiment être leur propriété. En réponse à cette accusation, le chef canton de Bafilo a répondu devant plusieurs ministres qu’il ne dispute pas un quelconque terrain avec les populations d’Awandjalo, car, la limite territoriale de Bafilo n’est pas Awandjaleou mais le fleuve Kara. L’ambiance était lourde, Faure Gnassingbé y était pour toucher la réalité du doigt. C’était la toute première fois que ce litige a été mis sur la place publique. Une cellule est envisagée pour régler ce problème. Mais jusqu’à l’heure où nous écrivons cet article, aucune fumée ne s’est dégagée. Encore faut-il que ladite cellule ait vraiment été mise en place. Parlant de cette situation, nous avions rappelé un fait dont nous étions témoins oculaires.

En effet, en 1984, sous la supervision de feu Ernest Gnassingbé, des bulldozers ont démoli tout le quartier Adjambissa à Kara. Des dizaines d’hectares bâtis à Kara-Sud, sont partis en poussière sous le prétexte que les terrains bâtis ont été vendu par les populations de Lama alors que ces terrains appartenaient aux populations de Pya. Le climat était tendu entre Lama et Pya. Dans la foulé, feu El Hadj Souley, chef canton de Lama d’alors, a laissé entendre que ce territoire sujet du conflit n’appartenait ni aux populations de Lama moins encore à ceux de Pya, mais aux gens de Bafilo. Ceci a valu au chef de Lama une descente aux enfers jusqu’à une fin précoce de règne.

Dans notre livraison 165 du 12 juillet 2011, nous avions reconnu les mérites de feu Eyadema dans sa gestion de certains différends communautaires. Parlant de la région centrale suite à un différend, nous avions avancé que malgré sa toute puissance, l’homme n’acceptait pas certains excès. C’est ainsi que de son vivant, à chaque fois qu’il urge de faire des cérémonies dans les parties de la région centrale qui ont accueillie les familles déplacées du Nord par le colon, Eyadema appelait toujours le préfet en place. Ainsi, le préfet arrivait à Lomé II avec les chefs canton de sa localité. II remet les fonds nécessaires et demandent aux chefs traditionnels d’aller faire faire les cérémonies nécessaires par les dépositaires des us et coutumes du milieu. C’est ainsi que dans la préfecture de Sotouboua par exemple, ce sont les populations de Fazao qui procèdent toujours aux cérémonies. Ce fut le cas, entre autres, en 1979 où, suite à une rareté des pluies, c’est finalement un non voyant de Fazao qui a été appelé à faire les cérémonies. Ceci, devant 12 chefs traditionnels de la localité avec le chef Koudjo en tête sous la supervision du préfet Nassiki d’alors. Le même soir, la région fut arrosée.

Du vivant d’Eyadema, il respectait le droit des premiers occupants et le désordre foncier, s’il n’était pas absent, était moins fréquent. Dans notre édition 246 du 21 mai 2015, nous parlions d’un bras de fer foncier entre le chef canton de Fazao et monsieur Panassim Pataley autour du village de Sozozi occupé par les peuhls. Dans cet article, nous indexions le tribunal de Sotouboua d’avoir couru au chevet d’une escroquerie foncière pilotée par certaines autorités locales. Le nom du préfet sortant, disons-nous, était cité par les populations dans leur déposition devant la CVJR au sujet des terres usurpées. Des bonnes volontés sont intervenues pour atténuer cet autre problème.

Tout récemment, les allemands ont entrepris l’installation d’une cimenterie dans la partie nord de Bafilo. Pour acquérir le terrain devant abriter la nouvelle unité de transformation, c’est le chef canton d’Awandjaleou qui se met devant les démarches en vendeur des 20 hectares convoités par les opérateurs économiques. Or, le même chef a signé en témoin le 15 mars 2007 pour la vente d’un terrain de 5 hectares 33 ares 66 centiares entre les propriétaires terriens représentés par le Monsieur Ouro-Ako Yacoubou et la mairie de la commune de Kara représentée par Monsieur Essodina Ayennam Amaou. 7 ans après cette transaction où le chef canton était témoin, le voici propriétaire-vendeur d’un domaine plus vaste sur le même site plus au sud, donc plus proche de Bafilo. Le quotidien des populations qui occupent ces zones est fait d’exemples éloquents et on vit une paix fragile appuyée sur des tensions foncières.

Les sujets tabous, une bombe à retardement

A la lecture des foyers de tensions qui somnolent ici et là à travers le pays, une question mérite désormais une place dans les litiges communautaires au Togo. A quand la fin du silence du colonisateur ? Ce problème est un souci national, il vaut mieux prévenir que guérir. Puisque les documents d’histoire ne suffissent pas pour éclairer les Togolais afin que chaque communauté sache où commencent et où finissent ses compétences territoriales, il faut interpeler le colon allemand et l’administrateur français pour répondre à certaines questions. Loin d’être une ingérence, moins encore une invite du colon à nous recoloniser, une lumière de la part des anciens maîtres aidera à éclairer notre histoire commune et sauver les populations des situations délicates. Si le colonisateur ne le fait pas, il sera responsable devant l’histoire et les institutions de défense des droits humains si jamais une situation difficile se répétait.

« Chat échaudé craint l’eau froide », il y a déjà eu au moins une fois un carnage pour des problèmes similaires dans la région centrale. A un moment donné de l’histoire de notre pays, des familles ont-elles effectivement été déplacées par le colon de certaines localités du Togo vers d’autres localités? Si oui, quelles sont ces localités ? Le colon, à travers ses gouverneurs et commandants de cercles, l’avait t-il fait en toute anarchie fort de son droit de maître ou il a fait un déploiement discipliné et organisé en passant par les premiers occupants des territoires où il a choisi d’installer les nouvelles familles ? Les témoins vivants de ces mouvements coloniaux sont encore là, si eux aussi n’ont pas envie de tronquer l’histoire, ils peuvent être mis à contribution. Les représentations diplomatiques des différents pays colonisateur et administrateur du Togo doivent être interpelées, la paix sociale a désormais besoin de leurs témoignages.

Les Togolais qui ont été déplacé n’ont pas demandé à être déplacés. Les premiers occupants qui ont accueilli les familles déplacées, les accompagnants dans leur installation de diverses manières pendant les premiers moments, eux aussi n’ont pas eu tort de leur hospitalité. Si dans nos «togolités» nous pouvons dénaturer les faits selon nos intérêts et nos positions de force, le colon, lui autre, marque ses territoires et ses actes. Ces marques qui existent belle et bien avec des personnes ressources et les musés coloniaux, aussi bien au Togo qu’en Europe, ne sauront éternellement être occultés pour laisser le tissu sociale à la merci des arrêts de justice biaisés d’une race de magistrats qui sont présentement au centre d’une volonté manifeste de récrire l’histoire du foncier dans certains milieux aussi bien au centre qu’au nord du pays.

Est-ce qu’il n’est pas grand temps pour que la jadis métropole, l’Allemagne, se prononce sur l’histoire de leur ancienne colonie afin que leur silence devant une situation qu’elle a crée de sa main ne mette en mal la paix sociale au Togo ? Attendent-ils le pire pour pondre des communiqués hypocrites et ensuite organiser des plans d’évacuation de leurs ressortissants? Dieu aime le Togo, sans quoi dans certains pays, les injustices communautaires n’ont pas atteint ce degré, mais la situation a dégénéré. Jusqu’où pourrons-nous continuer à compter sur cette providence divine ? D’où nous estimons qu’il faut que la vérité historique soit rétablie dans le foncier communautaire. Ainsi, dans chaque localité du Togo où les populations sont victimes de ces situations, l’étranger saura désormais reconnaître où finissent ses droits et où commencent les droits de l’autochtone propriétaire-terrien.

C’est à juste titre que nous citerons les évêques qui ont été claire dans leur dernière déclaration: « …Il n’y a jamais de responsabilité sans la vérité,… le mensonge commence toujours par une déformation du sens des mots, tandis que le courage de la vérité réside dans la capacité de rendre aux mots leur sens véritable». Il est anormal qu’on se retrouve parfois en face des citoyens avec plusieurs villages d’origine. Tantôt originaires du centre, tantôt du nord, selon les circonstances, pendant que certains sont forcés de devenir étrangers sur les vestiges de leurs aïeux. Cela ne veut pas dire qu’un Togolais va demander à son prochain de retourner à ses terres ancestrales, loin s’en faut. Nous sommes parmi les rares Rédactions qui osent aborder ces thèmes pour aider l’autorité à en prendre conscience et trouver solution, mais on a l’impression de faire un travail de Sisyphe, à nos risques et périls d’ailleurs.

Les milieux qui n’ont pas accueilli de familles déplacées par le colon ne connaissent pas ces problèmes. Il est alors injuste que les progénitures des bienfaiteurs d’hier soient victimes de l’hospitalité de leurs parents. D’où, avec un peu de volonté politique et l’assistance diplomatique, l’autorité publique, si elle a le souci de laisser en héritage un pays apaisé, peut trouver une solution à la République en éteignant une source de tensions gratuites. C’est le lieu d’interpeler la CVJR, Comité Vérité Justice et Réconciliation. Quand elle a fait son travail, une bonne partie des dépositions touchaient les injustices foncières communautaires, nous n’apprenons rien à Mgr Barigah. Si le HCRUN d’Awa Nana Daboya existe, voici un chantier pas des moindres, les partenaires en développement, les institutions internationales de défense des droits humains tel que Amnisty internationale, qui interviennent souvent aux chevets des populations en difficultés dans notre pays, toutes ces institutions sont interpelées. Si elles ne souhaitent par se retrouver un jour dans le sale rôle de médecins après la mort, c’est l’occasion ou jamais.

Il est devenu difficile de compter seulement sur les discours des hommes politiques. Ceux-ci semblent décréter une réconciliation avec une population qu’on nourrit de ressentiments. Une fois ce problème résolu, on aura fait un bond vers la réconciliation tant claironnée. En attendant, nous osons croire que les instruments de travail de notre justice vont se moderniser et une race de juges plus soucieuse du serment prêté va germer grâce à la politique de réhabilitation de la justice prôné par Faure Gnassingbé. Ainsi, un jour viendra où, quand l’histoire s’invitera dans les procès, on cessera de parler d’elle sur la base des conjectures ou des appartenances pour se référer aux documents et archives coloniaux qui existent belle et bien.

Dans nos précédents écrits sur des sujets similaires, nous avons eu à en faire large usage. Il y a problèmes quand ceux qui ont bénéficié de l’hospitalité des premiers occupants deviennent des vendeurs incontestables de terrains pendant que quand il faut faire des cérémonies dans des situations difficiles, l’on cherche les autochtones. Pire, on lit une forte envie de réécrire l’histoire dans le sens de « les premiers venus sont redevenus les derniers qui doivent ‘’clandoter’’. » Encore une fois, qu’il nous soit permis de retourner à la sagesse des évêques qui illustrent si bien notre tableau: «La situation qui se dessine aujourd’hui en des traits accusés voire violents et provocateurs, n’a pas germé soudainement … Elle est le fruit de compromissions, de lâchetés, de refus de servir la vérité, du manque d’un véritable amour de la patrie, de divisions tribales acceptées, subies ou encouragées, de silences complices et coupables dont nous tous, citoyens togolais, chacun pour sa part et à la place qui est la sienne, portons une part plus ou moins consciente de responsabilité». Parfois les autorités politiques influentes interviennent pour mettre un ordre éphémère dans le désordre entretenu par une minorité qui peut semer du bordèle dans l’ensemble. Le cas du ministre Bayadwa Boukpessi qui a joué un grand rôle à Sotouboua suite à certains de nos dénonciations.

Le pays a des priorités ailleurs

Les brassages ethniques et régionaux dans notre pays ont atteint un niveau où certaines querelles doivent normalement se taire d’elles-mêmes et personne ne peut prétendre vivre seule. Le pays et ses différentes localités ont des priorités, évitons que les maigres revenus que des individus tirent de la vente anarchique de quelques lopins de terre nous déroutent de l’essentiel vers des conflits aux issues incertaines. Déséquilibres sociaux, absence d’alternance, injustice, accaparement des biens par une minorité, la liste des récriminations ressenties présentement par les Togolais est longue, mais s’il y a une qui peut, en mine de rien, trahir drastiquement la politique de réconciliation nationale, c’est bien le foncier et la pilule est encore amère quand il devient un foncier communautaire car derrière les noms qui s’affrontent devant les tribunaux pour le foncier se cachent des communautés. Les juges doivent élever leur serment au dessus des appartenances et être un peu plus regardants devant certains faits car, pour paraphraser Anne Landers, s’il faille habiller un mensonge, il vaut mieux une vérité nue.

Source : Abi-Alfa, Le rendez-Vous N°280 du 12 Mai 2016