20 à 30 mètres d’érosion par an à l’horizon 2030
Il est constant que la mer avance sur toute la côte Atlantique. Au Togo, les chiffres officiels parlaient d’un recul de 4 mètres de terre par an. D’autres parlent aujourd’hui de 10 à 15 mètres comme moyenne annuelle, avec quelques variances à des endroits. Il fut une année, la mer aurait avancé de 35 mètres. Cela explique qu’on en soit déjà au 3e tracé de la route Lomé-Aného, les deux premiers ayant été avalés par la mer. Les spécialistes expliquent l’accentuation de l’érosion par les travaux de construction du 3e quai au Port autonome de Lomé, qui ont des conséquences en aval. L’ensablement constaté en amont est compensé par le désensablement en aval, dans les environs d’Aného, rapporte-t-on.

Comme preuve palpable de l’avancée irréversible de la mer, il est constant de voir les eaux arriver jusque dans les maisons bordant l’océan. Parfois, des pirogues, généralement laissées sur la plage, se retrouvent dans la rue, repoussées par les eaux. Pour bien suivre le phénomène, il est demandé aux chefs traditionnels des localités du littoral présents au forum d’Aného sur l’érosion côtière le 19 février dernier, de planter des cocotiers sur le trait de côte, l’indicateur par excellence du phénomène. Le trait de côte, c’est la courbe ou la ligne représentant l’intersection de la terre et de la mer dans le cas d’une marée haute astronomique de coefficient 120 et dans des conditions météorologiques normales. Pour faire simple, c’est la limite entre la terre et la mer, la limite maximale où les eaux montent à la plage.
L’érosion côtière est déjà source de dégâts énormes ; mais le phénomène risque de s’accélérer à partir des années 2030, annoncent les prévisions. « (…) L’érosion côtière va s’accélérer, les côtes vont reculer avec plusieurs mètres au-dessus de la moyenne. De 10 à 12 mètres qu’on connaît sur la période 2010-2015, on peut arriver à 20 à 30 mètres par an », alerte le Prof Adoté Blivi, Géomorphologue, Océanologue, Expert de la Convention sur les droits de la mer de l’Onu et Vice-président de la Commission océanographique intergouvernementale de l’Unesco, qui a tiré à plusieurs reprises la sonnette d’alarme. Il explique cette accélération :
« (…) Il n’y a plus de sédiment sur la côte, les bassins sont vides, les vidages sont bien prononcés sur la plage aérienne et sous-marine ; la profondeur est raide, les vagues arrivent avec beaucoup de force jusqu’au bas de la côte. Le deuxième gros facteur, c’est le réchauffement de la mer, les eaux se réchauffent, la pression baisse, donc forcément la mer monte avec une vitesse de vent au-dessus de la normale ».
Plus concrètement, il pronostique un recul de 350 m de plage, et donc d’avancée de la mer à Doévi-Kopé qu’il prend pour référence.
Voilà des prévisions qui devraient intriguer tout le monde. Les premiers menacés, ce sont bien évidemment les populations des localités situées tout le long de la côte. « Vous devez penser déjà à votre départ d’ici », a lancé, stoïque, le Prof Blivi, aux populations d’Aného. Ici, les cadres pensent déjà requalification de la ville à l’aune de l’accélération de ce phénomène de l’érosion côtière. Mais il n’y a pas que les riverains de la mer qui sont concernés. Les pouvoirs publics sont les plus interpellés. « L’économie nationale est à 20 mètre de la mer », a relevé le Professeur, faisant allusion à la proximité de l’océan par rapport à la route Lomé-Aného dangereusement menacée et autres infrastructures économiques se trouvant dans la capitale.
Quelle solution pour stopper l’érosion au Togo ?

Des actions ont menées dans notre pays. L’essentiel a consisté à l’érection d’épis de protection, comme ce qui a été fait à Aného. On parle de technique du « pic de rochers » qui consiste en la protection du haut de plage avec un front en enrochement et pavage de gabions en arrière-plan sur un socle granitique. Mais cette solution se révèle juste une panacée.
A en croire les spécialistes, ces épis n’ont qu’à peine 30 ans de vie ou plutôt d’efficacité. La mer enlève progressivement le sable sous ces rochers, rendant ainsi le dispositif inefficace avec le temps. Le constat est fait aussi au Bénin avec les épis posés à l’Est de Safiato sur un segment de 8 km.
Parlant de solutions, l’érosion côtière étant un fléau connu par tous les pays africains bordant l’Océan Atlantique et les Etats côtiers du monde, la solution devra se concevoir à l’échelle mondiale. C’est ici qu’il urge d’explorer toutes les techniques possibles de défense contre la mer. Il existe justement des techniques dites souples avec une approche plus environnementale, et des techniques dites dures dont l’effet est de stabiliser le trait de côte.
Les premières sont conçues pour travailler avec la nature en intégrant la dynamique naturelle du littoral et la mobilité du trait de côte. Il y a au prime abord le rechargement de plage ou d’avant-plage, procédé très largement utilisé aujourd’hui consistant en l’extraction de sable au large des côtes pour charger la plage. S’agissant des techniques dures, il s’agit de la construction ou la mise en place d’ouvrages solides dont l’action est de maintenir le trait de côte ou de modifier l’évolution de sa configuration géométrique.
Ces procédés de protection regroupent les ouvrages uniquement longitudinaux, qui visent à fixer le trait de côte, constitués le plus souvent de pierres maçonnées et d’enrochements, et les ouvrages transversaux qui favorisent la retenue des sédiments, tels que les épis, les structures en géotextiles, les brise-lames.
Revenant sur le cas spécifique du Togo, des études ont été menées et des propositions de solutions faites. La plus efficace est le rechargement de la plage proposée par le Prof Adoté Blivi. Intervenant le 4 septembre 2015 lors d’une conférence du Club diplomatique de Lomé (Cdl), initiative du ministère des Affaires étrangères pour permettre de mener des réflexions sur de grandes questions internationales, axée sur le thème « Les côtes et les océans du futur : entre réchauffement, érosion côtière, élévation du niveau de la mer et gouvernance », l’expert, après avoir exposé le phénomène et relevé que les villes d’Aného et d’Agbodrafo sont menacées de disparition d’ici 2038, avait suggéré justement cette dernière technique.

« La seule solution adéquate qui reste pouvant permettre de résorber cette crise d’érosion côtière au Togo est de recharger les plages; cela veut dire qu’il faut aller chercher du sable en haute mer et venir faire de la compensation », avait-il indiqué. Pour ce faire, à l’en croire, il faudrait 500 millions de FCFA pour 200 mètres de côte. Un petit calcul permet de noter que pour appliquer cette technique à la côte togolaise longue de 50 km, on aura besoin au bas mot d’un pactole de 125 milliards de FCFA. Un montant qui n’est pas de la mer à boire pour le gouvernement togolais. Tout est question de volonté politique…
Source : [04/03/2016] Tino Kossi, Liberté























