II – Une délinquance de célébration du mérite

La charité de l’intelligence se libère en grandeur d’âme. Avoir une considération pour autrui, une reconnaissance pour ses talents, son génie et le célébrer spontanément dans la noblesse de l’action en sa direction, c’est démontrer le souffle humain dont on est pourvu. Ce capital de solidarité est une grandeur. Nos concitoyens qui se distinguent positivement élèvent notre Nation. Notre qualité éthique, civique et morale nous impose un devoir de gratitude envers eux et non une ruse d’exploitation de leur rang pour couvrir nos sottises, nos abominations, nos délinquances. La taille de l’homme se perçoit non pas singulièrement dans l’audace à rebours, mais dans notre inclinaison profonde sur des valeurs pour en faire des principes d’identité, des repères d’amélioration de soi sur des bases honnêtes de construction de l’avenir. C’est la meilleure forme de solidarité et de partage par laquelle nous affirmons notre dignité d’homme.

Si nous abdiquons à la grandeur de responsabilité pour lorgner vers ceux qui ont réussi par la force du travail et de leur génie avec une calculette à la main et avec la question lancinante de Cheick Amidou Kane dans L’Aventure ambiguë : « Ce que nous gagnons vaut-il mieux que ce que nous perdons », alors nous ne serons jamais plus capables de faire des hommes une finalité, mais un moyen.

Le jeu du pouvoir est clair dans sa castration morale, dans sa vacuité éthique, dans sa pacotille républicaine de célébration du mérite, dans le venin à inoculer à une diaspora trop bouillante, trop distante et qui porte le flambeau de la contrariété populaire avec des rafales de la contestation.

Si tant « Bébé GNASS » est doué d’une faiblesse pour l’humainpatron, nous l’aurions déjà vu en dix ans de règne, tout au moins, une fois sur le théâtre des malheurs qui frappent assez souvent les Togolais. De terribles inondations se sont succédé et face aux désastres qui font languir nos populations de lacérations, jamais le noble en humanité qui fait primer nos valeurs de l’étranger n’a daigné se présenter sur les lieux de souffrance de nos concitoyens.

Illustration : RT
Illustration : RT

Un naufrage révoltant survint, il y a quatre ans sur le Lac Togo avec des dizaines de corps flottants de ceux qui revenaient des funérailles à Togoville. Le reclus du Palais de Kégué, sans frisson de partage du deuil, n’a pas fait le déplacement pour soutenir tant de familles en larmes. Alassane Ouattara, en Côte d’Ivoire, lui avait tout au moins montré l’exemple quelques mois plus tôt, quand le bus de la Société de Transport Abidjanais (SOTRA) était tombé dans la lagune Ebrié. Il était en personne sur les lieux, il a pris tous les frais des funérailles en charge. Un deuil national de trois jours fut décrété avec les couleurs nationales en berne.  On peut s’étendre à l’infini sur le relevé de faillite du bon sens et du sens raboté du seulement républicain pour juste témoigner de l’expression incivique et amorale du « petit prince ».

Le grand marché de Lomé était en feu, il y a juste trois ans. Ce marché qui a fait l’histoire du Togo, un patrimoine économique, commercial, culturel qui a longtemps soutenu la paye des fonctionnaires du Togo et qui prêtait des Mercedes-Benz au régime Eyadéma pour les grandes célébrations pour accueillir des délégations officielles s’est consumé comme Pompéi sans qu’on ait aperçu le fils d’Eyadéma couvrir nos mamans, nos soeurs d’une assistance républicaine et paternelle. Il est resté gardien du Palais.

Cette abdication royale de responsabilité montre combien l’aiguillon d’intérêt subit et soudain pour les réussites de la diaspora est une farce, une comédie de séduction, un misérabilisme politique dont la finalité est de remorquer sur l’échafaud du silence ceux qui font le nom du Togo et qui érigent sa stature de visibilité à l’étranger, parce qu’ils sont prêts à cracher leur bile abondamment sur un homme fou du pouvoir, près à toutes les tragédies humaines pour s’y maintenir.

Pour penser le mérite des autres, il faut tout au moins un brin de sensibilité. Ce sont les yeux du coeur qui nous donnent une orientation morale et creusent en nous les sillons éthiques, civiques et humains. Les yeux du coeur délèguent à notre esprit, face à la misère du genre humain et surtout face aux détresses de ceux que nous avons en charge de protéger, de défendre, le devoir de l’action. Une si grande froideur de Palais de Kégué face à la déprime révoltante de nos concitoyens en des circonstances multiples ne saurait motiver le civisme, la gratitude à l’endroit d’une diaspora si lointaine. Seuls ceux qui accordent une primauté à la vie, un prix aux valeurs savent chérir le mérite, son rayonnement distinctif.

Benjamin Boukpéti est le premier médaillé togolais dans l’histoire des jeux olympiques. Quel accueil l’héritier du trône lui avait-il réservé pour le soutenir, l’encourager à persévérer ? Félix Houphouet Boigny accorda une bourse présidentielle à Gabriel Tiaco, un étudiant ivoirien aux Etats-Unis qu’il découvre sur l’écran de télévision en tant que premier médaillé de son pays aux jeux olympiques. Il l’avait reçu dans son palais tel un ambassadeur. Ceux qui réchignent à s’attacher aux symboles de leurs propres pays, sont ordinairement incapables de les célébrer.

Ce que le peuple togolais exige de ce régime n’est rien moins que le respect du pacte républicain, le consensus national consigné dans l’Accord Politique Global, dans sa forme intégrale et non le divertissement par la rapine et le terrorisme électoral couverts d’un sauvetage hasardeux avec une trouvaille ignominieuse de séduction manquée aux fins de polir une légitimité affreuse de rafistolage grossier. La restauration des citoyens dans leurs droits, dans la justice, dans la jouissance des privilèges attachés à leur statut, voilà ce dont ils peuvent être fiers.

Source : [19/01/2016] Didier Amah Dossavi, L’ALTERNATIVE – N°490