Haut: Vue de Blantyre, Malawi; Bas: Présentation au centre d'innovation UNIPOD, Malawi University of Business and Applied Sciences; Gauche: Paysage rural du Malawi | Photos: Farida Bemba Nabourema / nabourema.info
Haut: Vue de Blantyre, Malawi; Bas: Présentation au centre d’innovation UNIPOD, Malawi University of Business and Applied Sciences; Gauche: Paysage rural du Malawi | Photos: Farida Bemba Nabourema / nabourema.info

Je suis récemment revenue du Malawi, et rien de ce que j’avais lu dans les rapports ne m’avait préparée à la réalité du terrain. L’Africa Bitcoin Community Hub (ABC) était en mission sur place, rencontrant des institutions, des responsables gouvernementaux, des universités et des partenaires au développement. Nous sommes arrivés avec des données. Nous sommes repartis avec quelque chose de bien plus viscéral. La leçon a commencé à l’aéroport.

Nous avons tenté d’acheter une carte SIM. Un achat simple. L’agent a refusé d’indiquer le prix en kwacha malawite et a insisté pour être payé en dollars. Nous étions irrités. Cela ressemblait à de l’opportunisme et nous avons payé en dollars, frustrés. À l’hôtel, la même situation s’est répétée. Les voyageurs internationaux étaient tenus par le gouvernement de payer en dollars. Il est devenu évident que les autorités cherchent agressivement, par tous les moyens possibles, à faire entrer des devises étrangères dans le pays. Le dollar est devenu l’oxygène du système, la ressource que l’État tente d’attraper et de préserver à tout prix.

Au fil des jours, les échanges avec des responsables publics et des acteurs du développement ont révélé une vérité plus profonde. Le Malawi peine à accéder aux devises étrangères. Le pays ne dispose même pas de six semaines de réserves de change. Six semaines. Cela signifie que l’économie fonctionne en état de vulnérabilité permanente.

Sans dollars, les importations s’arrêtent ; les matières premières ne peuvent pas être achetées ; les fournitures pharmaceutiques sont retardées ; les projets d’infrastructure sont suspendus. Même le commerce avec la Zambie voisine devient complexe, car les règlements exigent des dollars. Le kwacha malawite ne peut pas facilement acheter le kwacha zambien à grande échelle. Toute la région continue de faire transiter la confiance par le dollar.

Le Malawi dépend fortement des exportations de tabac pour obtenir des devises. Si les recettes d’exportation diminuent, la liquidité s’assèche. Pas de dollars signifie pas d’importations. Pas d’importations signifie pas de production. Pas de production signifie pas de création de richesse. Et sans création de richesse, la pauvreté s’aggrave et le chômage s’étend. C’est un cycle qui se renforce lui-même.

Lorsque nous avons visité le centre d’innovation soutenu par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) UNIPOD à la Malawi University of Business and Applied Sciences, la frustration était palpable. Une infrastructure impressionnante, moderne, des étudiants brillants, des prototypes ambitieux. Pourtant, ils ne pouvaient pas acheter des matériaux de base, car les fournisseurs exigeaient des devises étrangères. Dans certains cas, obtenir mille dollars en espèces pour un achat international pouvait prendre jusqu’à cinq mois. Cinq mois pour mille dollars.

À cet instant, la discussion sur la souveraineté monétaire a cessé d’être abstraite. Elle est devenue immédiate. Des hôpitaux sans fournitures, des laboratoires sans outils, des routes sans réparation. Non pas faute de talent. Mais faute d’accès à la liquidité.

Nous avons alors examiné la question de l’énergie.

La production d’électricité du Malawi est modeste. Le pays dispose d’une capacité installée d’environ 500 à 600 mégawatts, alors que la demande de pointe est estimée entre 700 et 800 mégawatts. En termes simples, le pays ne produit pas assez d’électricité pour répondre à ses propres besoins, ce qui explique les délestages et les coupures fréquentes. Plus de 80 pour cent de l’électricité provient de l’hydroélectricité le long du fleuve Shire. Cette concentration rend le système fragile. Lorsque le niveau de l’eau baisse, la production chute. Même lorsque la capacité existe sur le papier, la production réelle fluctue.

Pourtant, le paradoxe est le suivant. Même cette production limitée n’est pas entièrement distribuée de manière efficace. Les pertes de transport et de distribution sont estimées entre 18 et 22 pour cent. Des infrastructures vieillissantes, une expansion insuffisante du réseau et des goulots d’étranglement dans les lignes de transmission signifient qu’une partie de l’électricité produite n’atteint jamais les ménages ou les entreprises.

L’accès national à l’électricité demeure faible. Environ 20 pour cent seulement de la population est connectée au réseau. En zone rurale, ce taux descend souvent en dessous de 10 pour cent. Cela signifie que des mégawatts sont produits à certains endroits alors que des millions de personnes restent non raccordées. Une partie de l’énergie, notamment autour de petits sites hydroélectriques ou de sites isolés, reste sous-utilisée parce que le réseau ne peut pas l’absorber ou la distribuer efficacement. Concrètement, de l’électricité qui pourrait alimenter des foyers, des usines ou des infrastructures numériques reste bloquée.

Voici la contradiction. Le Malawi ne produit pas assez d’électricité, et pourtant ce qu’il produit n’est pas pleinement optimisé. Dans un pays assoiffé de devises, l’énergie bloquée devient plus qu’un problème technique. Elle devient une opportunité économique en attente d’être libérée.

C’est là que la discussion a changé de direction.

L’énergie bloquée peut être monétisée. Le minage de Bitcoin transforme l’électricité en un actif numérique liquide à l’échelle mondiale. Au lieu de laisser l’énergie hydroélectrique excédentaire ou mal distribuée se perdre, elle peut être utilisée pour sécuriser le réseau Bitcoin et générer des revenus vendus en dollars. Dans un pays en manque de devises, cela compte.

En même temps, le minage de Bitcoin peut devenir un puissant aimant pour attirer des investissements dans le secteur énergétique. Les investisseurs sont plus enclins à financer des projets renouvelables lorsqu’il existe un acheteur garanti de l’électricité dès le départ, et les opérations de minage peuvent jouer ce rôle en achetant l’énergie là où les ménages et les entreprises ne sont pas encore connectés au réseau.

Un exemple concret se trouve en Éthiopie, au Grand barrage de la Renaissance. L’État a commencé à vendre l’électricité hydroélectrique excédentaire à des mineurs de Bitcoin, et les entreprises autorisées ont déjà généré plus de 200 millions de dollars de revenus en convertissant l’énergie du barrage en actifs numériques vendus sur les marchés mondiaux. Les responsables locaux y voient une nouvelle source de devises et un moyen d’attirer des capitaux vers les infrastructures énergétiques renouvelables.

Nous avons observé une dynamique similaire avec Gridless, une entreprise de minage de Bitcoin opérant sur de petits sites hydroélectriques. En utilisant l’énergie hydroélectrique bloquée, Gridless a contribué à connecter environ 1 600 familles supplémentaires au réseau au Malawi, tout en minant du Bitcoin. Une énergie qui n’avait pas de débouché commercial immédiat est devenue un moteur d’électrification rurale et d’exportations numériques.

Ce modèle offre une double trajectoire. D’un côté, monétiser l’énergie bloquée aujourd’hui pour générer de la liquidité. De l’autre, utiliser cette demande prévisible pour attirer des investissements et étendre la capacité du réseau renouvelable pour demain. Plus de mégawatts. Plus de connexions. Plus d’activité productive. Dans ce cadre, le Bitcoin devient plus qu’un actif spéculatif. Il devient une exportation. Une marchandise numérique produite à partir de ressources énergétiques locales et vendue sur un marché mondial. Une source de devises qui ne dépend pas d’un seul produit agricole ou de donateurs externes.

Le défi du Malawi n’est pas un manque d’intelligence ou d’ambition. C’est une contrainte structurelle. Un ordre monétaire mondial qui maintient les petites économies sous ration permanente de dollars, où un resserrement à l’étranger se transforme en asphyxie au niveau national. Les recherches ont montré que la dollarisation répandue dans de nombreuses économies africaines affaiblit la souveraineté monétaire, réduit l’efficacité des outils de politique interne et amplifie la vulnérabilité lorsque les devises étrangères se raréfient.

À cela s’ajoute un système énergétique qui produit une électricité modeste sans pouvoir l’acheminer de manière fiable vers les lieux de vie et d’activité. Le résultat est une contradiction cruelle : pénurie dans les ménages, capacité bloquée sur les sites de production, et une économie nationale qui ralentit faute de liquidité.

Le Bitcoin n’est pas une solution miracle. Les réformes de gouvernance restent nécessaires et l’investissement dans les infrastructures demeure crucial. Mais la capacité de transformer directement l’énergie en un actif négociable à l’échelle mondiale introduit un nouveau levier. Elle offre un moyen de générer de la liquidité sans attendre les banques correspondantes et sans dépendre entièrement des cycles de resserrement monétaire dominés par le dollar, qui frappent durement les pays à revenu faible et intermédiaire.

Nous sommes allés au Malawi pour parler technologie, et nous en sommes repartis en affrontant la structure même de l’argent. Lorsqu’un pays doit attendre des mois pour accéder à mille dollars, le problème n’est pas budgétaire. C’est un système qui prive des économies entières d’oxygène. Dans ce contexte, transformer l’eau en électricité, et l’électricité en Bitcoin, n’est pas une idéologie. C’est une décision pratique pour convertir l’énergie locale en liquidité mondiale. Pour les pays pris au piège de la pénurie de devises, ce choix n’est pas théorique. C’est une stratégie. Et parfois, la stratégie fait la différence entre le déclin et la survie.

Farida Bemba Nabourema
Citoyenne Africaine Désabusée!