
Aux carrefours de Lomé et de ses banlieues, de la colline de Bè-Château jusqu’à Agoè-Deux Lions, de Tokoin-Trésor jusqu’à la traversée d’Adidogomé, le scénario s’est installé avec la régularité d’un rituel. À des heures de pointe stratégiquement choisies, des détachements mixtes de policiers et de gendarmes n’investissent pas la voie publique pour fluidifier la circulation, mais pour poser des embuscades. Il ne s’agit plus de contrôle routier au sens réglementaire, mais de rafles massives ciblant quasi exclusivement les conducteurs de deux-roues.
Les motifs invoqués relèvent du prétexte à géométrie variable : non-respect présumé des feux tricolores, surcharge, absence de casque, défaut d’immatriculation ou de carte grise… Mais l’arbitraire atteint son paroxysme lorsque des citoyens en règle voient leur moto hissée à la hâte sur la plate-forme d’un tricycle, sans qu’aucun manquement ne leur soit signifié. Sur place, la mécanique est rodée : une partie des agents propose un arrangement informel en aparté pour libérer l’engin immédiatement contre espèces. Pour les autres, un lieu de rassemblement est indiqué pour le lendemain. Une fois sur le site de dépôt, la sentence est identique pour tous : une somme minimale forfaitaire de 7 500 francs CFA est exigée contre restitution, qu’une infraction ait été légalement constatée ou non. Sans reçu fiscal normé, sans procès-verbal en bonne et due forme, ce paiement systématique transforme la mission de sécurité en une entreprise d’extorsion généralisée.
Anatomie d’une spoliation : cas documentés et dérives du terrain
Pour mesurer l’ampleur de cette pratique, il convient de poser des faits précis, ancrés dans la réalité quotidienne des usagers du Grand Lomé :
– le carrefour Agoè-Cacaveli (mercredi matin) : Un jeune livreur à moto, équipé de ses deux casques, feux fonctionnels et documents à jour, est arrêté lors d’une vague d’interpellations aveugles. Son engin est jeté dans un tricycle de collecte. Ne pouvant produire de motif d’infraction, l’agent verbalisateur lui glisse à l’oreille : « Cherche 5 000 FCFA maintenant ou tu iras payer 7 500 FCFA plus tard à la brigade ». Faute de liquidités immédiates, le jeune homme perd deux journées de travail et doit emprunter pour s’acquitter des 7 500 FCFA le lendemain, sans qu’aucune quittance légale ne lui soit délivrée.
– la traversée de Bè-Kpota (sortie d’usine, fin d’après-midi) : Des ouvriers rentrant du travail sont pris au piège d’un barrage filtrant improvisé. Dans la précipitation des saisies, plusieurs engins s’entrechoquent et subissent des dégradations matérielles légères (rétroviseurs brisés, phares cassés) sous l’œil indifférent des forces de l’ordre. Aucune fiche d’état du véhicule n’est établie au moment de la saisie, laissant le propriétaire sans recours face aux dégâts subis lors du transport.
– le phénomène des « motos fantômes » aux lieux de dépôt : Des usagers s’étant acquittés des 7 500 FCFA d’amende arbitraire se sont vus répondre, après plusieurs heures d’attente sur les sites de rétention, que leur engin était introuvable. L’absence de registre d’immatriculation rigoureux lors de la saisie crée un flou artistique propice aux disparitions pures et simples, laissant les propriétaires démunis, incapables de porter plainte contre les institutions censées les protéger.
L’argument des « salaires misérables » face à la paupérisation collective
Certains observateurs tentent d’expliquer ces dérives par le bas niveau de rémunération des agents d’exécution des forces de défense et de sécurité. Si la question des conditions de vie des fonctionnaires est légitime dans un contexte économique mondial tendu, cet argument ne saurait en aucun cas justifier la spoliation méthodique des citoyens. En quoi les usagers de la route, eux-mêmes confrontés à une hausse asphyxiante du coût de la vie et à une précarité systémique, seraient-ils comptables des insuffisances salariales des agents de l’État ?
Faire porter le poids de la précarité des uns sur la misère des autres constitue une dérive grave. Lorsque la puissance publique utilise son monopole de la force légitime pour prélever une taxe occulte sur les couches les plus vulnérables, elle rompt le contrat social. Ce système d’extorsion n’apaise aucune détresse sociale ; il alimente un ressentiment profond et brise la confiance minimale nécessaire entre la population et ses institutions.
L’asymétrie de la présence policière : absents du secours, omniprésents pour la contrainte
Le contraste le plus saisissant réside dans la disponibilité des forces de l’ordre selon la nature de la situation. Lorsque des citoyens font face à une insécurité réelle, cambrioleurs opérant dans les quartiers périphériques, agressions nocturnes sur les voies peu éclairées, ou accidents graves de la circulation, le constat de retard ou d’absence des services de secours est récurrent.
En revanche, lorsqu’il s’agit d’organiser des vagues de saisies de motos ou de quadriller l’espace public lors de contestations politiques pour maintenir l’ordre établi, les moyens matériels, logistiques et humains apparaissent instantanément. Cette asymétrie de présence envoie un message dévastateur : la force publique n’est plus perçue comme un bouclier pour le citoyen, mais comme un instrument d’oppression et de prélèvement financier.
Sursaut citoyen et mobilisation des forces vives
Face à ce que beaucoup qualifient désormais d’arnaque institutionnalisée, le silence individuel et collectif devient une forme de résignation dommageable. L’impunité ne se nourrit pas seulement de l’arbitraire de ceux qui l’exercent, mais aussi de la passivité de ceux qui la subissent.
Il est désormais indispensable que les populations, les organisations de la société civile, les syndicats de transporteurs et les professionnels du droit se saisissent formellement de cette question.
– Documentation et signalement : exiger systématiquement des reçus officiels pour tout versement, documenter les abus, conserver les preuves de conformité des véhicules et cartographier les saisies injustifiées.
– Recours juridiques collectifs : engager des actions concertées devant les juridictions compétentes pour exiger la restitution des sommes perçues sans fondement légal et la clarification du statut des engins portés disparus.
– Interpellation des autorités d’encadrement : mettre le commandement supérieur de la police et de la gendarmerie face à ses responsabilités afin que cessent les contrôles sauvages non autorisés et que des sanctions disciplinaires soient prises contre les agents véreux.
Refuser l’arbitraire aux carrefours de nos villes n’est pas une question d’incivisme, mais un acte de sauvegarde de la dignité humaine et de l’État de droit. La construction d’un pays vivable pour tous passe impérativement par le rétablissement d’une force publique au service exclusif de la protection et de la justice, et non de la spoliation des plus faibles.
Rodrigue Ahégo,
La Voix des Sans Voix























