La promotrice de BANAFIB Abra Rachel Badohoun présente des sacs biodégradables à bas de fibre de déchets de banane | Photo: Hector Sann’do Nammangue / Mongabay
La promotrice de BANAFIB Abra Rachel Badohoun présente des sacs biodégradables à bas de fibre de déchets de banane | Photo: Hector Sann’do Nammangue / Mongabay

* Au Togo, des déchets végétaux comme les fibres de bananier sont transformés en alternatives aux emballages plastiques.

* Malgré leur potentiel, ces produits peinent encore à trouver leur place sur le marché.

* Les entrepreneurs et les coopératives pointent le manque de débouchés et la faible demande des consommateurs.

* Les experts appellent à renforcer les politiques publiques pour accélérer la transition vers des alternatives durables.

À Atakpamé, dans la région des Plateaux, à 162 kilomètres de Lomé au Togo, les pseudo-troncs de bananiers, longtemps voués au pourrissement dans les plantations après les récoltes, connaissent une seconde vie, face à la prolifération des objets en plastique rencontrés dans les marchés, les boutiques, les restaurants, les supermarchés, comme dans les caniveaux, les cours d’eau ou les décharges sauvages.

Jadis considérés comme de simples déchets agricoles, ils sont aujourd’hui transformés en fibres naturelles servant à fabriquer des cordes, des emballages biodégradables, du papier artisanal, des objets décoratifs ou encore du compost.

Derrière cette initiative, se trouve BANAFIB, une startup togolaise fondée par la jeune togolaise Abra Rachel Badohoun. Celle-ci mise sur la valorisation des déchets résultant des bananiers, pour proposer des alternatives durables aux produits plastiques. Selon un rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), publié en 2021, une part importante des déchets issus des produits plastiques finit dans la nature, faute de systèmes efficaces de collecte et de traitement.

« L’idée est née d’un double constat. D’un côté, dans plusieurs zones agricoles du Togo, les troncs de bananiers sont abandonnés ou brûlés après les récoltes, alors qu’ils représentent une ressource exploitable. De l’autre, nous faisons face à une augmentation de la pollution liée aux emballages plastiques. J’ai donc voulu réfléchir à une solution qui transforme ces déchets agricoles en alternatives plus durables : fibres naturelles, cordes, emballages écologiques, papier artisanal et autres produits à valeur ajoutée », explique-t-elle.

Au-delà de la lutte contre la pollution plastique, il s’agit de valoriser les fibres de bananier pour créer des emplois pour les jeunes et les femmes, une approche saluée par le chercheur environnementaliste ghanéen Marc Akrofi, dans son étude publiée en février 2025, dans la revue Springer Nature.

« Ce secteur a le potentiel de générer de la croissance économique et des emplois pour les populations rurales. Malgré les défis, tels que les limitations infrastructurelles et la concurrence des fibres synthétiques, des investissements stratégiques dans la recherche, la technologie et les infrastructures pourraient permettre de surmonter ces obstacles, et de faciliter le développement de la filière des fibres de bananier en Afrique de l’Ouest », souligne-t-il dans un courriel à Mongabay.

BANAFIB développe progressivement des partenariats avec des coopératives agricoles et des groupements de femmes, afin de sécuriser son approvisionnement en matières premières tout en sensibilisant les producteurs à la valorisation des déchets agricoles. Mais entre l’innovation et le marché, le chemin reste semé d’embûches.

Quand les habitudes de consommation freinent la transition. Pollution plastique sur la plage d’Accra au Ghana | Photo: Muntaka Chasant / Wikimédia Commons (CC BY-SA 4.0).
Quand les habitudes de consommation freinent la transition. Pollution plastique sur la plage d’Accra au Ghana | Photo: Muntaka Chasant / Wikimédia Commons (CC BY-SA 4.0).

Pour les producteurs, le défi ne consiste plus seulement à fabriquer des produits écologiques, mais surtout à convaincre les consommateurs de les adopter.

Les emballages et objets fabriqués à partir de fibres végétales restent encore peu présents dans les commerces et sur les marchés. Le plastique, moins coûteux, facilement accessible et profondément ancré dans les habitudes, continue de dominer.

« Nous pouvons fabriquer des produits de qualité, mais il faut aussi créer la demande. Beaucoup de consommateurs apprécient ces produits lorsqu’ils les découvrent, mais retournent rapidement au plastique, parce qu’il est moins cher et plus facile à trouver. Mais tant que les comportements n’évolueront pas et que les politiques publiques ne soutiendront pas davantage ces alternatives, il sera difficile de développer cette filière », confie Badohoun.

Dans les marchés, plusieurs commerçantes reconnaissent être sensibles aux questions environnementales, mais leurs choix restent largement dictés par les réalités économiques.

« Les emballages écologiques sont une bonne initiative, mais nos clients regardent d’abord le prix. Si nous leur proposons un emballage plus cher, ils préfèrent le sachet plastique », explique Nana Awa, une vendeuse de produits alimentaires à Atakpamé, localité située au centre du Togo.

Même constat chez les femmes membres d’une coopérative agricole dénommée « Dodo Nyui » d’Agoè-Adougba, dans la préfecture d’Agoè-Nyivé (Grand Lomé), ayant bénéficié des formations dispensées par la start-up BANAFIB sur la valorisation des fibres de bananier.

Ces femmes voient dans la valorisation des déchets végétaux une opportunité de générer des revenus complémentaires, mais regrettent le manque de débouchés commerciaux. « Nous sommes prêtes à produire davantage, mais il faut que les produits trouvent des acheteurs. Sans marché, il est difficile de poursuivre cette activité », témoigne Nénonéné Adjo, restauratrice.

Pour les acteurs de terrain, la faible sensibilisation du public, l’absence de réseaux de distribution structurés et la concurrence des emballages plastiques bon marché limitent fortement le développement de ces alternatives.

Une dynamique qui gagne plusieurs pays africains

Le Togo n’est pas un cas isolé. Dans plusieurs pays africains, des entrepreneurs cherchent eux aussi à transformer des déchets végétaux en solutions durables, pour limiter la pollution par les déchets plastiques omniprésents et qui ne cesse de gagner du terrain.

Au Kenya, la startup Hyapak Eco Solutions récupère la jacinthe d’eau, une plante invasive qui prolifère dans le lac Victoria, pour fabriquer des emballages biodégradables. Cette initiative permet à la fois de restaurer les écosystèmes aquatiques et de créer de nouvelles opportunités économiques.

Joseph Nguthiru, le promoteur, indique que les emballages durables, produits vendus à des prix proches de ceux du plastique pétrochimique, se décomposent naturellement dans le sol ou l’eau en 3 à 12 mois.

« Reconnus pour leur décomposition rapide, nos produits s’exportent déjà vers l’Europe et l’Amérique du Nord. Notre ambition est de déployer notre modèle de franchise vers d’autres pays du Sud confrontés, eux aussi, à l’invasion de la jacinthe d’eau. », a-t-elle indiqué dans un courriel à Mongabay.

À Madagascar, GasyPlast développe des emballages biodégradables à partir d’amidon de manioc. Au Cameroun, le Jean Aimé Mbei, chercheur au Laboratoire de chimie inorganique de l’université de Yaoundé I, expérimente depuis plusieurs années un plastique biodégradable élaboré à partir d’amidon de manioc et de kaolinite, afin d’améliorer ses performances.

Les résultats de ses recherches ont débouché sur un produit biodégradable auquel il associe actuellement de la kaolinite, le silicate naturel d’aluminium, dont est formée l’argile blanche servant à la fabrication de la porcelaine.

D’après ses explications, l’ajout de la kaolinite vise à renforcer la structure de l’amidon par une charge minérale.

Car, indique-t-il, « le problème de l’amidon de manioc est sa sensibilité à l’eau. Ce produit se déforme facilement au contact de l’eau, et ses résistances mécaniques ne sont pas les plus flatteuses ».

Roger Ranaivoson, expert en biotechnologie à Madagascar, renchérit en disant que l’amidon à base de fécule de manioc ou de maïs contient de l’amylose et de l’amylopectine.

« Ces types de sucre se dissolvent facilement au contact des microorganismes, d’où leur caractère dégradable », précise celui qui est aussi le chef de Département de recherches technologiques au Centre national de recherche appliquée au développement rural (FOFIFA), à Madagascar.

Partout, ces innovations démontrent que le continent dispose de ressources naturelles et du savoir-faire nécessaires pour développer une industrie de matériaux biosourcés. Pourtant, les difficultés restent similaires : coûts de production élevés, accès limité aux financements, faible industrialisation, manque de marchés structurés et concurrence du plastique conventionnel.

Un cours d’eau complètement recouvert de bouteilles plastiques au quartier Dakar, dans l’arrondissement de Douala 3ème au Cameroun | Photo: Mouenthias / Wikimédia Commons (CC BY-SA 4.0).
Un cours d’eau complètement recouvert de bouteilles plastiques au quartier Dakar, dans l’arrondissement de Douala 3ème au Cameroun | Photo: Mouenthias / Wikimédia Commons (CC BY-SA 4.0).

Des alternatives prometteuses, mais insuffisantes sans politiques publiques

Bien que ces initiatives constituent une avancée importante, pour les spécialistes, elles ne pourront produire un véritable changement si elles ne s’accompagnent pas de politiques publiques plus ambitieuses. Selon ces experts, ces politiques doivent aller de l’application effective de l’interdiction des plastiques à usage unique, de la mise en place de normes et de certifications pour les emballages biodégradables aux incitations fiscales et financières en faveur des entreprises développant des alternatives végétales. A cela, s’ajoutent le soutien à la recherche et à l’innovation, ainsi que de l’intégration de ces produits dans les marchés publics afin de stimuler la demande.

Pour Kokou Amegadze, directeur exécutif par intérim de l’ONG les Amis de la Terre Togo, les alternatives végétales doivent s’inscrire dans une stratégie plus globale de réduction du plastique. « Les solutions végétales seules ne peuvent pas régler le problème si elles ne sont pas accompagnées de mesures fortes, pour limiter l’utilisation des sachets plastiques », dit-il.

Selon lui, il est indispensable de renforcer les réglementations sur les plastiques à usage unique, tout en soutenant les entreprises qui développent des solutions alternatives.

Même analyse pour Kwami Kpondzo, environnementaliste et directeur du Centre pour la justice environnementale (CJE-Togo). À ses yeux, le véritable défi ne consiste pas seulement à recycler ou à donner une seconde vie aux déchets plastiques, mais à transformer durablement les modes de production et de consommation. « La véritable bataille consiste à réduire la production des déchets plastiques tout en accompagnant les jeunes entrepreneurs qui développent des alternatives à partir de matières végétales », souligne-t-il.

Pour Kpondzo, les pouvoirs publics devraient encourager davantage ces initiatives à travers des mesures fiscales, des mécanismes de financement, des campagnes de sensibilisation et une commande publique privilégiant les produits écologiques.

Ranaivoson indique que la production de sacs bio relève d’initiatives combinant à la fois les stratégies locales et les exigences globales condensées dans les Objectifs du développement durable (ODD). « L’approvisionnement reste néanmoins l’un des principaux freins au développement de la filière. Les exploitations agricoles étant souvent petites et dispersées, la collecte des matières premières s’avère complexe et coûteuse, rendant difficile une production en quantité suffisante pour répondre à la demande », explique-t-il.

La promotrice BANAFIB Abra Rachel Badohoun en plein échange lors d’une formation sur les emballages à base de déchets de bananiers. Photo: Sann’do Nammangue /  Mongabay
La promotrice BANAFIB Abra Rachel Badohoun en plein échange lors d’une formation sur les emballages à base de déchets de bananiers. Photo: Sann’do Nammangue /  Mongabay

Créer un marché pour les alternatives

Les fibres de bananier, la jacinthe d’eau, le manioc, le bambou ou encore les feuilles de palmier montrent que les solutions existent, et que l’Afrique dispose de ressources nécessaires pour réduire progressivement sa dépendance au plastique.

Mais le véritable défi ne réside plus seulement dans l’innovation ; il consiste désormais à créer les conditions permettant à ces produits d’intégrer durablement les habitudes de consommation.

Pour y parvenir, la promotrice de l’entreprise Africa Ecoworld au Togo, Ayélé Sévérine Kouevi-Kokoh, indique que plusieurs leviers devront être activés simultanément : rendre les alternatives plus accessibles et compétitives, soutenir les entrepreneurs, renforcer la sensibilisation des consommateurs et appliquer plus rigoureusement les réglementations sur les plastiques à usage unique.

« Sans une évolution des comportements, un appui plus affirmé des pouvoirs publics et un marché capable d’absorber ces innovations, les déchets végétaux risquent de continuer à s’accumuler dans les champs, tandis que le plastique conservera sa place dans les paniers des consommateurs. Une transition vers des alternatives durables ne dépend donc pas uniquement de la capacité à innover, mais aussi de la volonté collective de faire évoluer les pratiques de production et de consommation », conclut-elle.

Hector Sann’do Nammangue

Source: fr.mongabay.com