
Les réalisateurs français Gaël Mocaër et Sebastian Perez Pezzani sont libres. Leur collaborateur togolais, Fred Vedomey, l’est également.
C’est une excellente nouvelle. Mais leur remise en liberté provisoire, intervenue le 1er septembre 2026, ne doit surtout pas refermer le dossier. Au contraire, elle devrait nous obliger à revenir sur une question fondamentale qui n’a jamais reçu de réponse convaincante: Pourquoi fallait-il réellement arrêter ces hommes?
La version officielle est connue.
Des « fausses déclarations ». Des irrégularités liées à leur mission. Des questions relatives au visa. L’utilisation d’un drone. Un tournage effectué dans une région sensible.
Tout cela constitue la version judiciaire et administrative avancée par les autorités togolaises. Mais une autre hypothèse mérite désormais d’être posée publiquement: Et si le problème fondamental n’était pas seulement la manière dont ces journalistes étaient entrés au Togo ou avaient déclaré leur matériel, mais ce qu’ils étaient venus filmer? Car, le titre de l’émission qu’ils réalisaient prend, dans le contexte togolais, une dimension presque cruellement symbolique: « Les Routes de l’impossible ».
Le titre qui pouvait devenir une accusation. Pour comprendre ce que cette émission pouvait représenter pour le pouvoir togolais, il faut regarder non pas les visas, mais les routes. En mars 2026, plusieurs mois avant l’arrestation de Gaël Mocaër et Sebastian Perez Pezzani, nous publiions un article au titre volontairement brutal: « Togo: la Nationale numéro 1, le cimetière routier d’un pays abandonné. » Nous y écrivions que voyager de Lomé à Cinkassé était devenu un acte de courage et que la Nationale numéro 1, l’unique grand axe reliant le sud au nord du pays, s’était transformée au fil des années en symbole de l’incurie infrastructurelle de l’État. Cette route n’est pourtant pas un chemin secondaire perdu dans la brousse. Elle constitue l’artère économique du pays. Elle relie Lomé au nord du Togo et au Burkina Faso. Elle transporte une partie du commerce en provenance du Port autonome de Lomé vers l’hinterland sahélien. Camions, autocars, voitures, motos, tricycles et piétons s’y côtoient dans des conditions qui peuvent devenir extrêmement dangereuses. Et malgré l’importance stratégique de cet axe, son état et les conditions de circulation sur certaines de ses portions demeurent une source récurrente de critiques. Le huit mars deux mille vingt-six, un terrible accident sur la « route des montagnes », dans la préfecture de la Kozah, avait fait quatorze morts, dont deux mineurs, et cinquante-huit blessés.
À l’époque, nous posions cette question: combien de morts faudra-t-il encore pour que l’État togolais prenne pleinement la mesure du problème? Quelques mois plus tard arrivent au Togo les caméras de «Les Routes de l’impossible». Difficile de ne pas voir le potentiel explosif de cette rencontre. Imaginez maintenant ces images sur France 5:
* Une route dégradée.
* Des poids lourds.
* Des motos.
* Des villages traversés.
* Des véhicules surchargés.
* Des chaussées difficiles.
* Des voyageurs racontant leurs conditions de déplacement.
Puis, sur les écrans français et internationaux: TOGO, LES ROUTES DE L’IMPOSSIBLE.
Quelle formidable publicité pour un pays qui veut se présenter comme un hub logistique régional! Ou plutôt: quel désastre d’image potentiel. Car une émission de télévision possède une puissance que n’a pas un rapport administratif. Les statistiques s’oublient, les communiqués se rangent dans des tiroirs, les discours ministériels disparaissent des mémoires. Les images, elles, restent.
Une caméra qui suit un camion cahotant sur une chaussée difficile peut parfois infliger davantage de dégâts à une communication gouvernementale que cent éditoriaux.
Voilà pourquoi la question doit être posée.
Les « fausses déclarations » expliquent-elles vraiment tout ?
Il faut être rigoureux.
À ce jour, aucun élément public ne permet d’affirmer comme un fait judiciairement établi que les réalisateurs ont été arrêtés sur ordre politique afin d’empêcher la diffusion d’images embarrassantes sur les routes togolaises.
Nous ne présenterons donc pas cette hypothèse comme une certitude.
Mais nous avons parfaitement le droit de constater la coïncidence et d’interroger sa signification.
Les autorités invoquent des irrégularités.
La société de production affirme, elle, que l’équipe était en règle.
Reporters sans frontières a publiquement considéré la procédure comme injustifiée et disproportionnée.
Et surtout, il reste une réalité impossible à effacer: ces hommes ne tournaient pas n’importe quelle émission.
Ils tournaient Les Routes de l’impossible.
Et ils la tournaient dans un pays où la question de l’état des routes est tout sauf anodine.
Ce que les caméras risquaient de raconter
Depuis des décennies, le pouvoir togolais construit son discours autour de la stabilité, du développement, des grands travaux, de la modernisation et de la vocation logistique du pays.
Mais une caméra étrangère ne filme pas un communiqué gouvernemental.
Elle filme ce qu’elle trouve devant elle.
Et c’est précisément là que réside le problème.
Les Routes de l’impossible aurait pu placer côte à côte deux Togo.
D’un côté, le Togo institutionnel, celui des discours officiels, des cérémonies, des inaugurations et des ambitions de hub régional.
De l’autre, le Togo vécu, celui des chauffeurs, des voyageurs, des motocyclistes et des habitants qui empruntent quotidiennement les routes.
La télévision aurait alors laissé les spectateurs tirer eux-mêmes leurs conclusions.
Et pour un pouvoir soucieux de contrôler son image, il n’y a parfois rien de plus dangereux qu’une caméra qui n’a même pas besoin de commenter.
Cinquante-neuf ans de pouvoir, et toujours cette route
La question devient plus embarrassante encore lorsqu’on la replace dans le temps long.
Le Togo est gouverné par la famille Gnassingbé depuis 1967: Gnassingbé Eyadéma d’abord, puis Faure Gnassingbé depuis 2005.
Près de six décennies de continuité politique.
Or la Nationale numéro 1 reste l’axe fondamental reliant Lomé au nord du pays.
C’est là que le titre Les Routes de l’impossible prend une dimension politique que les producteurs de l’émission n’avaient peut-être même pas recherchée.
Car la question aurait inévitablement surgi: comment expliquer qu’après près de six décennies de pouvoir exercé par la même famille, la principale artère économique nord-sud du pays puisse encore susciter de telles critiques sur son état, sa capacité et sa sécurité ?
Cette question-là est autrement plus embarrassante qu’une histoire de visa.
Les morts, eux, ne sont pas une fiction télévisée
Il ne faudrait surtout pas réduire cette affaire à une bataille d’image.
Derrière les routes togolaises, il y a des morts.
Le 8 mars 2026, quatorze personnes sont mortes et cinquante-huit ont été blessées dans l’accident de la « route des montagnes ».
Le 22 octobre 2025, cinq bénévoles français du Lions Club avaient également perdu la vie dans un accident au Togo alors qu’ils se rendaient au Bénin pour un projet humanitaire.
À chaque catastrophe viennent les condoléances, les appels à la prudence, les enquêtes et les recommandations adressées aux usagers.
Mais une politique de sécurité routière ne peut pas uniquement consister à demander aux citoyens d’être prudents.
La sécurité dépend aussi des infrastructures
De leur conception.
De leur entretien.
Des contrôles techniques.
De la régulation des poids lourds.
De l’organisation des transports.
Et surtout d’investissements publics correspondant réellement à l’importance économique et humaine du réseau routier.
Puis survient Christine Arrighi
L’arrestation des deux Français aurait pu rester une affaire judiciaire togolaise relativement confidentielle.
Elle est devenue une affaire politique française.
Le 27 août 2026, la députée Christine Arrighi déposait à l’Assemblée nationale française une proposition de résolution intitulée :
« Proposition de résolution affirmant la solidarité de la France avec le peuple togolais et invitant à l’arrêt de tout soutien au régime de Faure Gnassingbé. »
Le texte allait beaucoup plus loin que le cas des journalistes.
Il mettait en cause la situation politique togolaise, les atteintes alléguées aux droits humains, la répression, les relations franco-togolaises et la politique française à l’égard de Lomé.
Et il demandait explicitement une intervention en faveur des réalisateurs français détenus.
Cinq jours plus tard, le 1er septembre, Gaël Mocaër, Sebastian Perez Pezzani et Fred Vedomey retrouvaient la liberté, même si la procédure judiciaire n’était pas abandonnée.
Il serait imprudent d’établir mécaniquement un lien de causalité entre la résolution et leur libération.
Mais politiquement, la chronologie est remarquable.
Une libération qui ressemble aussi à une sortie de crise
Cette remise en liberté permet d’abord au pouvoir togolais de réduire une pression diplomatique devenue inutilement coûteuse.
Maintenir deux ressortissants français derrière les barreaux alors que leur affaire attirait l’attention des médias français, de Reporters sans frontières et désormais de responsables politiques français risquait de transformer un contentieux administratif en symbole international de la situation de la liberté de la presse au Togo.
La liberté provisoire permet donc une forme de désescalade.
Mais elle ne répond pas à la question initiale.
Pourquoi une équipe venue réaliser un documentaire de découverte a-t-elle dû subir une privation de liberté aussi lourde alors que sa société de production affirme qu’elle disposait des autorisations nécessaires?
Et surtout qu’y avait-il dans leurs images?
Maintenant, il faut voir le documentaire.
C’est peut-être désormais la question la plus importante: Les images tournées au Togo existent-elles toujours dans leur intégralité?
Le matériel a-t-il été restitué?
Les rushes ont-ils été conservés?
L’épisode consacré au Togo sera-t-il monté?
France 5 le diffusera-t-elle?
Et si oui, les téléspectateurs verront-ils exactement ce que les réalisateurs avaient prévu de montrer avant leur arrestation?
Parce que l’ironie de cette affaire pourrait être terrible.
Si l’objectif de certains responsables avait réellement été d’éviter une mauvaise publicité internationale — hypothèse qui reste à démontrer — l’arrestation aurait produit exactement le résultat inverse.
Avant le 27 juillet, Les Routes de l’impossible était simplement une émission documentaire venue tourner au Togo.
Après l’arrestation, son tournage est devenu une affaire de liberté de la presse, de diplomatie franco-togolaise et de gouvernance.
Le monde ne s’intéresse donc plus seulement aux routes que les réalisateurs étaient venus filmer.
Il s’intéresse désormais aussi à la raison pour laquelle ceux qui les filmaient ont été arrêtés.
La caméra est sortie de prison. Les questions, elles, restent libres.
La libération de Gaël Mocaër, Sebastian Perez Pezzani et Fred Vedomey doit être saluée. Mais elle ne doit pas servir d’amnésie. Les poursuites n’étant pas officiellement abandonnées, l’affaire judiciaire n’est d’ailleurs pas terminée.
Christine Arrighi avait demandé leur libération. Elle est intervenue.
La prochaine étape devrait maintenant être la transparence.
Que les autorités togolaises expliquent précisément les infractions reprochées.
Que les droits de Fred Vedomey soient protégés avec la même vigilance que ceux de ses collègues français.
Et surtout, que personne ne cherche à empêcher la diffusion d’un documentaire simplement parce que les images qu’il contient pourraient être embarrassantes.
Car si les routes togolaises sont excellentes, modernes et sûres, alors le gouvernement n’a rien à craindre de Les Routes de l’impossible.
Qu’il laisse les images parler.
Mais si ces images montrent au contraire des infrastructures indignes des ambitions affichées par le pays, le problème n’est pas la caméra.
Le problème est ce qu’elle filme.
Et aucune accusation de « fausses déclarations », aucun visa, aucun drone et aucune opération de communication ne pourront éternellement goudronner la réalité.
Joseph Takeli
Bismack
02 septembre 2026























