Au marché de Mora au Cameroun, les consommateurs de criquets sont continuellement servis | Photo: Prosper Louabalbé Passah / Mongabay
Au marché de Mora au Cameroun, les consommateurs de criquets sont continuellement servis | Photo: Prosper Louabalbé Passah / Mongabay

* Dans l’Extrême-Nord du Cameroun, régulièrement confronté aux sécheresses, le criquet s’impose de plus en plus comme une ressource alimentaire pour les populations locales.

* Un business se développe autour de ces insectes riches en protéines, vendus grillés ou séchés dans les marchés locaux, fournissant ainsi des opportunités économiques et des revenus aux vendeurs.

* Les populations locales ont ainsi développé des stratégies d’adaptation et de survie, faisant de ces insectes ravageurs un outil de résilience dans le contexte du changement climatique.

* Néanmoins, face à l’essor de l’activité, des voix s’élèvent pour décrier les risques sanitaires encourus par la consommation de criquets tués avec des traitements phytosanitaires.

L’Extrême-Nord du Cameroun est limitrophe du Sahel. Ici, les températures dépassent régulièrement les 40°C à l’ombre. Surtout, en ce mois de mai 2026. Dans cette zone de savane, il n’y a pas d’eau et de végétation en vue. Les animaux se font rares ; les criquets aussi sont discrets. Pourtant, au marché de Mora, dans le département du Mayo-Sava, où Mongabay s’est rendu, des plateaux remplis de criquets frits prêts à la consommation sont exposés.

Il y a encore quelques années, les communautés d’ici ne consommaient pas les criquets comme aliment de subsistance. En effet, dans l’imaginaire populaire, les criquets pèlerins sont une menace pour les cultures de mil, de sorgho ou de maïs, céréales les plus consommés dans la région. À Kourgui, une localité près de Mora, les habitants disent garder en mémoire les champs dénudés après le passage des essaims de criquets.

Curieusement, ces dernières années, une activité lucrative s’est développée autour de ces insectes comestibles. Des femmes, des jeunes et des enfants, solitaires ou en groupes, participent à la collecte des criquets. Ces derniers sont ensuite triés, nettoyés, lavés, séchés, grillés ou frits avant d’être consommés ou vendus sur les marchés locaux.

Un vieux fléau dans certaines communautés

Dans cette zone sahélienne du Cameroun confrontée aux sécheresses, les invasions des criquets font partie de la vie des communautés agricoles. Selon le professeur Mazi Sanda, entomologiste à l’université de Ngaoundéré, dans la région de l’Adamaoua au Cameroun, les espèces présentes dans l’Extrême-Nord appartiennent à la famille des Acrididae. Parmi elles, figurent notamment le criquet pèlerin (Schistocerca gregaria), le criquet sénégalais (Oedaleus senegalensis), Kraussaria angulifera ou encore Hieroglyphus daganensis. « Schistocerca gregaria est l’espèce la plus redoutée lors des invasions, car ses essaims peuvent détruire de vastes superficies cultivées », explique le chercheur dans un entretien avec Mongabay via WhatsApp.

Pour le spécialiste, les conditions climatiques et écologiques du Sahel en général sont favorables à la multiplication des insectes. « Les criquets prolifèrent dans le sahel parce que les conditions climatiques et écologiques leur y sont favorables. Lorsque la combinaison de ces facteurs leur est favorable, alors ils y restent et se multiplient », explique le professeur. Mazi.

Pour les organisations soutenant des agriculteurs dans cette partie du pays, ces phénomènes s’inscrivent dans un contexte plus large de dérèglement climatique. Simplice Tiotsa, agro-environnementaliste, rencontré dans les locaux du Service d’appui aux initiatives locales de développement (SAILD), une ONG basée à Maroua, chef-lieu de la région de l’Extrême-Nord du Cameroun, observe que des dérèglements climatiques favorisent la prolifération des criquets. « Quand les pluies sont régulières, elles lavent les larves qui se posent sur des feuilles. Lorsqu’en pleine saison pluvieuse, il y a souvent des arrêts de pluies qui durent quelques semaines, les criquets et autres chenilles ravageurs se multiplient », souligne-t-il.

Le criquet s’impose de plus en plus dans l’alimentation

Ces dernières années, de façon saisonnière, les criquets sont devenus une ressource alimentaire. Ils s’invitent de plus en plus dans les plats.

Les criquets sont devenus très prisés au Nord du Cameroun | Photo: Prosper Louabalbé Passah / Mongabay
Les criquets sont devenus très prisés au Nord du Cameroun | Photo: Prosper Louabalbé Passah / Mongabay

Dans les localités environnantes de Kousseri, de Mora, de Maga, etc., la collecte des criquets se fait généralement tôt le matin ou à la tombée de la nuit. Les « cueilleurs » utilisent des filets, des bassines ou les attrapent un à un. Avec leur commercialisation exacerbée, d’autres utilisent soit des herbicides ou des insecticides pour les tuer. Une fois la collecte terminée, ils sont triés, débarrassés de leurs ailes et parfois de leurs pattes avant d’être lavés. Les quantités destinées à la grande commercialisation sont acheminées dans des sacs vers la ville de Maroua. Ils sont ensuite grillés, frits ou séchés et revendus à des consommateurs.

Selon la nutritionniste Chanel Bukari, en service à l’hôpital Adlucem de Zalom de Mfou, près de Yaoundé, la capitale du pays, certaines méthodes de transformation permettent de mieux préserver leurs qualités nutritionnelles. « Le grillage est l’une des meilleures méthodes de préparation. Il conserve une bonne partie des protéines tout en améliorant la conservation », explique-t-elle. « Les criquets séchés peuvent être consommés tels quels ou réduits en poudre pour enrichir des bouillies, des sauces ou d’autres préparations alimentaires », précise Bukari.

Si la consommation des criquets s’est répandue ces dernières années, cette pratique n’est pas nouvelle dans certaines communautés locales. « Dans nos traditions, la consommation des criquets faisait déjà partie des habitudes alimentaires dans certaines communautés de l’Extrême-Nord », rappelle Dr Tchoupno Ndjidda, spécialiste de l’anthropologie alimentaire, et enseignant à l’université de Garoua, joint au téléphone.

Pour lui, au Nord Cameroun, certains groupes ethniques, notamment les Toupouri, les Massa, les Moundang, les Kanuri… se servaient de ces insectes comme ressource alimentaire. « Chez certains groupes ethniques, les criquets étaient associés à des rites d’initiation et considérés comme une source de protéines renforçant l’endurance », explique-t-il.

Quand le criquet développe une petite économie

Sur les marchés et autres lieux publics de l’Extrême-Nord, les insectes grillés ou séchés sont désormais vendus dans des sachets ou de petites bassines, à partir de 100 francs CFA (0.17 USD) en haute saison, à 500 francs CFA (0.86 USD) en saison sèche comme au cours de ce mois de mai 2026, quand nous bouclions ce reportage. Dr Tchoupno observe que « la commercialisation des criquets fournit une source de revenus aux vendeuses ».

Les champs de mil, de maïs et d’autres céréales sont régulièrement ravagés par les criquets | Photo: Salomon Jewa / Prosper Louabalbé Passah / Mongabay
Les champs de mil, de maïs et d’autres céréales sont régulièrement ravagés par les criquets | Photo: Salomon Jewa / Prosper Louabalbé Passah / Mongabay

En saison sèche, des commerçants se ravitaillent au Nigeria voisin où, selon eux, la filière reste active tout au long de l’année. D’autres, par contre, changent d’activité en attendant la haute saison. À Mora, Maryam Ndasso s’est spécialisée dans ce commerce devenu lucratif. « Nous nous approvisionnons à Banki [une localité nigériane située à environ 25 kilomètres de Mora]. Nous achetons actuellement un sac d’environ 100 kg à 65 000 francs CFA [113 USD]. Ici, je revends aux dames qui les font frire avant de les commercialiser », explique-t-elle.

Ces transformations sociales sont provoquées par les crises successives. Elles trouvent, entre autres, leur origine dans la hausse du prix de la viande et des autres protéines animales. Le regard porté sur l’insecte évolue progressivement. « Les criquets constituent désormais une source alimentaire importante dans le panier de la ménagère », souligne Dr Tchoupno.

Les criquets, insectes riches en protéines

Les insectes consommés tels que les termites et autres chenilles sont riches en éléments nutritionnels. Selon la nutritionniste Bukari, 100 grammes de criquets séchés contiennent entre 50 et 70 grammes de protéines, contre environ 20 à 30 grammes pour la viande ou le poisson. Elle explique que les insectes sont riches en fer, zinc, magnésium et vitamines du groupe B. « Ils constituent une source intéressante de micronutriments dans les zones, où l’accès aux protéines animales reste limité », explique-t-elle.

Toutefois, pour la nutritionniste, il ne faut cependant pas considérer les criquets comme principale source d’alimentation riche en protéines. « Les criquets peuvent renforcer la sécurité alimentaire, mais comme une source complémentaire », dit-elle. Pour l’agro-environnementaliste Simplice Tiotsa, « la consommation des criquets s’inscrit dans un ensemble plus vaste de stratégies d’adaptation développées par les communautés rurales ».

Bien que riche en éléments nutritifs, tels que collectés, transportés, préparés et vendus, la consommation des criquets peut occasionner des risques. De plus en plus, des voix s’élèvent pour décrier la manière dont ces insectes sont capturés. Les criquets sont parfois tués avec des traitements phytosanitaires. Des résidus de pesticides et autres insecticides pourraient parfois se retrouver dans la chaîne alimentaire.

Des risques pour la santé des consommateurs

Pour Dr Mohamadou Mansour, chargé de recherche au Centre de recherche sur les pathologies prioritaires en santé de l’Institut de recherches médicales et d’études des plantes médicinales (IMPM), rattaché au ministère camerounais de la Recherche scientifique, le processus de collecte, de préparation et de vente de ces insectes, dans cette partie du pays, mérite une attention particulière. « Des résidus de pesticides peuvent persister dans les criquets capturés dans des zones traitées chimiquement », indique Dr Mansour, rencontré au siège de l’IMPM à Yaoundé.

Selon le chercheur, une étude menée au Nigeria voisin a révélé que les criquets « contenaient des métaux lourds comme le cadmium et le plomb. Bien que différents des pesticides, cela souligne la capacité des criquets à accumuler des contaminants environnementaux ». Il ajoute que d’autres études associent l’ingestion chronique de faibles doses de résidus de pesticides à des effets potentiellement graves. Il s’agit notamment de « l’augmentation du risque de certains cancers, l’affaiblissement du système immunitaire, les perturbations hormonales, les atteintes du foie et de la peau ou encore les anomalies congénitales ».

Une activité informelle

L’activité de collecte et de vente des criquets reste largement informelle et traditionnelle, malgré son développement ces dernières années, à travers les régions du Nord du Cameroun. Car, il n’existe pas des techniques sophistiquées de transformation et de conservation de longue durée. Cette activité est en outre largement influencée par les saisons. « Il est difficile de construire une économie durable tout autour », souligne dame Ndasso, revendeuse de criquets au marché de Mora, à l’Extrême-Nord du pays.

En tout cas, considérés comme une ressource alimentaire depuis des générations dans certaines communautés, les criquets sont de nos jours transformés en marchandise. En les tuant et en les mangeant, les habitants de l’Extrême-Nord ne célèbrent pas leurs invasions : ils cherchent des solutions face à une espèce de criquets qu’ils ne contrôlent pas.

Christophe Assogba

Source: fr.mongabay.com