
De Arno Peters à Sindika Dokolo, de Lomé à L’ONU : Qui a vraiment rendu à l’Afrique sa vraie taille ? La victoire diplomatique du Togo le 4 septembre 2026 mérite d’être célébrée. Mais elle mérite aussi d’être replacée dans une histoire beaucoup plus ancienne que septembre 2025. La chronologie disponible permet désormais d’être beaucoup plus précis. En effet, c’est en septembre 2025, devant la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale des Nations unies, que Robert Dussey expose publiquement ce problème avec une force particulière.
Il faut ici résister à deux tentations. La première serait d’affirmer sans preuve que Robert Dussey aurait directement repris les idées de Peters ou de Dokolo. Nous n’en avons pas la preuve. La seconde serait de raconter l’histoire comme si le sujet apparaissait soudainement à New York en septembre 2025. Cela serait tout aussi historiquement trompeur. Nous avons donc recherché, dans les principaux discours, déclarations, comptes rendus et textes consacrés à « Correct the Map » publiés sous le nom de Robert Dussey, des références explicites à Arno Peters ou Sindika Dokolo. À ce stade, dans le corpus public consulté, nous n’avons retrouvé aucune citation nominative de l’un ou de l’autre par Robert Dussey. Dans son discours de septembre 2025, Dussey cite Mercator et explique le problème cartographique.
Dans les communications du Congrès panafricain, on retrouve la critique de Mercator et même une référence explicite à la projection Gall-Peters comme alternative permettant de mieux respecter les proportions des superficies. Mais cela n’est pas la même chose qu’un hommage personnel à Arno Peters. Et nous n’avons, à ce jour, trouvé dans les principaux textes publics consultés aucune mention de Sindika Dokolo. Cette absence documentaire ne permet évidemment pas d’affirmer: « Robert Dussey n’a jamais cité Peters ou Dokolo. »
Il faudrait pour cela avoir examiné chaque entretien, conférence, vidéo, publication et conversation publique ou privée. Mais elle permet de poser une question historiquement légitime: quelles lectures, quelles rencontres, quels intellectuels, quels militants ou quelles campagnes ont conduit Robert Dussey à faire de cette question un thème majeur de son intervention à l’ONU en septembre 2025 ?
Cette question mérite une réponse. Non pour diminuer le rôle du ministre togolais. Au contraire. Parce que comprendre la généalogie d’une idée permet de mesurer plus précisément ce que celui qui la porte ensuite a réellement accompli.
Chronologie d’une Idée Qui n’est pas née En 2025
L’histoire peut désormais être résumée ainsi :
1569 — Gérard Mercator
Met au point sa célèbre projection, extrêmement utile à la navigation parce qu’elle conserve les angles et les directions locales, mais qui agrandit progressivement les superficies à mesure que l’on se rapproche des pôles.
1855 — James Gall
Présente une projection cylindrique équivalente préservant les rapports de superficie. Elle sera plus tard associée au nom de Peters.
1973–1974 — Arno Peters
Popularise cette projection et transforme la question des superficies en débat politique et pédagogique mondial. Il dénonce une représentation qui donne une importance visuelle excessive aux puissances du Nord par rapport à l’Afrique et à d’autres régions du Sud.
2018 — Equal Earth
Une nouvelle projection équivalente est développée par une équipe internationale de cartographes. Elle préserve les superficies tout en recherchant des formes visuellement plus naturelles que Gall-Peters. C’est elle qui deviendra la projection privilégiée dans la campagne contemporaine.
2019 — Sindika Dokolo et l’exposition IncarNations à Bruxelles
La représentation cartographique est replacée dans une réflexion afrocentrée beaucoup plus vaste sur le regard européen, le Nord placé « en haut », l’Afrique regardée depuis l’extérieur et la nécessité de décoloniser les représentations.
Septembre 2025 — Robert Dussey à l’ONU.
Le ministre togolais présente publiquement la question de Mercator devant la 80e Assemblée générale des Nations unies. C’est le point de départ documenté de la campagne diplomatique togolaise.
8 au 12 décembre 2025 — Neuvième Congrès panafricain de Lomé
« Correct the Map » devient une revendication panafricaine organisée. Le Congrès appelle notamment à porter la question devant l’ONU.
Février 2026 — Union africaine.
L’UA s’approprie institutionnellement le dossier, félicite le Togo et rattache officiellement la correction cartographique à la justice cognitive, aux réparations et à la réappropriation du récit africain.
3 septembre 2026 — New York.
Robert Dussey mobilise une dernière fois le Groupe africain avant le vote et défend une formulation universaliste de « Correct the Map ».
4 septembre 2026 — Assemblée générale des Nations unies: La résolution est adoptée par 164 voix.
L’ancienne controverse cartographique devient officiellement une question internationale.
Rendre au Togo Ce Qui appartient au Togo
Cette chronologie n’enlève absolument rien au Togo. Elle permet au contraire de mieux identifier son véritable mérite.
Le Togo n’a pas inventé les mathématiques des projections cartographiques. Il n’a pas découvert les distorsions de Mercator.
Il n’a pas inventé les cartes à surfaces égales. Il n’a pas été le premier à dénoncer le caractère symbolique ou politique d’une représentation du monde qui rapetissait visuellement l’Afrique.
Mais le Togo a réussi quelque chose que Peters n’avait pas obtenu. Quelque chose que Sindika Dokolo, mort en 2020, n’aura jamais vu. Il a fait entrer cette question à l’Assemblée générale des Nations unies et obtenu l’adhésion de 164 États. C’est considérable. Et cela suffit largement pour inscrire la diplomatie togolaise dans l’histoire sans avoir besoin de lui attribuer l’invention de l’idée.
Joseph Takeli,
Bismarck, le 11 Septembre 2026























