Ernest Gnassingbé | Archives: DR

On parle souvent d’Eyadéma Gnassingbé. Aujourd’hui, on parle de son fils Faure, qui a hérité de son trône comme d’un bien de famille. Mais les Togolais ont souffert bien au-delà de ces deux figures. Parmi les enfants d’Eyadéma, il y en eut un dont la cruauté a glacé le pays tout entier : Ernest Gnassingbé. Son nom évoque encore pour ceux qui ont vécu les années de plomb, la peur, la torture, la mort, et l’humiliation. Pour ceux qui ont connu son règne dans l’ombre, il incarnait la brutalité à l’état pur, la sauvagerie d’un pouvoir qui ne connaissait ni limite ni loi.

Aujourd’hui, plus de 60 % des Togolais sont nés après les années 1990. Ils n’ont pas connu ce que nous avons vécu sous Eyadéma et ses fils. Ils voient Faure envoyer des militaires contre des manifestants, ils entendent parler d’arrestations arbitraires, de jeunes battus ou tués pour avoir osé réclamer leur droit, et ils s’étonnent. Mais cette violence qu’ils découvrent n’a rien de nouveau. C’est le visage ancien du Togo, celui d’un pays façonné dans la peur, élevé dans la terreur, et dressé dans la soumission.

Sous le règne d’Eyadéma, la torture et la mort n’étaient pas un accident du pouvoir mais une méthode de gouvernance. Et dans cette machine de répression, Ernest fut l’un des rouages les plus impitoyables. Il commandait le camp Landja, à Kara, un nom qui fait frémir tous ceux qui l’ont connu. Ce lieu n’était pas un camp militaire, c’était une chambre de supplice. On y enfermait des opposants, des enseignants, des commerçants, des étudiants, parfois de simples citoyens accusés d’avoir murmuré un mot de trop. Là, les hommes devenaient des bêtes qu’on forçait à ramper dans la boue, qu’on plongeait dans des eaux croupies, qu’on frappait jusqu’à l’évanouissement. On disait qu’il y avait quatre tortures principales au camp Landja : le goudron, la piscine, la salle d’attente et le boulevard du 13 janvier. Des méthodes d’une cruauté telle qu’elles dépassaient l’imagination. Certains devaient se rouler dans la boue en hurlant sous les coups. D’autres marchaient à genoux sur des pierres tranchantes, jusqu’à ce que le sang coule de leurs plaies, avant qu’on y verse du piment écrasé pour prolonger la douleur.

Sous le commandement d’Ernest, la vie humaine n’avait aucune valeur. Il décidait qui vivait et qui mourait. Il pouvait arrêter quelqu’un parce qu’il avait été dénoncé par une maîtresse jalouse ou un voisin envieux. Il pouvait ordonner une torture parce qu’un homme avait ri au mauvais moment. Ceux qui l’ont vu à l’œuvre parlent d’un homme sans pitié, d’un sadique qui tirait sa puissance du pouvoir de son père et de la peur qu’il inspirait à tous.

Cette sauvagerie n’était pas isolée. Elle s’inscrivait dans un système où le pouvoir s’exerçait par la terreur. Eyadéma avait fait du Togo un pays où l’armée commandait, où la loi était celle du silence, et où l’on pouvait disparaître sans trace. Des centaines de familles ont perdu un frère, un mari, un père. On venait les chercher la nuit, on les emmenait, et personne ne les revoyait. Les fosses communes existent encore, mais personne n’a jamais eu le droit d’y poser une fleur.

Pendant des années, le pays a vécu dans cette peur. Les enfants grandissaient en apprenant qu’il ne fallait pas parler politique, que la prudence était la seule forme de survie. Les mères suppliaient leurs fils de ne pas s’engager, de ne pas manifester, de ne pas “se mêler de ces choses-là”. Dans les villages, dans les maisons, dans les conversations, la politique était devenue un sujet maudit. Cette peur, héritée de la sauvagerie du régime, a brisé le courage d’un peuple.

Aujourd’hui, quand des jeunes descendent dans les rues pour dire non à la cinquième république de Faure Gnassingbé, quand ils affrontent des tirs, des gaz, des arrestations, ils croient affronter une nouvelle violence. Mais ils font face à la même machine, au même système, au même sang. Ce qu’ils vivent aujourd’hui est le prolongement direct de ce que leurs parents ont subi hier. La violence d’État au Togo ne date pas de Faure, elle a été enfantée par Eyadéma et perfectionnée par Ernest.

Il faut dire aux jeunes que le Togo qu’ils connaissent, avec ses prisons, ses intimidations, ses assassinats politiques, n’est pas né d’hier. C’est le fruit d’une longue histoire de douleur. Une histoire que le pouvoir a voulu effacer. Une histoire que nos familles ont gardée dans le silence, non pas par oubli, mais par peur. Car la peur est devenue un héritage, transmis de génération en génération.

Et c’est cette peur qui continue de nous hanter. C’est elle qui empêche des parents d’encourager leurs enfants à lutter. C’est elle qui fait que tant de Togolais regardent encore la politique comme une malédiction. Les familles ont été brisées, les vies détruites, les esprits traumatisés. Certains n’ont jamais retrouvé leurs proches. D’autres ont survécu, mais ont perdu toute confiance dans la justice, dans le pays, dans l’avenir.

La sauvagerie d’Ernest Gnassingbé et de son père n’a pas seulement détruit des corps mais surtout le lien entre le peuple et la liberté. Elle a tué la foi dans le courage et installé dans le cœur des Togolais la conviction que la politique est une source de douleur et de mort. Et c’est cela, la victoire la plus terrible du régime : avoir fait croire à un peuple que sa propre voix est un danger.

Ceux qui sont nés après 1990 doivent comprendre cela. Comprendre que la violence du régime actuel est la continuité d’une histoire que leurs parents ont vécue. Comprendre que le Togo est un pays où la douleur a été normalisée, où les crimes d’hier sont restés impunis, et où les bourreaux d’autrefois continuent de se pavaner comme des hommes d’honneur.
Le Togo ne guérira que le jour où il aura le courage de nommer ses bourreaux. Le jour où les jeunes sauront que la peur qu’ils ressentent aujourd’hui, leurs parents l’ont déjà vécue, sous d’autres noms, dans d’autres camps. Le jour où les victimes de la sauvagerie des Gnassingbé ne seront plus réduites au silence, mais honorées comme les martyrs d’une longue lutte pour la liberté.

Car la tyrannie des Gnassingbé n’est pas une légende politique. C’est une tragédie humaine, qui continue d’écrire le destin de notre pays. Et tant que nous ne raconterons pas ce qu’Eyadéma et ses héritiers ont fait subir au peuple togolais, l’histoire continuera de se répéter, sous d’autres visages, mais avec la même main de fer.

Farida Bemba Nabourema
Citoyenne Africaine Désabusée

Farida Bemba Nabourema
Farida Bemba Nabourema | Photo: FB