Le ministre du Tourisme, de la Culture et des Arts, Isaac Tchiakpe | Photo: DR
Le ministre du Tourisme, de la Culture et des Arts, Isaac Tchiakpe | Photo: DR

Depuis quelques mois, le ministère du Tourisme, de la Culture et des Arts est au cœur d’une tempête financière. Si les projecteurs sont braqués sur le ministre Isaac Tchiakpe et son Directeur des Affaires Administratives et Financières (DAAF), l’arbre publicitaire cache une forêt bien plus sombre. Derrière le dossier du véhicule de fonction et les détournements de deniers publics se cache un système de prédation financière parfaitement huilé. Enquête sur le véritable «cerveau» présumé de cette machination.

L’iceberg du ministère : quand le vieux renard piège les louveteaux

Les dernières révélations sur la commande frauduleuse d’un véhicule de service ne sont que l’écume d’une pratique systémique. Bien avant l’arrivée du ministre Isaac Tchiakpe, le ministère fonctionnait déjà comme une pompe à finances publiques. Durant la vacance ministérielle précédant sa nomination, il existait déjà un véritable système de fraudes devenu un «sport matinal» sous plusieurs formes :

  • falsifications systématiques de signatures.
  • facturations de séminaires et de missions fictives.
  • violations répétées du code des marchés publics.

L’objectif de cette enquête n’est pas de dédouaner ici le ministre Tchiakpe ou son DAAF, mais d’éviter l’erreur classique qui consiste à chasser le louveteau âgé de quelques mois en laissant le vieux renard régner sur le poulailler.

Le coup des «hôtels d’État» : 11 fantômes et une ardoise magique

C’est durant la période d’interrègne de plus d’un an sans ministre que celui qui avait la charge de gérer le ministère a mis en place une formule magique d’enrichissement illicite.

En mai 2025, d’après les documents mis à la disposition de notre rédaction, un projet de contrôle de gestion des hôtels d’État est conçu et doté d’un budget de 26 millions de FCFA . Selon des sources internes, à peine la moitié de cette somme est réellement dépensée sur le terrain. Face à l’obligation de justifier le reliquat (soit plus de 10 millions de FCFA), une mécanique frauduleuse est activée. Un état de paiement d’un montant de 10 395 000 FCFA, signé le 23 mai 2025 (bien avant l’arrivée du ministre actuel) a été rejeté par une équipe d’inspecteurs des finances pour irrégularités graves.

Sur cette liste d’émargement que notre rédaction a pu consulter, figurent 15 prétendus «inspecteurs de mission» au ministère du Tourisme:

  • Quatre (4) fonctionnaires réels du ministère (MM. Adade Têko Tévi, Kponkou Kanté, Matelou Massama-Esso et Mme Mamah Ziyadatou), dont les signatures ont été grossièrement imitées. Aucun d’eux n’a jamais vu la couleur des 693 000 FCFA attribués à chaque nom ;
  • onze (11) noms totalement fictifs, de véritables fantômes administratifs créés pour encaisser l’argent public. Toutes ces fraudes, il faut encore le préciser, ont été orchestrées bien avant la nomination de l’actuel ministre. Toute la piste pour mettre la main sur le véritable artisan de l’hémorragie financière au ministère du Tourisme est bien tracée ici puisque celui qui gère le cabinet en l’absence du ministre est bien connu de l’ARCOP et des autorités compétentes sauf si l’on cherche à le protéger en toute impunité.

Dans cette affaire d’acquisition de véhicule, l’Autorité de Régulation de la Commande Publique (ARCOP) semble avoir fait preuve d’une étrange indulgence. Notre confrère Togo Scoop, écrivait le 23 juin 2026 : « Le directeur de cabinet, M. Kpaye Bakayota Koffi, est également cité dans le dossier. Il a reconnu avoir signé la notification d’attribution du marché à la société Japan Motors alors que cette compétence relève exclusivement de la PRMP [Personne Responsable des Marchés Publics]. Toutefois, cette irrégularité demeure secondaire… »

Pourquoi une telle passivité face à une usurpation de fonction flagrante ? se demande-t-on. Pour se défendre, M. Kpaye Bakayota a affirmé avoir signé ce document en décembre 2025 à la demande du DAAF en qualité d’ordonnateur délégué. Problème de calendrier : l’arrêté N° 2026/001/MTCA/SG portant sa nomination à ce poste n’a été signé que le 9 février 2026. En clair, au moment de signer, le DC n’avait absolument aucun mandat légal pour cette charge.

Journée Mondiale du Tourisme : le hold-up de septembre

Le dossier des 18 millions de FCFA débloqués pour la Journée Mondiale du Tourisme (JMT) illustre parfaitement l’art de l’anticipation des faussaires. Ces fonds, selon des témoins anonymes du ministère, ont été décaissés bien avant l’arrivée de l’actuel ministre. Selon les mêmes sources, près de la moitié de cette manne a été détournée fin septembre 2025 par quelques responsables du cabinet avant la nomination de l’actuel ministre. Et toute cette machine à fraude tourne à merveille grâce à celui qui sait bien la manipuler même en l’absence d’un ministre à la tête de ce département du Tourisme. Qui est-il donc, ce vieux renard qui parvient avec autant d’adresse à piéger et à éclabousser les ministres à tour de rôle sans être jamais démasqué ? C’est justement la question que doivent se poser les autorités compétentes en charge d’assainissement des services publics afin de guérir le mal par la racine.

L’ARCOP face à ses responsabilités

L’Autorité de Régulation de la Commande Publique a traduit dans les faits les sanctions prévues par les textes en rendant sa décision sur les graves irrégularités constatées dans l’acquisition du véhicule de service au ministère du Tourisme, de la Culture et des Arts. En effet, dans sa décision en date du 17 juillet 2026, l’ARCOP a prononcé l’exclusion de M. KEKE Yaovi, Directeur des Affaires Administratives et Financières du système des marchés publics pour 10 ans. Le dossier a été immédiatement transmis au Procureur de la République en vue d’éventuelles poursuites pénales. Il est notamment accusé d’avoir usurpé les prérogatives de la PRMP, violé les règles de procédure de passation de marché, organisé une vrai-fausse concurrence. Sur le plan pénal plus précisément, le DAAF court de lourdes peines pour les faits susceptibles de relever notamment du faux, de l’usage de faux, de la falsification de signatures et de pratiques frauduleuses dans la commande publique. En termes plus clairs, le DAAF KEKE Yaovi à la fois Président de la commission de Contrôle des Marchés Publics est interdit de toutes tâches liées au système des marchés publics pour 10 ans.

Source: LeCorrecteur.tg

Curieusement, le 09 septembre 2026, le ministre du Tourisme, des Arts et de la Culture a procédé à la nomination d’un nouveau Directeur des Affaires Administratives et Financières par intérim. Ainsi, par arrêté N° 2026/001/MTCA/CAB, M. KOMBONGOU Mansouba est nommé Directeur des Affaires Administratives et Financières par intérim en remplacement de M. KEKE Yaovi. Ce dernier, quant à lui, occupe désormais, par arrêté ministériel N°2026/MTCA/CAB, le poste de Directeur Régional des Arts et de la Culture Grand-Lomé par intérim.

Ces deux nouvelles nominations suscitent des interrogations dans la mesure où les alinéas 2 et 3 de l’article 39 du décret N°2011-178/PR du 7 décembre 2011 disposent que les Secrétaires Généraux, Directeurs Généraux ou Directeurs des départements ministériels sont nommés par décret en conseil des ministres alors que les deux nouvelles nominations relèvent tout simplement d’un arrêté ministériel. Ou alors, s’agit-il d’une urgence dûment justifiée comme l’indique les dispositions du même article 39 précisant qu’en cas d’urgence dûment justifiée, un ministre peut charger provisoirement par arrêté un cadre indiqué pour assurer l’intérim d’un poste vacant pour une durée maximale de trois mois en attendant la nomination par décret du Président du Conseil ? Il faut ajouter que selon les textes, cette mesure transitoire est subordonnée à l’accord préalable du PC, sollicité par l’entremise du Secrétaire Général du Gouvernement.

Peut-on dans ce cas précis parler de vacance de poste et d’urgence ? Le ministre Tchiakpe a-t-il reçu l’accord du PC par l’entremise du Secrétaire Général du Gouvernement avant ces nominations ? Telles sont questions auxquelles il urge de trouver des réponses appropriées.

Au demeurant, si l’effort d’assainissement de la commande publique par l’ARCOP est louable, son rapport et sa décision laissent un goût d’inachevé. En focalisant l’attention sur les lampistes, le DAAF et les nouveaux venus, l’institution rate la tête du réseau. Pour que justice soit pleinement rendue en vue d’une thérapie complète dans ce ministère en proie à des crimes économiques répétés, les enquêteurs doivent impérativement faire la lumière sur les zones d’ombre qui entourent le véritable laboratoire des détournements, principal cerveau qui fait tourner la machine à fraude dans ce département ministériel. L’argent de la culture et du patrimoine togolais ne peut plus servir de tiroir-caisse personnel à des fonctionnaires en quête d’enrichissement rapide.

Théophile E

Source: LeCorrecteur.tg