
La disparition forcée du magistrat Algassimou Diallo, filmé début septembre dans une prison en Guinée forestière, est un épisode de plus dans la dérive du régime de l’ancien légionnaire français, auteur d’un putsch en 2021.
« Algassimou Diallo, détenu à la prison civile de Macenta. » L’homme qui ânonne son nom face caméra, tenue rouge et doigts gigotants, avant de poser droit comme un « I » entre deux lits superposés métalliques, est un magistrat renommé en Guinée. Algassimou Diallo était le procureur du procès du massacre du 28 septembre 2009, très médiatisé. Avant sa déchéance éclair – brutale, serait-on tenté d’écrire –, il avait été affecté à la Cour suprême de Guinée en tant qu’avocat général.
Qu’a-t-il fait ? Les accusations portées contre lui, « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence pour discrimination » et « association de malfaiteurs », reposent sur un audio, présenté comme un échange entre le magistrat et l’opposant en exil Cellou Dalein Diallo, prétendument hostile au pouvoir. Malgré les dénégations de ce dernier, qui crie à la fabrication de preuve, Algassimou Diallo a été révoqué illico de ses fonctions par le Conseil supérieur de la magistrature fin août, puis incarcéré à la maison centrale de Coyah, non loin de Conakry.
Le 5 septembre, alors que Mamadi Doumbouya se targuait, à l’occasion du 5e anniversaire de son putsch, d’avoir fait du « vivre-ensemble » une « réalité », en référence au recul du « poison » de l’ethnocentrisme, le magistrat était transféré, yeux bandés, dans une prison en Guinée forestière, distante de 700 km. La vidéo du détenu, diffusée au journal de la télévision publique, la RTG, était censée rassurer ses proches, ses collègues et ses avocats, restés sans nouvelles durant plusieurs heures. Plusieurs heures d’inquiétude au cours desquelles ils n’ont pu s’empêcher d’envisager une énième disparition forcée perpétrée par le régime. Des dizaines d’individus en ont été victimes depuis que Mamady Doumbouya est aux affaires. L’organisation Tournons la page Guinée (TLP-Guinée) a pu documenter trente-cinq cas, et a lancé le 6 août la plateforme memoireguinee.org, en vue de collecter et de vérifier de nouveaux témoignages.
La peur du kidnapping par les commandos du pouvoir a été ravivée de façon tragique dans le pays le 24 août. Un charnier contenant six corps, yeux bandés et mains ligotées, a été découvert par des villageois, près de la préfecture de Forecariah. Et à moins de 10 kilomètres d’un camp des forces spéciales, le corps de Mamadi Doumbouya. Kouma Média, composé de journalistes guinéens en exil, avait révélé en mai que le camp abritait un lieu de détention et de torture illégal, réservé aux « enlevés ». Les corps exhumés de ce charnier auraient pu faire l’objet d’« exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires », ont alerté, quant à elles, le 30 août, une vingtaine d’organisations de la société civile africaines. Les autorités ont annoncé une enquête. Mais aucun résultat d’autopsie n’a été rendu public, pas plus que l’identité des individus gisant sous terre.
« Qu’il s’agisse de l’incendie du dépôt de carburant de Conakry en décembre 2023, de l’usage excessif de la force dans un stade qui a causé la mort de plus de 140 personnes à N’Zérékoré en décembre 2024, des disparitions forcées, on n’a jamais vu de bilan, de rapport public et encore moins de mesures prises pour que les auteurs répondent de leurs responsabilités », déplore Abdoul Sacko, coordinateur du Forum des forces spéciales de Guinée (FFSG), l’un des très rares « relâchés » après avoir été enlevés puis torturés. Il est actuellement en exil. Ces événements jalonnent le contre-récit des cinq années de pouvoir de Mamadi Doumbouya. Un « mandat » au cours duquel les droits et libertés sont décidément étouffés, méprisés, enterrés, sur fond de musellement de la presse et de dissolution des partis politiques.
Concomitamment à l’arrestation d’Algassimou Diallo et à la découverte de cette fosse commune, un autre drame a secoué la Guinée. Dans la nuit du 22 au 23 août, la décharge publique de Dar es-Salam, à deux pas de l’aéroport international de Conakry, s’est effondrée, causant la mort de trente-six personnes. L’événement est survenu le jour de la fermeture programmée du site, dans la cadre d’un projet financé à hauteur de 70 millions d’euros par l’Union européenne et l’Agence française de développement, et prévoyant notamment la construction d’un Centre d’enfouissement moderne, relève le FFSG dans un communiqué. Pourtant, la veille au soir, un bulldozer juché au sommet de la montagne de déchets s’activait encore pour tasser de nouvelles ordures. Ce projet aurait été ralenti et négligé par les autorités, peut-être parce qu’il n’était pas assez rentable à court terme, avance Abdoul Sacko. « Pire, » poursuit-il, le chef de l’État s’est rendu sur les lieux du drame sans aller au chevet des familles de victimes, des blessés, ou des sans-abris. Des opérations de déguerpissement sans processus de relocalisation ont été rapidement conduites dans la foulée. Comme si on ajoutait de la douleur à la douleur, sans tenir compte, à aucun moment, de la vulnérabilité des populations ».
Dans son post du 5 septembre sur sa page Facebook, Mamadi Doumbouya n’a rendu hommage qu’aux militaires tombés lors du coup d’État du 5 septembre 2021, en refusant que « la République de Guinée continue de s’abîmer ». Il a par ailleurs, comme à son habitude, évoqué les promesses de Simandou, en référence à l’un des plus grands gisements de fer du monde, dont le minerai est exploité et exporté depuis le mois de janvier. Simandou 2040, censé transformer la richesse minérale en manne pour le développement économique de la Guinée, demeure à ce jour nimbé d’opacité. Aucun programme n’a été publié.
La brutalité de la gouvernance de l’ancien légionnaire français, en revanche, est bien concrète. Selon Abdoul Sacko, le cas Algassimou Diallo témoigne d’un énième serrage de vis et envoie le message suivant : « plus personne n’est à l’abri ». « Quand elle aura fini de neutraliser tous les contre-pouvoirs, la machine répressive se tournera vers d’autres acteurs. C’est une machine qui ne peut pas rester sans nourriture, elle est affamée ». TLP-Guinée, de son côté, a dénoncé le 7 septembre dans un communiqué l’irrégularité de la procédure de transfert d’Algassimou Diallo. Et d’alerter : « Tant qu’il n’aura pas été présenté à son juge, à Conakry, en présence de ses avocats et familles, nous considérerons que sa vie est en danger. »
A.F.
Source: AfriqueXXI.info























