Les nombreux châteaux du Prince à l’épreuve de l’article 145 de la Constitution. Le scandale n’en finit pas de secouer l’Afrique du Sud où le Président Jacob Zuma est sous le feu des critiques. La justice le malmène pendant que ses détracteurs demandent sa destitution. Il a tout simplement fallu que le président « danseur » puise quelques millions de rounds dans les caisses de l’Etat pour aménager sa résidence, construire une nouvelle piscine et réaliser quelques travaux pour que le ciel lui tombe dessus. Acculé dans son propre pays par une opinion qui ne supporte plus ses prodigalités, ses libertés, ses dérives, coincé par la Justice, il s’est engagé à rembourser les fonds soit 500 000 USD fixés par la Justice. Pour autant le scandale n’est pas encore fini.

L'interminable palace de Faure Gnassingbé à Lomé | Infog : L'Alternative / 27avril.com
L’interminable palace de Faure Gnassingbé à Lomé | Infog : L’Alternative / 27avril.com

Ce qui apparaît sous d’autres cieux comme un scandale au point de provoquer un séisme politique est un fait divers au Togo qui n’émeut personne. Politiques, responsables d’une société civile en quête de repères, leaders d’opinion, élus du peuple, tous sont silencieux voire complices d’une incroyable prodigalité au sommet de l’Etat depuis 11 ans. De folles dépenses qui ne sont pas près de finir dans un pays où les hôpitaux manquent de tout, les étudiants sont en quête d’amphithéâtres pour suivre décemment les cours et les populations ont de la peine à trouver de l’eau potable.

Dans un pays où les consciences sont anesthésiées par de longues années de dictature, et le contrôle citoyen de l’action publique est inexistant, les dirigeants peuvent gérer le pays comme bon leur semble. Faure Gnassingbé est plus que conscient de cette réalité. Il en profite pour gérer le pays comme bon lui semble, disposer des ressources pour ses interminables voyages officiels et officieux en jet privé, ses prodigalités, ses randonnées à la bunga-bunga italienne.

En 2006, quelques mois après sa prise sanglante du pouvoir, il a annoncé les couleurs en s’offrant une Maybah de plus d’un milliard 200 millions F CFA. Interpellé à l’Assemblée Nationale pour s’expliquer, le ministre de l’Economie et des Finances en a profité pour remettre une couche en révélant l’existence de deux Maybach plutôt qu’une. Les Togolais ont dû rapidement faire les calculs de ce que les voitures de leur cher président coûtent aux contribuables qu’ils sont. Il ne va quand même pas rouler en charrette, nous avait –on dit. La Constitution togolaise, au-delà des mécanismes institutionnels de contrôle, n’est pas muette sur les biens de ceux qui sont appelés à gérer la cité. « Le Président de la République, le Premier ministre, les membres du gouvernement, le Président et les membres du bureau de l’Assemblée nationale et du Sénat et les Directeurs des administrations centrales et des entreprises publiques doivent faire devant la Cour Suprême une déclaration de leurs biens et avoirs au début et à la fin de leur mandat ou de leur fonction. Une loi détermine les conditions de la mise en œuvre de la présente disposition »? précise l’article 145 de la Constitution. Une disposition constitutionnelle qui oblige à la transparence et à la lutte contre la corruption que Faure Gnassingbé foule aux pieds depuis plus d’une décennie.

La Constitution togolaise charcutée, Faure Gnassingbé ne l’évoque que lorsqu’il s’agit de rappeler à ses opposants que son fauteuil est intouchable; pour le reste, il n’en a cure. Lorsqu’on fait le point des nombreuses résidences construites partout dans le pays, on comprend aisément pourquoi l’homme a refusé de se conformer à l’article 145.

En 2005, le rejeton d’Eyadema ne disposait que d’une modeste maison à la Résidence de la Caisse. L’envie de rendre cette demeure plus spacieuse à la hauteur de la fonction de son propriétaire l’a rendu élastique. Elle a fini par englober plus de cinq villas voisines pour devenir un domaine dont l’ensemble se situe sur deux grandes rues, celles de la pharmacie de la Paix et de l’Ecole privée la Tolérance. Faure Gnassingbé venait de lancer une course immobilière onéreuse sans limite.

C’est d’abord sur le flanc de la montagne d’Agou, une préfecture dont les bureaux du préfet sont logés dans un bâtiment colonial insalubre, qui voit sortir de terre la luxueuse résidence de campagne de Faure Gnassingbé qui s’étend sur 3 hectares. C’est l’une de ces intimes, puissante Directrice des Impôts d’alors, Ingrid Awadé, qui s’en est personnellement occupée. Le coût, plus de deux milliards de francs Cfa avec du matériel de construction et mobilier venus de la Chine. Cette résidence gardée par les forces de l’ordre, entretenue tout le long de l’année avec des chambres toujours maintenues dans la climatisation, reçoit la visite de son propriétaire à peine une fois par an.

Tout comme celle de Cacaveli. Imposante résidence, à l’angle de plusieurs rues, érigée sur au moins 8 lots avec souterrain. Là aussi, une œuvre de celle qui était toute puissante. En dehors de quelques escapades nocturnes, cette résidence qui a aussi englouti des milliards, ne sert parfois qu’à stocker des gadgets de campagne (coupes, Tee-shirt, vins, ballons, pagnes, meubles luxueux déclassés à la Présidence, etc ). Les gardiens des lieux n’hésitent pas parfois à s’en servir. Comme le dit l’adage, qui travaille à l’hôtel vit de l’hôtel. Il y a quelques années, cette résidence qui comporte des anomalies dans sa conception a été totalement inondée. Il a débloqué des fonds pour sa réfection.

Préfecture de Blitta, fief autoproclamé de Faure Gnassingbé depuis qu’il est parachuté en politique. Il ne peut ne pas marquer les lieux de son empreinte. Une somptueuse résidence de campagne est vite apparue à cet endroit. Très imposante, elle aussi a englouti plusieurs centaines de millions sans compter l’entretien permanent et tout ce qui va avec.

En remontant au Nord, particulièrement non loin de Pya, sur la route de Kouméa, les traces de Faure sont aussi visibles à cet endroit par l’érection d’une résidence de luxe. Ici la résidence construite par l’entreprise CENTRO porte la griffe de conception d’une Allemande. Qui vit là-bas toute l’année ? Apparemment personne. 30 km plus loin, c’est le domaine de Défalé. Plus de 10 hectares sur le flanc de la montagne et tout autour pour ce qui apparait à ce jour comme l’une des plus grandes résidences privées. Le style à cet endroit est purement américain (Chalet). Longues rues aménagées, bitumées servant de sport, particulièrement la marche. Des bungalows et une résidence centrale, le tout dans un luxe des stars de Hollywood ou des films de James Bond. Un luxe révoltant, scandaleux et dégoûtant dans un pays où l’extrême pauvreté est devenue le quotidien des populations.

La ville de Dapaong n’est pas du reste. Comment peut-elle être oubliée alors qu’une de ses filles est liée au locataire du Palais de la Marina ? Elle a aussi eu droit à sa résidence que personne n’habite en dehors des gardiens et du personnel d’entretien.

A ces résidences, il faut ajouter celles appartenant à son défunt père qu’il utilise parfois, notamment celle du bord de mer sur le boulevard du Mono non loin du Palais de l’Entente dont les fonds de construction d’1 milliard de F CFA proviennent des phosphates en 1978. Il y a aussi la résidence de Lomé 2 entre-temps abandonnée mais réfectionnée depuis, dans un luxe total.

Dans le budget de l’Etat gestion 2016, on peut facilement lire les projets d’études et de réhabilitation de la résidence présidentielle Château Vial à Kouma Konda ( 80 millions programmé en 2015 et reconduite en 2016, ensuite des travaux de réhabilitation de la résidence présidentielle de Mango ( Domaine Graviou) et Résidence Est-Mono (Elavagnon), là aussi, à 80 millions. Il faut peut-être le rappeler, à Elavagnon, le nouveau préfet nommé, le Colonel Bitenewé Kouma n’a pas pu intégrer sa résidence de fonction tant elle était délabrée. Il a dû trouver refuge dans les locaux de la Régie des eaux de la localité, le temps de trouver une demeure convenable. Un contraste assez saisissant.

Faut-il aussi rappeler au passage les nombreuses acquisitions foncières du Prince dans la capitale sous des prête-noms et à l’intérieur du pays, sans oublier ses actions discrètes dans des projets bidons avec des hommes d’affaires véreux dont certains ont déjà connu un échec retentissant ( Numérisation de la TVT à 29 milliards évaporés; Construction de l’Hôtel 5 étoiles; 20 milliards dilapidés au casino; POMAR Pagala, 100 milliards pour des destinations inconnues. Ce n’est pas un hasard si le budget octroyé à la Présidence de la République est en constante augmentation chaque année.

Moins de 10 milliards en 2010, elle est désormais de 14 491 529 000 au budget exercice 2016, sans compter les fonds secrets. En dépit de toutes ses demeures gardées, entretenues au frais du contribuable et que personne n’utilise à part quelques visites sporadiques, Faure Gnassingbé n’est pas un homme à s’arrêter en si bon chemin. Il continue de construire, d’ériger des palais pour sa gloire personnelle et pour son règne à vie.

L’interminable construction pharaonique entre Lomé 2 et la Cité OUA

« The last but not the least ». Ce n’est certainement pas la dernière, mais c’est l’une des plus impressionnantes des résidences privées. Si ce n’est un temple dédié au roi Zeus, cela y ressemble presque puisque ce projet est un indice majeur du règne à vie que veut s’offrir le fils d’Eyadema à la tête du Togo. Entre Lomé 2 et la cité OUA, loin du regard des curieux, dans un domaine ultra protégé par un mur de 5 m de hauteur, se construit sans bruit depuis 2007 l’une des plus grandes résidences privées de Faure Gnassingbé.

L’espace encore appelé lot 111, attribué à Eyadema lors du projet de la cité OUA a été récupéré par son rejeton. Plus de 2 hectares et demi, entre 20 000 et 28 000 m carré, c’est sur cet espace que le luxueux palace est en érection depuis bientôt dix ans. Ce chantier a déjà englouti plusieurs milliards de francs CFA et l’hémorragie financière n’est pas sur le point de s’arrêter. Une résidence des grands souverains avec des pavillons de luxe conduisant à l’imposant bâtiment principal au fond avec un balcon donnant une vue panoramique sur l’ensemble de la grande cour qui pourra accueillir des milliers de sujet venus souhaiter une longue vie au Prince.

Des souterrains, des piscines, de grands jardins, bref un palace jamais vu au Togo et dont la durée de la construction dénote non seulement de la complexité, mais aussi de la grandeur et de la solennité. C’est le dernier chef d’œuvre en cours. Les travaux sont supervisés par les expatriés, une grande partie du matériel venu d’ailleurs. Depuis plusieurs années, sous la supervision de grands architectes étrangers (Italien, Turcs et autres) on déroule l’immense chantier aux murs tout en béton. On casse, on recasse, on réajuste, on colle et le projet continue. Fait inédit, sur ce chantier censé uniquement abriter du matériel de construction, plusieurs centaines de motos de campagne électorale (marque Apache y sont encore entreposées), des containers remplis de gadgets UNIR de toutes sortes, des posters géants, des pagnes, des Tee-shirts, etc. personne ne sait à ce jour quand cet interminable chantier sera livré, peut-être n’a-t-il pas encore englouti les milliards qu’il faut.

En Afrique du Sud, Jacob Zuma n’est pas allé aussi loin avant d’être mis sur le banc des accusés. Il a fallu qu’il puise quelques milliers de dollars dans les caisses de l’Etat, non pas pour construire, mais réfectionner son domicile privé pour que le ciel lui tombe dessus. Faure Gnassingbé aurait été un homme d’affaires prospère qui construit toutes ses résidences luxueuses et palais, qui acquiert des résidences à Milan, Florence, des actions dans les sociétés en Bavière, au Singapour que personne n’aurait crié au scandale. Mais lorsqu’on dirige un pays, qu’on refuse de se soumettre à l’article 145 de la Constitution sur les déclarations des biens et qu’on multiplie à n’en point finir les résidences, on ne saurait occulter le débat qui apparait plus que légitime.

Visiblement, Faure Gnassingbé est le seul à faire les choses autrement dans la sous-région ouest africaine. Au Bénin voisin, Boni Yayi au début et à la fin de son mandat a déclaré ses biens. Pendant qu’il était en fonction, il vivait dans sa modeste maison de Cadjehoun dont les barrières ont disparu le lendemain de sa passation de service à Patrice Talon.

Au Sénégal et au Burkina Faso, les présidents de ces pays ont déclaré leurs biens conformément aux dispositions de leurs constitutions. Au Togo, c’est le non-respect de cette disposition constitutionnelle qui a droit de cité. Que fait-on de toutes ces nombreuses résidences inhabitées qui sont entretenues au frais du contribuable (électricité, eau, téléphone, internet etc. ) ? Quelle fierté tire-t-on lorsqu’on sait que le propriétaire passe plus son temps à l’extérieur du pays (voyages officiels et officieux) ? Comment peut-on se réjouir de telles propriétés complètement vides pendant que l’on cherche désespérément quelques millions pour réhabiliter des blocs opératoires, réparer un scanner, construire des amphithéâtres ou acheter des bus pour le transport des étudiants, fournir de l’eau potable aux citoyens des localités reculées ou mettre à la disposition des populations des médicaments plutôt que des pagnes UNIR ? Comment peut-on imaginer que depuis trois ans, Faure Gnassingbé ne se préoccupe nullement de la reconstruction des grands marchés de Lomé et de Kara dont les incendies criminels aux auteurs inconnus ont totalement désorganisé l’économie du pays ? Nous n’évoquons ici que la phase visible de l’iceberg et ces prodigalités au sommet ne sont pas près de s’arrêter, puisqu’en face il n’existe que des acteurs politiques désorganisés, une société civile infestée d’opportunités et des populations aux consciences anesthésiées par plusieurs années de dictature implacable.

A l’image du chef, les ministres et directeurs de sociétés d’Etat s’en mettent aussi plein les poches, construisent des résidences à tour de bras, parfois sous des prêtes-noms, acquièrent des appartements à l’extérieur, surtout dans le 16e arrondissement à Paris. C’est au Togo sous Faure Gnassingbé qu’un ministre de la République empêtré dans un scandale financier peut déclarer sans aucune inquiétude devant les députés que l’argent débloqué soit 26 milliards F CFA pour la réhabilitation de la route Lomé-Vogan-Anfoin a servi en partie à équiper une entreprise privée.

Au lieu que les députés exigent une enquête parlementaire, sa prestation a plutôt reçu les félicitations des élus UNIR, et le lendemain, il a retrouvé les bureaux de son ministère sans aucune inquiétude. Jusqu’à quand les pauvres togolais vont continuer à se saigner, se priver d’une vie décente pour les prodigalités d’une minorité dont le chef de file n’est autre que Faure Gnassingbé ?

En attendant les ouvriers, les ingénieurs continuent discrètement mais surement la construction du temple du Néron togolais pour son règne à vie comme le démontrent les images depuis le début de ce chantier à ce jour. On aura compris, Jacob Zuma n’est pas Faure Gnassingbé, et le Togo n’est pas l’Afrique du Sud. Chaque peuple mérite bien son dirigeant, dit-on souvent. Enfin, bon !

Source : [01/07/2016] Ferdi-Nando L’Alternative